Journal: de la nécessité de regarder ailleurs

Lorsque je désire me nourrir de sujets et de points de vue nouveaux, je consulte les sites web d’une poignée de revues tout à fait uniques, dont j’ai pris connaissance au fil des années, soit au hasard d’un voyage, soit en consultant un kiosque à revues.

The Sun est une petite revue sociale, politique et littéraire qui existe depuis 35 ans. L’éditeur, Sy Safransky, n’a pas changé la formule originale qu’il avait concoctée au tout début: une entrevue avec un acteur original de la sphère sociale ou politique, des textes de témoignages sur des sujets très variés, des textes de création littéraire de grande qualité (nouvelles, poèmes,  récits) et les textes de lecteurs sur un thème imposé (la première fois, sortir du garde-robe, la cuisine, soit à peu près n’importe quoi). Cette petite revue en noir et blanc, sans aucune publicité, a gagné de nombreux prix au cours des années, pour la qualité de ses textes, tant sur le fond que dans la forme.

En consultant le sommaire des numéros de la dernière année, je suis tombé sur une entrevue de Malidoma Somé, un burkinabé que Paule Lebrun a interviewé jadis dans Le Guide Ressources. Somé est un spécialiste des rites de passage et ce qu’il a à en dire est plus qu’intéressant. Le seul hic est que The Sun ne donne jamais accès gratuitement au texte complet de ses textes. Pour lire le tout, il faut s’abonner ou acheter un numéro (9,00 $ pour le Canada, frais de poste inclus). [Commentaire hors sujet: je paierais volontiers à la pièce, comme pour acheter une chanson. Je crois qu’il s’agit là d’un modèle économique qui a des chances de succès dans le monde de l’édition de magazines.] Mais cela n’enlève rien à l’intérêt de lire les sommaires du Sun et de prendre conscience de la richesse de la diversité intellectuelle permise par une population de 300 millions d’habitants. C’est simple: il y a plus d’idées intéressantes dans 300 millions de têtes que dans 7 millions. D’où la nécessité de regarder ailleurs si on s’intéresse aux grandes idées, aux réflexions de fond.

Je regrette de ne pouvoir lire le chinois, le japonais, l’allemand et le russe. Avec un peu d’efforts, je pourrais lire le portugais mais la vie intellectuelle du Brésil (180 millions d’habitants) n’est pas spécialement reconnue pour sa fécondité, même si quelques intuitions remarquables y ont vu le jour dans les derniers 30 ans. Je me rabats donc sur l’anglais (beaucoup) et le français (un peu).

Resurgence, un magazine anglais bimestriel qui existe depuis plus de 40 ans, est aussi une publication remarquable. Sa vocation est carrément écologique et spirituelle. Spirituelle dans le sens d’une spiritualité du sacré de la Vie et de la Terre. Plusieurs articles sont en accès libre. Le contenu est souvent très innovateur. Voici les thèmes des numéros de la dernière année: Liberty, The Future of Food, On Being Human, Sustaining Life, Embodied Wisdom et Apostles of Beauty. Resurgence ressemble davantage à un vrai magazine que The Sun mais s’il a beaucoup plus d’articles par numéro, il est moins éclectique que son pendant américain. Ce qui les rassemble est une ligne éditoriale forte qui les place dans une niche à part de tout ce qui se fait ailleurs. Il m’est tout à fait impossible d’imaginer que le Québec puisse faire vivre une revue comme Resurgence. Encore une fois le poids du nombre, et dans ce cas précis, l’héritage de l’empire, permettent de ratisser large et de rassembler une qualité de contributions impossible sans le nombre (qui permet la spécialisation).

Mon dernier est Clés, français celui-là. Il a récemment été acheté par Jean-Louis Servan-Schreiber, qui a lui-même vendu Psychologies il y a peu, après en avoir fait un succès d’édition. En passant ainsi sous la gouverne de JLSS, Nouvelles Clés est devenu Clés. Je ne sais pas si Clés gardera le même ton et le même contenu, mais j’ai un peu de misère à digérer les nouvelles rubriques Mode, Beauté, Tendances, Bien-Être, Déco, etc. On dirait Elle. Cela dit, Clés est ce qui se rapproche le plus en France de Resurgence et The Sun: on peut y trouver des entrevues qu’on ne lirait pas ailleurs sous des angles que personne d’autre n’aborde et la section Itinéraires présente des personnages dont la plupart ont laissé des empreintes marquantes. On aurait intérêt à les découvrir si on ne les connaît pas déjà.

Ces trois revues me permettent de parler de l’absolue nécessité de regarder au-delà de ses frontières pour s’assurer de fréquenter les plus hautes cimes et apercevoir des points de vue inédits. Je tiens cette affirmation pour vraie quelle que soit la taille de l’entité au-delà de laquelle on regarde, même s’il est évident qu’on sent plus facilement les limites quand le territoire est petit.

On pourrait croire, par conséquent, que le fait d’habiter un pays peu populeux est un handicap. D’un certain point de vue, c’est vrai: il est (était) moins facile d’avoir accès à la culture du monde. Mais sous un autre angle, il s’agit d’un avantage  car le citoyen d’un petit pays ne peut croire que sa société est le centre du monde, ce que les habitants des empires et des grands pays peuvent difficilement s’empêcher de penser. Ainsi, avoir la certitude de ne pas être au centre du monde rend peut-être plus facile de s’intéresser à l’ailleurs sans préjugé. Mais, quoi qu’il en soit de grand ou de petit pays, ce n’est qu’en connaissant la différence qu’on peut prendre la mesure de ce que l’on a et de ce que l’on est. D’où on peut conclure que regarder ailleurs fait partie des saines habitudes de vie.

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1 commentaire

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Une réponse à “Journal: de la nécessité de regarder ailleurs

  1. Françoise Ruby

    Bonjour Christian,

    Merci pour les références. Comme toi, je regrette de ne pas lire le russe, le chinois… alors, quand j’ai envie de lire en français sur des thèmes discutés ailleurs qu’ici, je vais dans le site du Courrier international : http://www.courrierinternational.com/. Bises.

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