Pour l’aggiornamento du Québec

(Août 2009) – Il y a si longtemps que la vie politique québécoise gravite autour du débat sur le statut politique du Québec qu’il est difficile d’imaginer qu’il puisse en être autrement tant que la question ne sera pas résolue. Mais force est de constater qu’elle ne semble pas près de l’être. La situation ressemble à une sorte de match nul où les souverainistes n’ont pas atteint leur objectif alors que les fédéralistes n’ont pas réussi à disqualifier et à marginaliser leurs adversaires.

Il n’est jamais agréable de reconnaître un échec mais il est clair que nous, souverainistes, n’avons pas réussi à convaincre une majorité substantielle de nos concitoyens, sans parler de notre incapacité à créer une alliance avec la minorité d’origine anglo-saxonne et les communautés d’immigration plus récente.

Comme le soulignait récemment Jean-François Simard dans Le Devoir du 13 juillet dernier, ce sont les situations d’oppression qui engendrent les mouvements de libération. De ce point de vue, la « situation d’oppression » est bien légère. Par contre, seuls les esprits de mauvaise foi nieront que la situation des Québécois francophones n’est pas facile, que leur statut de minorité linguistique isolée dans un océan anglophone a peu de parallèles, qu’ils doivent nécessairement utiliser l’anglais pour faire des affaires partout sur la planète (à l’exception des pays francophones) et que la collectivité est victime de préjugés (le « Quebec bashing ») au Canada parce qu’elle revendique les moyens d’assurer la pérennité de sa langue et de sa culture.

L’indépendance pour la langue?
Pense-t-on que l’indépendance règlerait les problèmes linguistiques? Mais à y regarder de près, on voit bien que l’indépendance politique ne changerait strictement rien à la situation linguistique à l’extérieur des frontières et très peu de choses à l’intérieur du pays nouveau. Toutes les relations de commerce extérieur continueraient à se faire en anglais et toutes les industries de pointe – informatique, aéronautique, biopharmaceutique – continueront à travailler en anglais, souvent avec une main d’œuvre anglophone. Les progrès qu’il reste à faire au niveau de l’hégémonie et de l’apprentissage du français –  que tous les enfants du secteur d’éducation anglophone maîtrisent suffisamment le français pour l’écrire et le parler convenablement – ne nécessitent pas l’indépendance pour être réalisés.

Pire encore, pour les Québécois francophones, que le Québec soit indépendant ou non, le dilemme linguistique semble impossible : offrir aux jeunes Québécois un apprentissage suffisant de l’anglais pour leur permettre d’être à l’aise dans le monde, et risquer ainsi une érosion du français, ou retarder l’apprentissage de l’anglais et handicaper leur avenir international. Ce n’est pas un choix. Le dilemme ne peut se résoudre qu’en insistant davantage sur la maîtrise du français et en suscitant une adhésion émotive forte à la langue et à la culture française. Une telle adhésion ne se décrète pas, elle se construit sur des générations et repose sur la vitalité de la culture et la responsabilité des créateurs. Combien réalisent que l’avenir du français au Québec dépend autant des artistes, des écrivains, des communicateurs et des enseignants que des politiques gouvernementales?

La souveraineté ne changerait rien à cette réalité. Toutes les mesures nécessaires à la protection de la langue peuvent être mises en place sans rien changer au statut politique du Québec. Bien sûr, le refus du gouvernement fédéral de se soumettre aux dispositions de la Loi 101 est un irritant majeur du fait de son caractère symbolique et du signal ainsi envoyé, mais ce n’est pas ce qui déterminera l’avenir du français au Québec et il n’y a rien qui empêche un gouvernement fédéral plus coopératif de les accepter.

Élan puis léthargie
Pendant trois décennies l’espoir de voir se réaliser la souveraineté du Québec a été un puissant stimulant de la créativité québécoise. Certaines de nos plus belles chansons en témoignent magnifiquement. L’impasse qui dure depuis 15 ans et l’absence de perspective de la voir disparaître de sitôt ont entraîné le Québec dans une sorte de léthargie et un désir d’oublier tout ça dans un chapelet de « partys », certes bien faits, mais vides de sens.

Je crois que les Québécois aiment l’action, les défis et les grands projets. À cet égard, la période actuelle est une longue traversée du désert. Et ce n’est plus le projet souverainiste – qui n’est pas parvenu en 50 ans à convaincre une majorité de Québécois – qui peut constituer ce grand défi. Si on me demandait d’identifier ce que la souveraineté changerait vraiment, profondément et pour le mieux, je serais en peine de dire autre chose que « les Québécois francophones seraient peut-être un peu plus maîtres de leur destin et ils acquerraient peut-être un peu plus d’assurance et de fierté ». En fait, les paramètres actuels de la question nationale ne permettent pas d’identifier la moindre piste de projet mobilisateur.

Le nécessaire aggiornamento
Jean-François Simard, ancien ministre du Parti Québécois, se demandait récemment comment réagirait le Canada si l’objectif souverainiste se transformait en nationalisme d’accommodement. À mon avis, la question ne se pose pas vraiment de cette manière. Si le Canada n’a pas réagi plus qu’il ne l’a fait depuis près de 50 ans aux demandes québécoises, pourquoi réagirait-il davantage et avec intérêt à une nouvelle forme de nationalisme québécois? Les Canadiens des autres provinces, tout comme les Québécois, sont préoccupés par leur propre sort, par ce qui les touche et non par le sort de leurs voisins. Aucune hypothèse ne permet de penser que la grande méconnaissance et la grande indifférence des Canadiens envers la question québécoise pourrait changer. D’autant plus qu’une proportion de plus en plus grande de Canadiens ne sont pas nés ici et n’ont aucune sensibilité particulière envers le concept des deux peuples fondateurs. Il n’y a rien à attendre de ce côté et sous cet angle-là. Et ce n’est pas ce qui doit nous importer en ce moment.

Ce qui importe vraiment, c’est le dynamisme de la société, le souffle, l’énergie qui la traverse. Il s’agit de les retrouver. Cela, me semble-t-il, doit nécessairement prendre la forme de débats de société et de projets de société. Est-ce vraiment un passage obligé? Je le crois. Nous avons tellement mis de côté ces débats, tout occupés que nous étions à maintenir les forces unies pour ou contre l’objectif de la souveraineté, que notre société s’est peu à peu figée et a évité quasi systématiquement les questions de fond et les remises en question. C’est en bonne partie cet immobilisme que l’ADQ a essayé de dégeler maladroitement et avec démagogie. C’est ce que Joseph Facal, François Legault, les jeunes libéraux et plusieurs autres groupes ont essayé ou essaient de faire. Paradoxalement la clé de l’immobilisme et la clé du mouvement se trouvent toutes deux au même endroit : au Parti Québécois.

Les problèmes d’éducation, de santé, d’environnement, de transport, d’agriculture et d’énergie, pour ne nommer que ceux-là, se présenteraient peut-être autrement aujourd’hui si l’objectif de la souveraineté ne venait pas toujours empêcher les choses de se dire et remettre à plus tard les réformes nécessaires. D’autres coalitions sont possibles que celles des souverainistes et des fédéralistes.

Par exemple, je crois que les problèmes du système de santé, identifiés depuis 30 ans par trois commissions d’enquête différentes, seraient peut-être résolus si les partis successivement au pouvoir s’étaient attaqués de front aux problèmes de gouvernance. Si le système de santé n’était pas sous la gouverne d’une corporation serait-il en l’état actuel? On peut poser à peu près la même question à propos du système d’éducation et de l’agriculture.

La discussion sur la stratégie énergétique du Québec ne se pose pas dans les mêmes termes mais cette stratégie serait-elle la même si la société y avait consacré autant d’énergie qu’à débattre de souveraineté? Il me semble que nous avons perdu plusieurs occasions de ce côté-là, simplement parce que nous étions occupés à autre chose.

Ne serait-il pas temps de mener un débat de fond sur la stratégie d’intégration des immigrants sur lesquels nous disons vouloir beaucoup compter, de définir une vision à long terme et de prendre les moyens de l’appliquer et de la faire réussir? Nous contenterons-nous de vœux pieux en nous préparant des lendemains chauds ou tirerons-nous profit de la richesse que représentent ces nouveaux venus?

Je prétends que la nécessité de la souveraineté ne se présentera pas à cause d’une vague opposition entre la politique canadienne et les « aspirations » du Québec mais parce qu’il y aura une confrontation majeure sur des enjeux réels, urgents, concrets et bien compris par toute la population. Les chances que cela se produise sont faibles car les Canadiens ne sont pas si différents des Québécois. Par contre, elles demeureront nulles si les paramètres du débat politique ne changent pas.

Horizon 2050
En terminant, j’aimerais considérer la question de la souveraineté sous l’angle de ce que je perçois comme les grands défis de la planète d’ici 2050. Il y a peu de chances que je sois encore vivant cette année-là, mais il me semble que cet horizon nous permet d’entrevoir les problèmes qui détermineront l’évolution de tous les pays.

La plupart de ces problèmes auront leur origine dans la crise environnementale : le réchauffement climatique entraînera des problèmes d’accès à l’eau potable, des problèmes d’agriculture, peut-être l’inondation des terres basses, mais dans tous les cas un déplacement de populations et une immigration massive. Nos réponses face à ces grands défis n’ont aucun rapport direct avec la souveraineté du Québec. Le Québec dispose déjà de pratiquement tous les leviers nécessaires pour agir ou ne rien faire.

D’autres enjeux majeurs, comme celui posé par la mainmise des multinationales chimiques et pharmaceutiques sur l’agriculture et la production des médicaments, sont également au-delà des moyens de la souveraineté. Ce sont des problèmes de nature internationale. Rien n’empêche le Québec de développer des politiques et de les faire connaître au monde entier pour faire bouger les choses mais il ne pourra le faire seul, indépendant ou pas.

Au-delà de ces enjeux, les nouveaux rapports de force entre l’Europe, les deux Amériques et l’Asie pour l’accès aux sources d’énergie et aux ressources mettront en marche des forces qui auront pas mal plus de poids sur notre destin que nos problèmes intérieurs. Prenons la mesure de notre poids réel : le Québec représente à peine un millième de la population mondiale.

Mais, peu importe le reste, indépendance ou pas, c’est par rapport à ces problèmes que nous verrons si le Québec est  une société dynamique ou non.

Autrement dit, de quelque côté que l’on se tourne, la souveraineté n’apparaît pas comme une condition nécessaire et essentielle pour faire face aux défis actuels et futurs, qu’ils soient internes ou externes. Elle ne le deviendrait que si le Québec était empêché de les relever à cause de son appartenance au Canada.

Il me semble évident que le grand mouvement d’énergie collective qui a traversé le Québec entre 1960 et 1980 ne se remettra en marche qu’en discutant vigoureusement de projets de société et non en cherchant à obtenir un statut politique qui n’accorde pratiquement aucun avantage pour relever les défis présents et à venir.

D’une certaine manière, bien que je sois souverainiste depuis 1963 (année d’une mémorable visite de la Reine d’Angleterre à Québec), il m’indiffère que ce mouvement aboutisse ou non à la souveraineté. Ce qui m’importe est de sentir que la collectivité dont je fais partie retrouve son énergie et le dynamisme dont elle est capable, et qu’elle engendre chez tous ceux qu’elle rassemble – francophones, anglophones et nouveaux arrivants – une adhésion émotive forte à son caractère francophone dans le respect de toutes les communautés et traditions qui la composent, comme toute société dynamique du XXIe siècle.

Je fais l’hypothèse que si le Parti Québécois considérait la souveraineté non comme une fin en soi mais comme une option de dernier recours dont la pertinence ne peut reposer que sur des circonstances graves, il serait en mesure de dominer la vie politique québécoise comme aucun parti ne l’a fait depuis longtemps. Un tel aggiornamento n’aurait pas seulement un impact au Québec mais aussi au Canada et même sur la scène internationale. N’est-ce pas la stature que le Québec souhaite? Comme l’a dit Deng Xiao Ping, grand réformateur de la Chine moderne, « peu importe que le chat soit blanc ou noir, du moment qu’il attrape la souris ».

Publicités

Commentaires fermés sur Pour l’aggiornamento du Québec

Classé dans Politique québécoise, Question nationale québécoise

Les commentaires sont fermés.