Contre-intuition: le registre des armes à feu et la violence armée

J’ai toujours été en faveur d’un contrôle serré des armes à feu: nous ne vivons plus dans une société où il est nécessaire d’être armé pour se sentir en sécurité. Seul le sport (chasse, tir à la cible, etc.) justifie la possession d’une arme. Quelqu’un qui ne va pas à la chasse ou qui n’est pas membre d’un club de tir n’a aucune justification de posséder une arme.

Mais existe-t-il un rapport entre un  registre des armes à feu, le nombre d’armes en circulation et le nombre de crimes commis avec des armes à feu? On peut être tenté de répondre spontanément «oui», mais la réalité est beaucoup plus complexe et plus nuancée qu’il n’y paraît. À mon grand désarroi, le gouvernement conservateur a peut-être là un argument sur l’inutilité relative du registre qu’il cherche à éliminer depuis des années. Le registre est fort utile aux policiers pour retracer rapidement le propriétaire d’une arme ou pour identifier l’arme à partir d’un projectile, mais comme outil de prévention du crime, son utilité est probablement voisine de nulle.

Dans une étonnante série de portraits de pays tiré de l’enquête Small Arms Survey, le magazine Foreign Policy nous donne à penser que le lien entre le nombre d’armes en circulation dans un pays et le nombre de crimes commis avec ces mêmes armes ne suit pas une logique linéaire. Voici les données de base de l’article Armed, but not necessarily dangerous.

  • États-Unis: 90 armes par 100 résidents
  • Yémen: 54,8 armes par 100 résidents. 2,000 morts par année par les armes. Culture tribale. On peut acheter les AK-47 au marché.
  • Suisse: 45,7 armes par 100 résidents. Les Suisses gardent 600,000 fusils semi-automatiques et 500,000 pistolets à la maison. Le taux de crime par armes est si bas qu’on ne tient même pas de statistiques.
  • Finlande: 45,3 armes par 100 résidents. Seulement 14 % des meurtres sont commis avec des armes à feu, comparativement à 67 % aux États-Unis.
  • Serbie:  37,8 armes par 100 résidents. Les lois régissant les armes à feu sont assez sévères mais le nombre d’armes illégales en circulation est très élevé, conséquence de la guerre récente.
  • Chypre: 36,4 armes par 100 résidents. Pour une population totale de 870,000 personnes, on compte moins de 10 meurtres par armes à feu chaque année.
  • Arabie Saoudite: 35 armes par 100 résidents. Les armes à feu sont interdites dans les mosquées, les aéroports, les installations militaires et un certain nombre d’endroits publics. Mais on peut s’en procurer facilement avec un permis à partir de 21 ans.
  • Irak: 34,2 armes par 100 résidents. La culture des armes y est bien établie, de même que les violences sectaires.
  • Uruguay: 31,8 armes par 100 résidents. Le taux d’homicide par armes à feu y arrive juste derrière celui des États-Unis.
  • Suède: 31,6 armes par 100 résidents. Les armes de poing y sont strictement réglementées. Les crimes commis avec des armes y sont à la hausse mais sont commis principalement dans les communautés immigrantes avec des armes illégales non enregistrés.

Que retenir de ces données éparses, fragmentaires et non homogènes ? D’abord que le rapport entre le nombre d’armes en circulation et le nombre de crimes commis avec ces armes ne dépend pas du nombre d’armes. Ce serait comme accuser le pistolet d’être la cause du meurtre.

Par contre, un certain nombre de circonstances rendent le rapport entre la violence et les armes plus étroit: d’abord de grandes inégalités sociales (États-Unis, Brésil, Colombie, Afrique du sud et tant d’autres), ensuite des tensions sociales de type ethnique ou tribal (Moyen-Orient, Balkans) ou une culture de la «justice tribale».

En fait, on peut avancer que, mis à part les crimes passionnels, le nombre de crimes (commis ou non avec des armes) reflète simplement le degré de tension sociale dans une communauté. Plus cette communauté sera intégrée et relativement égalitaire, moins la tentation de la violence sera présente.

Le gouvernement conservateur a un bon point lorsqu’il parle de la relative inutilité du registre des armes à feu. Le problème est qu’en même temps il ne fait rien pour améliorer l’état des facteurs qui influent sur la criminalité. Construire des prisons ne fait pas diminuer le nombre de criminels: ça n’a aucun effet dissuasif et ça n’effleure pas la cause de la criminalité. Le résultat de cette inaction, à la longue, sera une augmentation du nombre de crimes.

Évidemment, moins il y aura d’armes à feu en circulation, plus rares seront les crimes et les suicides commis avec ces armes. Cela influencerait-il de manière sensible le nombre de crimes et de suicides? On peut en douter.

Le principe de précaution devrait nous inciter à un contrôle serré des armes à feu et particulièrement des armes de poing. Cela préviendrait sans doute quelques accidents, mais les autres bénéfices sont très minces. Le registre des armes à feu est un élément tout à fait secondaire (et même tertiaire) dans la prévention de la violence armée. Croire le contraire cache les vraies causes de la violence.

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1 commentaire

Classé dans Contre-intuition

Une réponse à “Contre-intuition: le registre des armes à feu et la violence armée

  1. Quelques réflexions que le texte a suscité:
    Les chiffres sont-ils fiables quand ils sont privés du contexte social ?Prenons l’exemple de la Suisse. Les suisses entreposent des armes automatiques dans leur foyer. Certes. Qui plus est, ce sont des armes de guerre. Encore faut-il préciser qu’ils possèdent aussi leur uniforme et tout le matériel du soldat. Sont-ils belliqueux ? Pas nécessairement. Leur système de défense civile les y contraint (http://www.suisse-romande.com/armes-militaires-suisse-070506.html). Ils sont formés et prêts à défendre leur pays. D’origine française, j’ai moi aussi appris, pendant mon service militaire, le maniement des armes et l’art du combat (après tout, si la chasse est un sport, le combat peut bien être un art). Je n’ai pas eu le choix. Est ce que les Suisses l’ont ?
    Pour en revenir aux chiffres, j’aurais aimé que soient cités les pays ayant des taux de possession d’armes par habitant plus bas. Peut-être serait-il alors apparu qu’au-delà des variations, il existe tout de même une relation entre la possession d’une arme et son utilisation.
    En ce qui concerne les causes de la violence, je partage certaines conclusions. Nous appartenons tous à une tribu, nous défendons sa culture, et lorsque nos moyens d’expression sont limités ou bafoués, il est tentant d’avoir recours à la violence pour se faire entendre. Est-ce justifié ?
    La question peut-elle se résumer à: « être paisible et disparaître » ou « être agressif et survivre ». Je crois malheureusement que nous sommes le fruit de la sélection du pire et que l’histoire, même contemporaine, ne nous donne pas trop de raisons d’espérer. Si, une exception quand même, Gandhi et l’Inde. Elle n’a pas duré mais elle prouve que c’est possible.

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