Journal: notes sur l’écriture du journaliste et ses lectures

Je me suis demandé ces jours derniers comment et pourquoi j’étais amené à lire jusqu’au bout certains articles de journaux et d’autres non. Je choisis les sujets qui m’intéressent bien sûr, et je lis également pour apprendre. Mais au-delà des sujets et de la curiosité, il y a autre chose qui m’amène à me rendre au bout.

La question m’est venue en comparant mes propres notes de journal avec les compte-rendus de lecture qu’on peut lire dans Le Devoir du samedi et que j’ai souvent tant de misère à lire jusqu’à la fin. Il m’a semblé que ce qui m’incitait le plus à poursuivre ma lecture était d’abord le point de vue adopté par l’observateur, les questions qu’il se pose en filigrane de son texte, bref sa réflexion.

Même si on aurait entièrement tort de vouloir réduire les attraits de la lecture à une seule dimension (il faut considérer le style, la beauté de la langue, le niveau du texte par rapport au niveau du lecteur, sa motivation à lire, l’intérêt personnel pour le sujet, etc.), le fil que je suis dans un texte est son intelligence, l’étincelle de vie qui le parcourt. La plate énumération des faits ne m’intéressera que si les faits me concernent personnellement.

Je ne prétends pas que tous les gens lisent comme je le fais: on ne lit pas un journal à potins sur la vie des stars comme on lit un article pour s’informer sur la vie politique ou pour comprendre les soubresauts du prix du pétrole. Mais toutes choses étant égales par ailleurs, rien ne me satisfait davantage que de suivre le questionnement d’un journaliste et les réflexions auxquelles il se livre à partir de ses observations. Les faits sont des choses mortes et sans saveur, c’est le regard que l’on porte sur eux qui leur donne la vie, c’est-à-dire la signification.

Ce matin, j’ai donc relu les articles du Devoir que j’avais lus en diagonale samedi dernier. Bien écrits, ils font tous le travail de présenter les auteurs et leurs oeuvres. J’ai eu envie d’en lire quelques-unes. Ce que je ne ferai probablement pas car on ne peut pas tout lire, n’est-ce pas? Il faudrait donc que j’aie l’intuition que telle ou telle oeuvre est exceptionnelle ou qu’elle correspond à un moment précis de ma recherche pour m’amener à dépasser l’intention et à poser un geste. C’est, me semble-t-il, à cet endroit précis que se situe l’art du grand journalisme, c’est-à-dire sa capacité à dégager l’essence des faits, la perspective qui permet de donner du sens, d’apprécier toutes les dimensions de ce que l’on observe. Ce faisant, on ne donne pas seulement de l’information, on assouplit et on renforce l’intelligence, ce qui rend plus facile encore de former de la perspective et d’apprécier les multiples dimensions des faits.

Évidemment, le journaliste n’est qu’une partie de l’équation, l’autre partie est l’oeuvre ou les événements dont il parle. De la même manière qu’il y a peu de grands événements, il y a probablement encore moins de grandes oeuvres. L’exigence à laquelle nous sommes confrontés est donc celle de distinguer rapidement l’exceptionnel et le significatif parmi l’incroyable masse d’informations qui nous est offerte et dont nous prenons connaissance par ce que l’on pourrait appeler les hasards du chaos.

On met un peu d’ordre dans ce chaos d’abord en choisissant ses sources d’information. C’est la raison pour laquelle l’importance de la fonction «éditoriale» d’un journal ou d’une revue, ce qu’elle choisit de publier, ne diminuera pas, bien au contraire. Même si la tendance est de se constituer son média personnel par le biais des « agrégateurs » ou de Facebook, l’abondance même des sources d’information nous amènera à y faire une sélection. La part du papier va diminuer mais les médias ne perdront pas leur importance, ils vont juste se spécialiser ou prendre une couleur particulière pour se distinguer. Pensez à l’avènement, au Canada, de la chaîne télévisée de Sun, très identifiée à des opinions conservatrices et à un ton polémique plutôt qu’«objectif».

Puis on raffine encore la sélection en essayant de savoir ce que l’on veut savoir avant de chercher. En ce qui me concerne, je l’ai déjà dit, je cherche la signification, l’exception, le meilleur, le contraire du banal et du commun. Cette opération de recherche comporte nécessairement une certaine part de « temps perdu », c’est-à-dire du temps consacré à faire le tri. Mais ne le considérons pas comme du temps perdu si nous sommes attentifs à raffiner sans cesse notre capacité à distinguer l’exceptionnel et l’essentiel de l’accessoire et du babillage.

Comment reconnaître ce que je cherche? Je m’attelle donc à la lecture du Devoir d’aujourd’hui. J’identifie rapidement quelques articles: de grandes tendances (ce que pensent les jeunes Canadiens et les jeunes du monde), trois faits significatifs (Harper se prononce «personnellement» pour la peine de mort en certaines circonstances; l’indemnisation des victimes dans la fraude Norbourg; et de nouvelles révélations sur Berlusconi et ses jeunes prostituées qui ouvrent de nouvelles accusations à son endroit), la chronique de Michel David dont j’apprécie en général les observations. Attiré par leurs titres, je commencerai à lire trois autres articles, mais les abandonnerai rapidement. En 10 minutes, l’opération est terminée. Si je fais un ultime tri, il m’en reste l’opinion de Harper sur la peine de mort et les opinions des jeunes du monde. Je me surprends à constater que les deux indiquent la même tendance individualiste, conservatrice et mal ou peu informée.

C’est donc cela qu’il faut observer. Pour l’intellectuel que je suis, le défi est non pas de combattre de front ces opinions parce qu’elles seraient «mauvaises» en elles-mêmes, mais d’en montrer les limites et les ressorts internes.

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2 Commentaires

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2 réponses à “Journal: notes sur l’écriture du journaliste et ses lectures

  1. Collette Drapeau

    J’apprécie le processus de la réflexion pour arriver à choisir quoi lire.
    En ce qui concerne les jeunes et Harper, il me semble qu’on glisse de plus en plus dans une société matérialiste. C’est peut-être parce que l’insécurité est grande dans bien des plans de la vie qu’il y a cette recherche vers de la certitude.

  2. Michel Legault

    Tu sembles privilégier, Christian, le regard réfléchi d’un autre sur les événements. Défi exigeant pour les journalistes! Comme tu sais, ce défi est impossible à relever pour les journalistes écrivant des articles courants, relevant la nouvelle et la rapportant. Dans le meilleur des cas, on peut espérer que le journaliste aura pris le temps de glisser des pistes pour comprendre la nouvelle (généralement en fin d’article et souvent coupées, faute de place, par le pupitre).
    Reste donc les éditoriaux et les chroniques, blogues et autres espaces où les faits cèdent la place aux opinions.
    Tu apprécies sentir la démarche intellectuelle d’un journaliste, écris-tu. Je te comprends. On aime, comme lecteur-auditeur-téléspectateur, sentir que quelqu’un s’adresse à nous tout en respectant notre intelligence. On est alors mieux disposé à recevoir son message et à le traiter, l’évaluer, le soupeser (même si, la plupart du temps, bien des lecteurs, séduits, feront leurs les opinions de l’auteur, sans analyse critique véritable, mais ça, c’est une autre histoire).
    Tes attentes de lecteur sont élevées, et c’est tant mieux. Comme journaliste, on n’est jamais aussi heureux que lorsqu’on a réussi à communiquer son message et contribué ainsi, modestement, à élargir des horizons; et même, parfois, dans nos meilleurs jours, à rehausser un débat à un niveau digne de nos aspirations collectives comme de notre humanité.
    Écrire, c’est établir un dialogue. Tu nous dis donc ici que tu préfères les discussions relevées, réflexives, éclairantes. Ce en quoi tu te montres très logique, puisque c’est ce que tu nous proposes, pour notre plus grande joie, dans tes Notes comme dans ton plus récent ouvrage.

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