En passant: Rencontres du 3e type aux pieds de Bouddha

Vat Phra Dhammakaya

Rassemblement de 200,000 femmes au temple Wat Phra Dhammakaya le 25 décembre dernier

Extraordinaire reportage photo de Foreign Policy sur le temple bouddhiste Wat Phra Dhammakaya de Bangkok. Le temple, fondé par une nonne, Khun Yay Ubasika Chandra Khonnokyoong, disciple du moine Phramongkolthepmuni décédé au milieu du 20e siècle,  a maintenant des millions de fidèles en Thaïlande et dans le monde.

On y tient de grandes cérémonies de masse qui rappellent esthétiquement celles de Nurenberg sous le régime nazi et elles sont organisées avec la même précision. Le grand temple pourrait également être confondu avec une soucoupe volante directement tirée d’un film de Spielberg. Là s’arrêtent les ressemblances, car les cérémonies sont des méditations ou des ordinations de moines. Le calendrier des activités du temple semble accorder une importance majeure aux grands événements: ordination de 30,000 moines, méditation de 100,000 moines, rassemblement de 1,000,000 de méditants, etc. Tout n’est compté qu’en dizaines ou en centaines de milliers de personnes.

En tant que méditant  zen, je ne suis pas sans ressentir un malaise certain devant un tel étalage public de la force de ce mouvement. Je ne suis pas certain que Bouddha lui-même apprécierait. Soyons généreux et mettons ça sur le compte de la culture asiatique. On fait de même à Pékin (cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques), en Corée du Nord (grands rassemblements chorégraphiés) et en Corée du Sud (les mariages collectifs de Sun Myung Moon).

Mais on peut aussi voir les choses un peu différemment. Le Myanmar voisin compte environ 500,000  moines, soit à peu près 1% de la population. Aucune société postmoderne ne compte une telle proportion de religieux, même les plus religieuses. Nous avons donc affaire à une société qui possède encore une forte culture traditionnelle. En fait, tout le sud-est asiatique, malgré son développement économique remarquable depuis 30 ans, ne peut s’être débarrassé dans le même laps de temps de ses traditions religieuses. Il n’y a pas si longtemps le Québec clérical des années 1940 et 1950 ne détestait pas, lui non plus, les grandes manifestations publiques. Il est probable que les spectaculaires rassemblements du temple Wat Phra Dhammakaya nous parlent davantage de l’héritage traditionnel de la société thaïe que de toute autre chose. Quant au temple lui-même, dont on dit qu’il aurait coûté 1 milliard $, on peut considérer qu’il s’agit de la version moderne des grands monuments à Bouddha et des gigantesques temples de cette partie du monde.

Sauf que… nous pouvons aussi nous souvenir que les moines bouddhistes ont été à l’origine du soulèvement populaire au Myanmar il y a quelques années, qu’ils furent parmi les protestataires les plus visibles durant la guerre du Vietnam et que la religion, sous des régimes dictatoriaux, est à peu près le seul véhicule permettant de protester silencieusement ou ouvertement (la Pologne des années 1980). La religion organisée est aussi une expression de la société civile. En Thaïlande, la puissance du temple commence à déranger. J’imagine que l’ambassadeur chinois à Bangkok a dû ouvrir de grands yeux et peut-être faire un cauchemar en imaginant 1,000,000 de méditants bouddhistes rassemblés sur la Place Tien An Men. L’empire romain s’est bien transformé sous la pression du christianisme, pourquoi pas la Chine sous la pression du bouddhisme ou du taoïsme?

Pour nous, produits de la culture postmoderne où l’individualisme est roi, les grands spectacles religieux ne peuvent que générer un certain malaise. Mais la pratique spirituelle, peu importe la tradition dont elle est issue, est une aventure intérieure et ne peut pas être autre chose. Sur ce point, les photos ne disent rien de l’expérience des méditants. Par ailleurs, la communauté bouddhiste, la «sangha» dans la terminologie bouddhiste, a toujours joué un rôle très important car elle permet aux méditants de se donner du support et de s’encourager dans une pratique exigeante. Il est plus facile de méditer durant des heures quand on est plusieurs à le faire en même temps. Is bigger better?

Le site du temple Wat Phra Dhammakaya donne quelques renseignements supplémentaires sur son histoire, la méditation, les activités, etc. Il existe en versions thaï, anglaise et chinoise. On y précise que le temple a d’abord occupé un terrain de 80 acres. Maintenant, il en occupe 1000 !

Il existe un site anglais qui présente une sorte de petite encyclopédie sur le Dhammakaya. Il y a plusieurs références fort intéressantes. Et pour finir, voici un article sur le rôle des moines au Myanmar (The Role of Monkhood in Contemporary Myanmar Society) qui permet sans doute de comprendre un peu mieux le contexte du Dhammakaya en Thaïlande.

Et maintenant, allez vous étonner des photos publiées par Foreign Policy.

Publicités

4 Commentaires

Classé dans En passant, Religion

4 réponses à “En passant: Rencontres du 3e type aux pieds de Bouddha

  1. Françoise Ruby

    Bonjour Christian,
    Merci pour ton texte et le lien sur les photos renversantes. Ce qui me met le plus mal à l’aise, c’est le réseau de télévision qui ne me semble pas « coller » avec le bouddhisme. Tout comme le spectacle et la chorégraphie imposée qui en découlent. Les photographes ont fait un super boulot. Jeveux bien croire à la force du groupe, mais je crois que son effet est dilué lorsqu’on dépasse un certain nombre et que la « gestion » des foules devient nécessaire. Je ne sais pas si je vais méditer là-dessus, mais il y a matière à réflexion.

  2. Dominic Larose

    Bonjour Christian,
    Nous venons de sortir de la religion organisée, c’est normal que cela dérange Il est quasiment impossible que la gestion de ce genre de groupe ou événement ou organisation ne comporte pas de dérapage par rapport au message fondamental. Ce que je comprends du bouddhisme c’est qu’il ne s’agit pas vraiment une religion dans le sens généralement admis du terme. Il n’y a aucun bureau chef officiel, à ce que je sache, ni de corpus clair sur ce qu’il faudrait exactement faire ou croire absolument. Pas question d’être récompensé par une déité pour nos bons gestes et punis pour les mauvais. Juste des conséquences, bonnes ou mauvaises, qui font suite à nos choix. Sans garantie de rien.
    Un bon côté a ces grands rassemblements et qu’il doit être difficile de se sentir important ou spécial quand on est seulement un des 30,000 moines à être ordonné ce jour-là.

  3. robert comtois

    Qui a dit le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas?
    Et, non, ce n’est pas André Malraux…

    • robert comtois

      Par ailleurs, le bouddhisme « est » une religion. Il suffit de regarder tous les rituels des Tibétains pour s’en rendre compte. Elle est régie par des dogmes différents du catholicisme ou autres religions, certes, mais il n’en demeure pas mois que lorsque que l’on y appose le suffixe « isme », on n’en sort pas.
      On peut pratiquer la méditation ou vivre selon les préceptes du Bouddha sans être bouddhiste. Ceux que l’on voit sur ces (très belles) photos, par contre, sont bien bouddhistes et religieux. Je ne sais pas si le fait d’être 1 000, 100 000 ou un million change quoi que ce soit à l’intensité de la méditation, mais ça aide sûrement à s’oublier un peu et à se laisser porter par cette énergie.
      Pour le résultat, je ne sais pas.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s