Journal: les dessous d’un malaise

Les réactions à un article concernant la question nationale dans Le Devoir du 4 janvier ont engendré chez moi un grand malaise. Les commentaires lourds d’accusations et de menaces révélaient la division profonde de la population sur cette question, et évoquaient les tensions du référendum de 1995 sans apporter le moindre argument nouveau.

Les 60 commentaires enregistrés en date du 6 janvier ont surtout parlé de la majorité nécessaire à une déclaration d’indépendance qui ne déchire pas la population, des risques de partition et de violence qui pourraient éventuellement s’en suivre et des fautes des uns et des autres lors  du référendum de 1995. On pouvait observer que le niveau de passion et d’opposition était fort élevé et que les thèmes abordés étaient nombreux même si ils étaient loin de faire le tour de toutes les dimensions d’une déclaration d’indépendance et de tous les aspects à considérer.

Évidemment, la question nationale n’intéresse de manière constante qu’une petite partie de la population (dont les lecteurs du Devoir font certainement partie), mais elle demeure toujours latente, n’attendant que l’occasion de refaire surface. Cependant, je suis certain que personne ne piaffe d’impatience de reprendre la bataille. L’élan nécessaire n’y est pas.

Il y a quelques mois,  j’ai écrit dans Le Devoir que je ne croyais pas que l’indépendance nous donnerait d’avantages marqués pour faire face aux principaux défis que le Québec francophone doit relever dans les années à venir:  affirmation et renforcement du caractère francophone de Montréal et du Québec, amélioration du bilan énergétique et diminution des gaz à effet de serre, intégration des immigrants, amélioration du système de santé et des performances du système d’éducation, transport urbain, agriculture, etc. Il me semble que l’article de Dominique Boivin illustre directement la problématique que je soulevais, c’est-à-dire le fait que la discussion interminable et sans conclusion sur le statut politique idéal pour le Québec ne contribue d’aucune manière à la réflexion sur les problèmes urgents et/ou importants qui mettent le Québec au défi. Je sais, cela ressemble à un discours qu’on entend des fédéralistes et du côté de l’ADQ, mais mes arguments sont très différents des leurs. Je ne balaie pas la discussion sur le statut politique du Québec comme quelque chose de passé et sans importance, mais je ne considère pas que l’indépendance est une fin en soi. Si on veut discuter du statut politique du Québec, il faudra montrer et démontrer sa pertinence comme dimension des problèmes concrets et comme aspect de la solution.

Tout indépendantiste que je sois, je n’ai jamais pu considérer que l’indépendance était une fin en elle-même. L’argument le plus solide en sa faveur demeure qu’elle pourrait être une condition facilitant la pérennité du fait français au Québec. Est-elle indispensable? Pas sûr, et on n’a jamais beaucoup insisté sur cet argument.

Toutes ces considérations m’amènent au coeur de ma réflexion: quels pourraient être les projets mobilisateurs, rassembleurs, capables de donner un nouvel élan à la société québécoise? On ne fera pas avancer le débat sur la question nationale québécoise en discutant du pourcentage de votes nécessaires à une déclaration d’indépendance  mais en rencontrant des obstacles politiques, liés au statut politique du Québec, sur des enjeux concrets et fondamentaux. C’est un peu ce que Jacques Parizeau disait en souhaitant des batailles avec Ottawa. Seulement, ce n’est pas nécessaire de les provoquer sciemment et c’est une mauvaise stratégie de communication pour convaincre les gens de sa bonne foi.

Pour aller de l’avant, il faut rêver et avoir une vision. Quand les Québécois affirment que les problèmes du système de santé constituent la priorité, ils ne rêvent pas, ils font un cauchemar. Et ils ne voient pas du tout (avec raison) en quoi le fait que le Québec soit indépendant ou non contribuerait à régler ce problème-là.

C’est pourquoi quand un François Legault parle d’un projet, tout le monde dresse l’oreille, même si on n’a qu’une vague idée du projet en question. Les Québécois sentent confusément que l’alliance indépendantistes-fédéralistes dont il parle a le potentiel de sortir le Québec de l’ornière où le débat politique s’est peu à peu enfoncé depuis 40 ans. Pour le moment, peu importe qu’on le voit comme un projet de «droite» ou de «gauche», c’est la promesse d’un nouveau souffle qui a suscité l’intérêt.

Il y a déjà un certain temps que j’ai cessé de penser que l’indépendance du Québec était une solution «évidente» et qu’il suffirait de travailler un peu plus fort à convaincre des gens pour qu’on arrive finalement au but. Elle n’est pas évidente (si elle l’était, ça serait fait depuis longtemps).

Je préfère regarder les choses de manière oblique en me posant une série de questions. Cela m’enthousiasme-t-il?  Cela est-il susceptible d’avoir un effet rassembleur et mobilisateur? Cela engendre-t-il de la fierté et de l’assurance? Cela rend-il les gens plus responsables? Cela améliore-t-il l’état des déterminants de la santé? Il y a ainsi une foule de questions possibles qui permettent d’évaluer un peu plus clairement l’effet probable de ce que l’on propose. En ce qui concerne le débat sur l’indépendance, je réponds par la négative à pratiquement toutes ces questions.

C’est pourquoi je dois conclure qu’il faut aborder les choses différemment, sous l’angle des problèmes à résoudre. Si l’indépendance apparaît comme une condition nécessaire pour les résoudre, la question principale ne sera plus celle de la majorité légitime pour aller de l’avant et le consensus devrait se dégager de manière claire. Si l’enjeu principal devait être celui de l’intégration des immigrants, de la stratégie énergétique du Québec ou tout autre question non liée à la pérennité du français, les opinions ne devraient pas se partager selon une ligne linguistique tranchée. Si l’enjeu réel est celui de la pérennité du français, l’opinion de la population francophone devrait être beaucoup plus homogène et nous devrions avoir réellement la détermination nécessaire pour assumer toutes les conséquences de ce choix (et ces conséquences seraient nécessairement plus difficiles, au moins pour un temps).

Dans tous les cas, l’indépendance cesse d’être une fin pour devenir le moyen qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Comme je ne crois pas que le Parti Québécois modifie l’article 1 de sa constitution ou de son programme (celui qui dit que son but est la souveraineté), il me faut conclure que la sortie du bourbier repose (pour le moment) sur ce qui ressortira du projet Legault. À suivre…

 

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2 Commentaires

Classé dans Politique québécoise, Question nationale québécoise

2 réponses à “Journal: les dessous d’un malaise

  1. Steve

    Je suis d’accord avec ta lecture, christian, Si l’indépendance pouvait paver la voie pour une société plus juste, plus équitable, plus inclusive, plus écologique, je serais le premier à voter oui…mais l’Indépendance pour l’indépendance….non.

  2. Serge Gagné

    Je crois qu’il faut se pencher sur l’avenir du Québec dans une optique beaucoup plus large que celles de ses frontières. Le débat de 2010 sur la couverture électrique du Nouveau-Brunswick constitue un bon exemple du genre de réflexion auquel nous devrons nous livrer à plus ou moins brève échéance. C’est le destin de tout l’est du Canada qui est en jeu. En effet, aucune des provinces dites maritimes (Québec inclus, évidemment) ne peut envisager son avenir sans temir compte de celui de chacune de ses voisines immédiates.

    Déjà l’on perçoit la crainte d’une certaine hégémonie de la part de l’une ou de l’autre. Au premier chef entre les trois provinces atlantiques, qui tiennent toutes mordicus à leur « spécificité ». On devra toutefois travailler à une plus grande collaboration, de part et d’autre, si l’on veut sérieusement contrer celle du centre et, tout autant, celle de l’ouest canadien. L’avenir du Québec réside donc moins dans la solidité des assises du fait français que dans le dynamisme de son économie, à la fois continentale et maritime. Du moins doit-on se rappeler que c’est ainsi que l’ont d’abord conçue les premiers arrivants. Le défi reste le même et le restera longtemps.

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