Les 100 penseurs de 2010 selon Foreign Policy

Pour la deuxième année, l’excellente revue Foreign Policy établit une liste des 100 penseurs les plus influents de l’année. Même si on peut ne pas être d’accord avec leur classement et les personnalités choisies (majoritairement d’expression anglaise et en lien avec l’univers américain – on ne les refait pas), le tableau qui s’en dégage est fort intéressant et a le mérite de nous faire connaître des personnes qui agissent souvent dans l’ombre mais n’en influencent pas moins les affaires du monde. D’autre part, si on regarde l’ensemble plutôt que chaque contribution individuelle, on commence à voir les lignes de force.

C’est une lecture qui exige plusieurs heures, un luxe dont peu de personnes ont le loisir. Je vous résume donc ce que j’en retiens.

Globalement, les économistes nous prédisent une lente sortie de crise et, avant la sortie, il y a encore le risque de perturbations majeures à la suite de la difficulté de certains états de rencontrer les paiements sur leurs dettes. Attention aux dégâts collatéraux. Le remède est passablement unanime: un meilleur contrôle du monde de la finance, l’envers du libéralisme à tout crin. Mais l’avidité est partout et le pouvoir politique ne semble pas avoir la volonté de brider le capital, surtout quand il couche avec ou représente lui-même le pouvoir économique (comme Berlusconi).

Pendant ce temps, l’équilibre du pouvoir se réorganise rapidement: si la Russie n’est pas au bout de ses peines, le Brésil, l’Inde et la Chine sont en pleine montée. Quant à l’Europe… pauvre Europe, déchirée entre un besoin d’unité et de fédération et des intérêts nationaux difficiles à abandonner.

L’équilibre change aussi au Moyen-Orient: tandis que la Turquie assume un leadership régional, la situation israélo-palestinienne s’enfonce dans une impasse qui rend certaines ruptures inévitables: la reconnaissance internationale de la Palestine par l’ONU, avec le risque d’une nouvelle guerre parce qu’un pays aussi découpé ne peut être maintenu en l’état, ou bien – chose difficilement pensable – l’intégration de tous les Palestiniens dans un seul état binational qui cesserait alors de se définir comme un état juif. En Iran, malgré la répression du mouvement Vert, il existe encore des figures capables de s’opposer à Ahmadinejad. Tout ça fait du Moyen-Orient, la zone chaude qu’elle n’a pas cessé d’être depuis des décennies. Un peu plus de démocratie serait la bienvenue.

La grande absence de ce panorama est l’environnement et le réchauffement climatique. Il y a bien Lester Brown qui prédit depuis au moins 20 ans le risque d’une crise alimentaire (et le point de déséquilibre est de plus en plus proche) et un inventeur qui installe le premier réseau de recharge pour les voitures électriques, mais personne ne semble capable de penser que le réchauffement climatique va entraîner un changement de civilisation. Pourtant, l’année dernière, le magazine Nature nous disait que nous allions droit dans le mur et que d’ici la fin du siècle, un réchauffement de 5oC était plus que probable. Quelles seront les conséquences de ce réchauffement sur les glaces de l’Antarticque. La Terre a déjà été libre de glace durant la majeure partie de son existence. Pourquoi pas une autre fois.

Si vous avez le temps et l’intérêt, je vous recommande de ne pas vous satisfaire de ma sélection et des mes commentaires. Allez lire FP Top 100 Global Thinkers. Et si la politique internationale vous intéresse, vous pouvez vous abonner gratuitement à leurs résumés quotidiens et hebdomadaires de l’actualité mondiale. Plus besoin des pages internationales de nos journaux: vous apprenez tout ce qui est important en dix minutes et aurez la chance de lire des choses que vous ne verrez jamais ailleurs.

Voici maintenant mes figures choisies.

It’s the economy, stupid!
Les acteurs économiques jouent le plus grand rôle dans le palmarès de Foreign Policy: Dominique Strauss-Kahn, président du FMI, et Robert Zoellick, président de la Banque mondiale occupent le 2e rang, juste après Warren Buffet et Bill Gates. Mais c’est le chinois Zhou Xiaochuan, président de la Banque de Chine qui me semble le plus intéressant.

Zhou Xiaochuan, président de la Banque de Chine

La Chine est devenue la deuxième économie du monde cette année et elle entend bien, désormais, avoir un important mot à dire dans les affaires du monde. Et les mots de M. Zhou sont très pesants.

Mais c’est probablement le nom de Nouriel Roubini qui passera à l’histoire. Cet économiste fut l’un des premiers à prédire la crise financière de 2008.

L'économiste Nouriel Roubini est surnommé Docteur Catastrophe pour sa vision pessimiste de l'avenir économique occidental.

Pour lui, le niveau d’endettement des individus et des pays est trop élevé et ceci mènera à court terme à ce que des pays ne puissent honorer leurs obligations financières. Autrement dit, à déclarer faillite. Son livre Crisis economics porte sur ce sujet et il vaut la peine de lire quelques-uns des commentaires de ses lecteurs sur Amazon. Pour Roubini, les futures crises ne sont pas imprévisibles, bien au contraire: elles sont inscrites dans les choix qui sont faits. Bref, Roubini nous prédit un avenir pas très rose. Pour l’appuyer, les livres les plus cités par les 100 penseurs de 2010 vont dans le même sens: Fault lines de Raghuram Rajan, Too big to fail, This time is different de Reinhard et Rogoff et Ill fares the land.

Mohamed El-Erian est un autre visionnaire (il a prévu l’effondrement des marchés en 2008 et a misé 1,6 milliards du fonds de l’Université Harvard sur la baisse des marchés) pessimiste. Pour lui, les pays développés ne connaîtront plus qu’une croissance misérable pendant que les pays en développement verront leurs économies croître rapidement.

Joseph Stiglitz

L’économiste Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie et ancien économiste en chef de la Banque mondiale, est un avocat farouche de la stimulation de l’économie en temps de crise. Mais son verdict sur les causes de la crise financière rejoint celui de Roubini et consorts: faiblesse des contrôles et absence d’éthique.

Les grands stratèges
À côté des acteurs économiques, les stratèges politiques jouent aussi un rôle important.

Ahmet Davetoglu, ministre des Affaires étrangères de la Turquie

Ahmet Davetoglu, ministre des Affaires étrangères de Turquie, est l’artisan de la montée en influence de son pays au Moyen-Orient.

Celso Amorin, ministre des Affaires étrangères du Brésil

Son alter ego brésilien, Celso Amorin, a joué le même rôle pour le Brésil. C’est lui qui se trouve derrière la montée en influence du Brésil tant au sein du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) que sur la scène mondiale où les casques bleus brésiliens ont un apport important à Haïti.

Shivsankar Menon, conseiller en sécurité nationale de l'Inde

Le conseiller en sécurité nationale de l’Inde, Shivshankar Menon, est un autre joueur de l’ombre. Brillant (il parle couramment anglais, allemand et chinois), on lui reconnaît la paternité de la nouvelle position de l’Inde qui a abandonné sa traditionnelle position de «pays non-aligné».

Salam Fayyad, premier ministre palestinien

Salam Fayyad, premier ministre palestinien, représente peut-être la plus belle chance des Palestiniens de se construire un état fonctionnel. Cet ancien cadre du Fonds monétaire international est respecté des Palestiniens et des Israéliens.

Carl Bildt, le ministre suédois des Affaires étrangères, a une vision d’une Europe beaucoup plus unifiée. Si cela ne se produit pas, a-t-il averti, «l’Europe sera dans quelques décennies une chose au musée».

Les outsiders

Georges Soros, financier, philosophe et philanthrope

Le financier Georges Soros n’est pas très connu du large public mais c’est un des hommes les plus brillants et les plus réfléchis que je connaisse. Il a résumé sa vision économique dans une remarquable série d’articles du Financial Times l’année dernière. Il est très pessimiste sur l’avenir économique occidental. Pour lui, l’euro est une construction bâtarde qui ne durera pas. Cette année il a donné 100 millions $ à Human Rights Watch dans le but avoué d’en faire une organisation internationale d’envergure capable de faire de la question des droits humains fondamentaux  un sujet de discussion mondial.

Mehdi Karroubi, figure de proue du mouvement Vert en Iran

Lorsque l’Iran sortira de son ornière théocratique, on remarciera Abdolkarin Soroush, et Mehdi Karroubi, un religieux progressiste, pour avoir nourri et maintenu la flamme du mouvement Vert.

Kwame Anthony Appiah, philosophe du recadrage de l'honneur

Kwame Anthony Appiah, professeur de philosophie à Princeton, vient de signer The Honor Code, How moral revolutions happen, dans lequel il avance que l’honneur a permis dans le passé des révolutions morales et qu’il est possible de faire la même chose aujourd’hui pour abandonner des pratiques comme les crimes d’honneur.

Lester Brown, président du Earth Policy Institute, n’a pas modifié beaucoup son discours depuis 20 ans: une crise alimentaire d’envergure mondiale continue de se préparer. L’augmentation brutale des prix des aliments en 2008 a commencé à lui donner raison. Son livre de 2003, Plan B, a paru alarmiste à plusieurs mais son péché est peut-être de trop voir l’arbre et pas assez la forêt.

Hu Suli

Hu Shuli, une journaliste d’enquête célèbre en Chine, a lancé récemment le Century Weekly. Elle est une des voix dénonçant la corruption en Chine et demandant une réforme politique. Le Century Weekly est en chinois, donc inaccessible à nous. Mais une recherche sur China Digital Times conduit à la page où j’ai trouvé cette photo et où on présente le nouveau périodique. Sur la même page une manchette a attiré mon attention « Latest directives from the Ministry of Truth« . Il s’agit des instructions précises provenant du ministère chinois de la propagande. Le surnom « Ministère de la vérité » est une allusion au roman 1984 de Georges Orwell.

Ellen Johnson Sirleef, présidente du Libéria, a réussi à donner un début de structure à son pays après des années de guerre.

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2 Commentaires

Classé dans Économie, Changements climatiques, Esprit du temps, Penseurs, relations internationales

2 réponses à “Les 100 penseurs de 2010 selon Foreign Policy

  1. Gérard St-Onge

    Merci Christian de reprendre le collier, cela me manquait . J’aime aussi ce palmarès de fin d’année, cela indique un peu d’où viendra le vent en 2011. La liste du FP a évidemment un caractère très politico-économique ; il y a des manques , côté débat environnemental comme tu le souligne mais aussi scientifique, psychologique , philosophique , spirituel, et culturel, donc le biais est bien établi ; c’est sans doute un choix éditorial d’une revue politique mais cela fait ressortir les limitations de sa réflexion qui ne remet pas beaucoup en question la légitimité profonde de la loi du marché par exemple qui me semble encore fort chancelante ; le petit livre de Tony Judt ( » Ill Fares the Land « 

  2. Gérard St-Onge

    ,… je m’excuse pour mes failles techniques et reprends le commentaire : donc ce livre ( Tony Judt ) parle de remettre en selle une social-démocratie adaptée au temps modernes ; ce qui dans le climat actuel risque de le confronter à l’inquisition au pays de l’oncle Sam. Les économistes et les politiciens se comportent en  » wishfull thinkers, » il suffit de lire des extraits gratuits sur le site GlobalEurope Anticipation Bulletin  » : http://www.leap2020.eu/
    pour comprendre qu’il faudra repenser complètement les dettes de certains états déjà au bords du gouffre , cela fait penser aux grands glaciers du Groendland qui glissent inexorablement dans la mer , ça va prendre plus que des bons bras et de la bonne volonté pour renverser cela.
    La Russie est un pays désolant où le boss se comporte en matamore sans scrupule et remet en tôle ses ennemis en se foutant de la justice.
    Même constat dans les pays africains qui ne respectent pas leurs propres élections !
    Bref pas très réjouissant tout cela – Gros agenda pour Mr Obama qui devra montrer ses couilles dans le conflit millénaire palestino-israélien mais encore plus devant les  » pitbull républicains  » qui le mordent au talon depuis son élection démocratique.
    Encore merci de nous faire réfléchir sur le sort de notre bonne vieille terre qui semble se rapprocher (les humains en tout cas ) du centre d’accueil.

    g st-onge

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