Journal: accommodements raisonnables, laïcité, voile…

Où la réflexion sur les accommodements raisonnables mène à se demander quels sont les symboles fondamentaux de notre société et comment ils doivent être reconnus.

Niqab

Je ne sais pas à quel point la question des accommodements raisonnables préoccupe réellement les Québécois. Pour la plupart, ils n’ont jamais affaire ni de près ni de loin à quelqu’un de différent. Ils voient à la télévision ce qu’on leur montre de ce qui se passe (parfois) ici et la plupart du temps ailleurs.  Et pourtant, à lire les commentaires publiés sur les sites web des quotidiens et des revues, on a l’impression que l’islamisme menace sérieusement les fondements de la civilisation occidentale.  Bref, la peur étend son emprise, fondée en bonne partie sur l’ignorance et les préjugés.

Un blogue récent du chroniqueur Paul Wells, sur le site du magazine l’Actualité, plaide pour la tolérance en reproduisant intégralement la présentation de  Mme Micheline Milot, sociologue de l’UQAM, lors d’une conférence tenue à Québec sur le pluralisme religieux et l’intégration.

Celle-ci dégage assez bien quelques aspects de la question, c’est-à-dire le contexte de sociétés sécularisées (où la religion ne prescrit plus les codes sociaux et politiques), la diversité des positions par rapport à la religion et les prescriptions vestimentaires ou alimentaires de certaines religions. Elle dégage ensuite les trois arguments les plus souvent invoqués pour rejeter les manifestations publiques de la religion, c’est-à-dire le refus de partager les valeurs communes québécoises, la croyance que chacun devrait se départir des exigences liées à sa croyance religieuse, et finalement le refus de se laisser envahir par des traditions  archaïques (surtout provenant de l’Islam) en croyant que celles-ci vont s’imposer à toute la société.

Sa conclusion est que notre vieux fond catholique resurgit encore mais d’une autre façon, vidé de sa substance: jadis on imposait d’être catholique, et on rejetait le Juif et le Protestant, aujourd’hui on impose de ne rien montrer et on rejette tous les signes visibles de la différence. Je partage en partie son avis: le rejet quasi hystérique par certains de tout signe religieux est le miroir inversé de la domination de jadis. Selon elle, le rejet des signes religieux et des accommodements repose sur des jugements erronés et on devrait cesser de penser que les signes religieux mettent en danger l’État de droit ou les «valeurs communes».

Bref, Mme Milot soulève plusieurs points intéressants mais il me semble que son regard de sociologue scientifique (les données disent que…) manque un peu d’incarnation: quand les médias rapportent les propos incendiaires de certains imams, les données ne pèsent pas lourd dans l’imaginaire collectif. Et quand on cherche sans succès un théologien musulman qui soit capable de s’éloigner du texte pour en tirer l’esprit…

Je préfère la position du philosophe Jocelyn Maclure, de l’Université Laval, qui  a développé depuis 2006, une analyse simple et claire du problème. Réfléchissant à «l’affaire du kirpan», dans un texte publié dans La Presse en 2006, il dit ceci: «Je crois plutôt que l’ « Affaire du kirpan » témoigne d’une difficile cohabitation entre deux rapports très différents à la religion et d’une confusion quant aux exigences véritables de la laïcité.» Je vous invite à lire son texte, intitulé Le gouffre. C’est court et limpide.

Dans Les exigences de la laïcité ouverte, un texte publié deux ans plus tard dans Le Devoir, il explique clairement et simplement les exigences de la laïcité: « …la laïcité exige que les normes et les institutions publiques ne prennent pas leur source dans une religion particulière, et non que les individus se défassent de leurs croyances religieuses ou qu’ils les privatisent complètement. L’exigence de laïcité s’adresse aux institutions publiques et non aux individus.»

Je partage entièrement les points de vue qu’il défend dans ce texte et qui se résument à peu près ainsi: «Un régime de laïcité « ouverte » cherche à éviter que la laïcité soit en fait une morale antireligieuse. Un tel régime de laïcité est ouvert à la présence de la religion ou de toutes autres doctrines et mouvements de pensée dans l’espace public, dans les limites du respect des droits et libertés des autres citoyens. Dans ce contexte, les accommodements religieux sont raisonnables dans la mesure où ils n’exigent pas de l’État qu’il endosse ou favorise une religion particulière et que les droits d’autrui sont respectés.»

Bref, même si je peux être dérangé dans mes croyances — que la modernité exige de prendre du recul par rapport à la lettre des livres sacrés — par le fait qu’une jeune étudiante musulmane porte le foulard (hijab) en classe ou qu’un médecin juif porte la kippa lorsqu’il est en fonction l’hôpital, je suis capable de vivre avec cette différence même si je n’en pense pas moins que ces personnes vivent sur (ou sous) un registre moins « autonome », plus dicté de l’extérieur, que le mien.

Mais les deux auteurs n’abordent pas du tout ni même ne mentionnent la question du voile. Je suis pourtant certain que M. Maclure y a réfléchi. On n’a pas été membre expert de la Commission Bouchard-Taylor pour rien. Est-ce parce que le voile intégral n’est pas un problème religieux mais une question d’us et coutumes? Quoi qu’il en soit de moeurs ou de religion, le voile du visage (niqab) et la burqa me semblent poser un problème différent de celui des accommodements des croyances de nature religieuse. C’est que nous jouons, ici, au niveau des relations sociales dans notre société.

Lorsque la population affirme qu’il y a une limite aux accommodements et à la tolérance, je crois que c’est parce que l’on sent confusément que le terrain n’est plus celui de la liberté de croyance religieuse mais celui des moeurs qu’une société particulière peut accepter. Toutes les sociétés ont des limites, même les plus libérales. Par exemple, si on accepte que l’on voile tout, pourquoi n’accepterions-nous pas que l’on dévoile tout? Sans creuser la différence des implications entre cacher et montrer, il est quand même clair qu’une société a des limites à ce qu’elle considère comme des moeurs publiques acceptables.

Mme Milot, dans son article, met le doigt sur ce dont il est question en parlant des «variables à très haute teneur symbolique». Pour nous, entrer en relation à visage découvert fait certainement partie de cette  dimension symbolique. Il s’agit d’un des fondements de notre façon d’entrer en relation.

Puisque nous touchons à la zone symbolique, il me semble que les limites doivent être d’abord posées au niveau symbolique. Car, en pratique, je peux bien tolérer la vue d’une femme en burqa ou portant le niqab (même si mon degré de tolérance serait plus testé si j’étais une femme), mais au niveau symbolique, je crois que je poserais une limite. C’est-à-dire que les institutions de  l’État — comme le Parlement, les cours de justice, les conseils municipaux et les autres organes administratifs de l’État — sont des instances ayant une dimension symbolique. À ce niveau, elles sont les reposoirs des valeurs d’une société: elles doivent les représenter et les affirmer symboliquement.

Je veux bien qu’on me démontre que la valeur symbolique des institutions fondamentales de notre société ne serait pas affaiblie en acceptant, dans leur enceinte, des moeurs entrant en contradiction avec les valeurs qui ont présidé à la définition de ces institutions mais je ne vois pas comment cela pourrait être. Autrement dit, nous devons vivre avec une contradiction et l’assumer: notre tolérance est intolérante à une position symbolique qui nierait la supériorité de la tolérance et de la liberté sur la contrainte sociale et l’intolérance.

Les sociétés plus archaïques sont exactement dans la même situation: lorsque les moeurs et les lois d’une société prescrivent que les femmes soient voilées, les organes symboliques de l’État pourraient-ils accepter qu’une femme se présente sans voile devant eux sans nier par le fait même la légitimité de ces prescriptions?

Nous nous targuons d’être plus tolérants, plus évolués et beaucoup plus libérés des contraintes de conformité sociale imposées par des sociétés moins développées, mais d’un niveau de développement à l’autre, les symboles jouent le même rôle. Ce serait une grave erreur de s’en débarrasser complètement.

Toute cette réflexion se condense finalement autour d’une simple question: quels sont les symboles de notre société et comment doivent-ils être  reconnus?

À votre avis?

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1 commentaire

Classé dans Journal, Relations interculturelles, Religion

Une réponse à “Journal: accommodements raisonnables, laïcité, voile…

  1. Gérard St-Onge

    Que de pirouettes intellectuelles, aussi j’aimerais apporter un point de vue totalement incarné dans mes tripes, mon éducation, mes préjugés, mon attitude face à l’AUTRE qu’il soit d’une autre maison, ville, province, pays, religion . Car en somme c’est bien de cela qu’il s’agit , la confrontation primordiale ( l’autre ) sera toujours le test ultime de mon équilibre psychologique, social, national etc… Comment ne pas juger l’autre dans ses positions sur la croyance, la place des femmes , la confiance aveugle du Livre, l’endoctinement des jeunes sans travail ni éducation, les règles de la justice ou de la morale de base ( Kohlberg ) et il en va de même pour les nations , les peuples, les tribus ( primitives, tribales , guerrières, démocratique, évolutives etc.. ) je crois qu’il y en a qui sont plus aggressives que les autres et je dois prendre cela en considération .
    J’ai passé mon enfance entre deux maisons où habitaient des juifs orthodoxes hassidiques ; pour être différents c’était dur à battre, mais ils faisaient partie de la faune urbaine d’alors et j’étais en paix avec cela, c’était au temps où le giron de l’Eglise catholique était encore omniprésent et occupait une place importante de mon espace culturel et spirituel, offrant ainsi un cadre sécurisant .
    En vieillissant je constatais que l’intolérance était plus dans leur (mes voisins orthodoxes ) camp étant en quelque sorte une position de principe, ne pas se faire contaminer par les mécréants , les impurs.
    Le Québec moderne me fait penser à un grand ado qui se cherche, un peu naif, pas trop sur de lui, d’une indentité molle, mais bon gars et quand même assez tolérant jusqu’au jour où sa fille aura l’intention d’ épouser Mohamed d’une famille assez religieuse adepte du Coran , de la Charia etc…et envisage peut-être de la ramener en Arabie ,… Alors voilà le vrai test.

    Ce qui se passe dans les banlieues en France est dicté par des problèmes de chômage, mais aussi de préjugés qui dépassent de plus en plus les autorités, comme ce qui se passe avec les minarets en Suisse,…
    On en est pas là mais la tolérance  » at large  » peut aussi être une position qui nous mènera dans quelques années à des affrontements de ce type.
    Les principes rigoureux face à l’égalité des sexes, à la justice de l’État de droit, au respect de l’espace publique laïque sans signe religieux me semblent faire sens.
    Peut-être sommes-nous rendu à reviser nos symboles nationaux et remplacer le crucifix de l’assemblée nationale par autre chose ? Ces principes démocratiques me semblent peu négociables face à chaques petits objets ou symboles appartenant à l’ espace religieux.
    Il faut réaliser que changer de pays , de culture, de langue , est un stress majeur pour une personne ou une famille , rien n’empêche ces gens de se regrouper et conserver leurs habitudes, rites, etc,..mais ils seront sans-doute en sécurité dans un espace social cohérent , fidèle à des principes démocratiques de justice , de tolérance réfléchie, et de haute teneur morale.

    Gérard St-Onge
    Rivière du loup

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