Esprit du temps: L’état sécuritaire surveille tout, partout, tout le temps

Au moment même où MM. Obama et Harper parlent de « renforcer la sécurité à la frontière », un livre tout juste traduit en français vient expliquer ce que cachent les mots.

Ce samedi, 5 février 2011, l’agence Presse Canadienne rapportait que le président Obama et le premier ministre canadien Stephen Harper s’étaient entendus pour renforcer la sécurité à la frontière des deux pays.

On sait que les citoyens canadiens et américains doivent désormais présenter un passeport (ou un autre document ayant quasiment la même valeur) en passant d’un pays à l’autre. Ce que l’on sait moins, c’est que les bases de données «harmonisées» identifieront tout citoyen ayant le moindre casier judiciaire, peu importe depuis combien de temps et peu importent les infractions au dossier, et que celui-ci ne pourra traverser la frontière sans obtenir, au prix de plusieurs centaines de dollars et d’un processus pouvant s’étendre sur plus d’un an, une «permission  spéciale» (waiver).

Il est vrai qu’il n’est même pas nécessaire d’avoir un casier judiciaire pour être bloqué à la frontière: il vous suffit d’avoir négligé de payer une contravention reçue aux États-Unis ou d’avoir traversé par mégarde un chemin de campagne où n’existe nul poste frontière et d’avoir été intercepté dans cette circonstance pour que votre destin prenne une voie inattendue: vous êtes désormais fiché par les Américains et ils conserveront votre dossier durant 100 ans. Tout ce que je rapporte est absolument véridique: je peux faire entendre les témoins. La lutte au terrorisme et la sécurité ratissent large. On se demande bien alors ce que peut vouloir dire «renforcer la sécurité».

En fait, lorsque le président Obama parle d’«une gestion plus intelligente des frontières», il parle surtout de l’utilisation de nouvelles technologies pour filtrer les entrées et sorties à la frontière, et du partage d’informations entre les forces de l’ordre. Autrement dit, la mise en commun des bases de données et des renseignements détenus par la police et les diverses agences chargées de la sécurité  des pays.

C’est ici que le portrait commence à prendre forme. Aux États-Unis, il existe des dizaines d’organismes et de programmes chargés de la sécurité. Au Canada, il y a au moins la GRC, le Service canadien de renseignement et de sécurité, le ministère de la Défense, les forces policières provinciales et le Centre de la sécurité des télécommunications Canada. Le Centre de la sécurité des télécommunications Canada, dont le nom laisse entendre le contraire, est chargé en réalité de passer quotidiennement au crible des millions de messages électroniques et de conversations téléphoniques à la recherche de mots-clés et de configurations de trafic. Cela se passe depuis les années 1980 dans le cadre du projet ECHELON auquel participent les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et le Canada.

Imaginons donc que vous participez à une manifestation pour dénoncer les violations des libertés civiles ou à n’importe quelle autre manifestation où des agents de la GRC sont sur place (par exemple lors de la venue d’un représentant du gouvernement chinois). À votre insu, vous serez filmé et votre tête, si elle n’est pas formellement identifiée, ira peut-être grossir une base de données où sont conservées les photos de toutes les personnes présentes à des manifestations. Le jour où on s’intéressera un peu plus à vous pour une quelconque raison (par exemple, vous écrivez un blogue visant à jeter un peu de lumière sur le réseau mondial de surveillance auquel collabore le gouvernement de votre pays), les outils très sophistiqués d’identification rendus possibles par les nouvelles technologies de l’information permettront à ceux qui s’intéressent à vous de retracer votre participation à cette manifestation, alors que vous l’aurez peut-être oubliée depuis longtemps.

Avez-vous fait quelque chose de répréhensible? Pas du tout, mais vous êtes victime de la nouvelle logique de prévention du terrorisme et du crime.

La prévention: identifier toutes les personnes susceptibles de présenter un risque
Avant de continuer mon exposé, je dois vous dire que ce qui suit et beaucoup de ce qui précède est tiré du livre L’illusion sécuritaire, de l’avocate Maureen Webb (Éd. Écosociété, 2010).

La logique de la prévention peut se résumer ainsi: «la surveillance doit être omniprésente et tout le monde doit être observé en permanence» (p.90). «Lorsque [les initiatives nationales de surveillance] sont considérées globalement, on constate qu’elles ont pour objectif de veiller à ce que la quasi-totalité de la population humaine soit «enregistrée», que tous les déplacements soient suivis à l’échelle planétaire, que toutes les communications et transactions électroniques soient surveillées ou accessibles à l’État et que la totalité des informations sur les particuliers contenues dans les bases de données des secteurs publics et privé soient emmagasinées, reliées, explorées et rendues accessibles aux agents de l’État. […]«Les gouvernements utilisent ces informations pour évaluer et supprimer préventivement la menace que chacun d’entre nous  est susceptible de représenter pour l’État». (pp. 90-91)

C’est cette logique qui a permis au gouvernement américain de forcer Bell Helicopter Textron à écarter de la chaîne de montage de son usine de Mirabel (Québec, Canada), en janvier 2007, 23 employés canadiens qui détenaient une double nationalité «suspecte».

N’allez pas croire que Maureen Webb est paranoïaque: tout ce qu’elle décrit existe déjà. Quand vous achetez un billet d’avion à destination des États-Unis, votre nom est transmis au gouvernement américain avant votre embarquement. Les transactions par cartes de crédit et les messages courriel sont déjà scrutés par des machines. L’avenir s’annonce pire encore. Un article de La Presse du 8 avril 2008 nous apprend que «en vertu du USA Patriot Act, le FBI américain pourrait accéder aux renseignements personnels des Canadiens contenus dans les dossiers de santé électronique, dès que ceux-ci seront détenus par des entreprises ayant des liens avec les États-Unis, prévient un document d’Inforoute Santé du Canada, organisme créé par le gouvernement canadien». Comme la plupart des entreprises qui travaillent sur le dossier de santé électronique sont américaines, le gouvernement américain pourra avoir accès au contenu de nos dossiers de santé.

C’est en vertu de cette logique de la prévention que Maher Arar et plusieurs autres citoyens canadiens originaires du Moyen-Orient ont été littéralement kidnappés et extradés vers leur pays d’origine pour y être torturés.

Cependant le détail de la plupart des ententes sur le partage d’informations est secret, tout comme les paramètres des programmes de surveillance. Nous savons un peu que nous sommes surveillés mais nous ne savons pas comment ni à quel point. Cependant, si on prend pour acquis que le Canada est le meilleur ami des États-Unis, on peut soupçonner que nous le sommes beaucoup.

Une entente signée en décembre 2002 entre Europol (la police européenne) et les États-Unis nous en donne certains indices. Ce document s’intitule Supplemental Agreement between the United States of America and the European Police Office on the Exchange of Personal Data and Related Information. Il «rend les renseignements d’Europol accessibles à un nombre illimité d’organismes états-uniens – notamment des renseignements confidentiels sur la race, les opinions politiques, les croyances religieuses, la santé et la vie sexuelle des individus pour la prévention, le dépistage, la recherche et la poursuite de n’importe quel délit criminel spécifique ou pour n’importe quelle analyse spécifique.» (p.175) (C’est moi qui souligne.)

Le livre de Maureen Webb donne le tournis à force de citer des organismes, des programmes de surveillance, des ententes et des lois. C’est à un point tel qu’on a l’impression d’un immense écheveau dont il est difficile de comprendre les tenants et aboutissants. Mais ‘il s’agit probablement d’une description de la situation réelle. Un article récent de Foreign Policy faisait état d’environ 900,000 Américains détenant des autorisations pour accéder à des documents de niveau « Top Secret ». Quant au nombre de programmes de surveillance, de départements gouvernementaux impliqués dans ces programmes et d’entreprises privées travaillant pour ces mêmes départements, plus personne n’est capable de le savoir exactement à cause des silos et du secret entourant toute cette activité. Le Washington Post révélait en juillet 2010 qu’il y a 146 compagnies privées faisant du travail « Top Secret » pour le Département d’État américain et que celui-ci n’arrive qu’au 11e rang sur 45 organismes d’État, en terme de nombre de compagnies privées mises sous contrat pour du travail « Top Secret ».

J’arrête ici cette énumération et vous renvoie à L’illusion sécuritaire si vous avez envie de plus de détails. Même si le livre a été écrit en 2006 et s’il n’est certainement pas à jour, il donne une très bonne idée de ce que veulent dire le président Obama et le premier ministre Harper lorsqu’ils parlent de renforcer la sécurité.

Dans la dépêche de la Presse Canadienne mentionnée au début de ce blogue, on précise que «la rencontre d’hier avait été reportée à deux reprises parce qu’Ottawa considérait que les autorités américaines exigeaient trop d’informations sur leurs ressortissants». M. Harper a rejeté les préoccupations de ceux qui s’inquiètent des exigences des États-Unis car, selon lui, «la question est de s’assurer que le pays agisse de façon souveraine pour protéger les intérêts du Canada». Connaissant l’empressement de M. Harper à s’aligner sur les positions états-uniennes, ses phrases creuses ne sont pas du tout rassurantes.

En ce qui me concerne, nous sommes en plein cauchemar totalitaire, version «douce». C’est-à-dire que si vous présentez le «profil» de quelqu’un susceptible de représenter une menace quelconque pour la sécurité, à cause des vos opinions politiques (vous êtes «séparatiste», membre d’Amnistie Internationale ou de la Ligue des droits et libertés), de votre religion (vous êtes musulman ou Quaker), de votre orientation sexuelle (vous êtes homosexuel), de votre passé (vous avez déjà été arrêté ou condamné), vous risquez d’être écarté à votre insu de tout emploi exigeant un «certificat de sécurité» selon les normes dictées par les États-Unis, on peut vous empêcher de prendre un avion à destination des États-Unis ou vous interdire l’entrée aux États-Unis. Tous les renseignements que détiennent sur vous les agences de sécurité peuvent également être transmis à des gouvernements étrangers, en vertu des ententes de réciprocité. On imagine ce que cela peut vouloir dire si vous habitez dans un pays où les lois et la justice protègent moins les citoyens que nos États «de droit».

Le pire est que vous ne savez pas du tout ce que l’État pense de vous, vous n’avez aucun moyen de le savoir et, au besoin, de corriger leurs renseignements. Il y a cependant une chose absolument certaine: l’État surveille de plus en plus tout, tout le monde et tout le temps, à la recherche du moindre indice pouvant laisser croire que quelqu’un est susceptible de commettre quelque acte répréhensible. À ce jeu-là, tout se justifie pour obtenir la preuve de ce que l’on cherche, même la torture.

Pour mesurer l’ampleur des changements qui se sont produits depuis 30 ans dans la manière de considérer la sécurité, pensez que l’immense majorité des informations qu’on stocke aujourd’hui dans des bases de données interconnectées étaient jadis totalement inaccessibles. L’apparition des ordinateurs a tout changé. Parce que la technologie permet de tout surveiller et de tout emmagasiner, on surveille tout et on emmagasine tout. Sa puissance peut être utilisée à toutes les fins, bonnes et mauvaises. Aujourd’hui cet immense pouvoir de surveillance n’est que très peu balisé et, si nous n’en sommes pas déjà victimes, nous risquons tous d’en faire les frais un jour ou l’autre.

Dans mon prochain blogue, j’examinerai l’impact social et moral de l’État sécuritaire.

Pour en savoir plus: L’illusion sécuritaire, de Maureen Webb, Éd. Écosociété 2010, 299 pages.

Publicités

3 Commentaires

Classé dans État sécuritaire, États-Unis, Esprit du temps

3 réponses à “Esprit du temps: L’état sécuritaire surveille tout, partout, tout le temps

  1. Bonjour Christian,
    Ouais, tout cela relève de la pure fantaisie, n’est-ce pas ? Dis-moi que rien de cela n’est vrai… non ???
    Le contrôle des populations et des individus est une obsession des pouvoirs et des royaumes décadents. C’est la peur de tout perdre qui les anime. Et la peur, c’est ce qui les rend dangereux. L’exemple d’un Bush fils aux prises avec les attentats du 11 septembre montre à quel point la raison recule quand la perspective de perdre ses privilèges et ses avoirs semble pointer à l’horizon.

  2. Pingback: L’État sécuritaire: le courage et la force morale contre la peur et le conformisme | Notes de Sutton

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s