L’État sécuritaire: le courage et la force morale contre la peur et le conformisme

Dans sa volonté de renforcer la sécurité et de prévenir le crime, l’État sécuritaire surveille tout, partout, tout le temps. La technologie permet de suivre à peu près toutes les activités d’un individu  et d’en garder une trace permanente. Cette surveillance non balisée sape les institutions les plus fondamentales des sociétés de droit et affecte les valeurs morales à la base de la vie en société. C’est en ayant le courage de défendre ces mêmes valeurs morales qu’on parviendra à dresser et maîtriser la bête.

J’ai le vertige quand je mesure toutes les conséquences sociales et morales du réseau de surveillance tous azimuts de l’État sécuritaire. Pour mémoire, je rappelle que ce réseau de surveillance est constitué des bases de données des organismes de sécurité, reliées entre elles, de l’accès aux bases de données privées des compagnies de télécommunications, du réseau Internet, des banques, des organismes de crédit, des compagnies de transport aérien, des caméras de surveillance dans les lieux publics et, possiblement, de l’accès aux dossiers médicaux. L’idée est d’identifier, par la recherche de mots-clés et de profils d’activité, des individus susceptibles de présenter un risque pour la société et de rassembler sur eux tous les renseignements possibles.

Commençons par une constatation simple et brutale mais indéniable: les activités de surveillance de l’État sécuritaire ne se distinguent pas de celles d’un État totalitaire. La différence réside dans ce qu’il décide de réprimer.

Autre constatation: sans la technologie, l’État sécuritaire ne pourrait exister. Il serait tout à fait impossible, par exemple, de filtrer les allées et venues aux frontières comme cela se fait actuellement, c’est-à-dire en vérifiant le pedigree de chaque voyageur. On se contenterait de faire comme jadis, c’est-à-dire de s’assurer qu’on ne laisse pas entrer ou sortir des personnes déjà identifiées. On ne pourrait pas non plus garder la trace de tous les appels téléphoniques. Avoir accès à des milliards de données au bout des doigts n’est possible que par les ordinateurs.

Il faut en tirer la conséquence: puisque la technologie confère à l’État une capacité de surveillance quasiment illimitée, il est impératif d’établir des limites sévères pour l’empêcher de l’utiliser abusivement. Nous avons posé spontanément de nombreuses limites dans le domaine des biotechnologies, par exemple en interdisant le clonage humain et en prenant de multiples précautions avec les organismes génétiquement modifiés (OGM). Mais dans le domaine des réalités intangibles comme «assurer la sécurité», nous avons plus de difficulté à y voir clair.

Je ne suis pas surpris que cette question ne préoccupe qu’un petit nombre de personnes: la plupart des gens ne se sentent pas du tout concernés par la possibilité que leur vie privée soit discrètement surveillée. Si je n’ai pas l’intention de commettre un délit, pourquoi aurais-je à m’inquiéter, raisonnent-ils. Ais-je à me sentir menacé si je ne fais pas partie des «suspects»? La plupart des gens répondront non, mais prenez bien note qu’un gouvernement – qu’il soit de gauche ou de droite – un peu plus autoritaire et contrôlant (Canadiens, surveillez mon regard!) a très peu d’obstacles devant lui pour l’empêcher de se servir davantage des informations qui sont accessibles dans les bases de données.

Conséquences sociales, politiques et juridiques de l’État sécuritaire
Il y a un peu plus d’un an, une de mes connaissances a refusé de signer une pétition demandant à la Chine d’agir avec modération lors de la révolte des Tibétains à Lhassa. Son refus n’était pas motivé par son opposition à cette demande mais par la crainte que son nom tombe entre les mains des Chinois et qu’on lui refuse un jour, pour cette raison, la permission de visiter la Chine. Cet incident est significatif d’un des effets nocifs et pernicieux de l’État  sécuritaire: il engendre la peur. Dans le cas cité, cette peur a eu un effet bien concret sur l’exercice du droit fondamental de la liberté d’opinion.

Le courage n’est pas une vertu également partagée. Si une vague peur d’être fiché ou remarqué imprègne toute la société, les personnes qui n’ont pas la force morale suffisante pour assumer les conséquences d’exprimer publiquement leurs opinions demeureront silencieuses. Elles attendront que quelqu’un d’autre se lève (possiblement plusieurs autres) avant de parler. La peur engendre le conformisme social. Notre société dit donner une grande valeur à l’authenticité et à l’expression de soi mais l’État sécuritaire engendre le contraire, c’est-à-dire le faire semblant et le silence. Aujourd’hui, si vous avez l’intention de faire carrière dans la haute fonction publique fédérale, vous avez certainement plus de chance d’être embauché si vous êtes un individu d’un conformisme total, n’ayant jamais exprimé d’opinion forte, à contrepied des politiques officielles. Sinon, vous faites peut-être partie de la catégorie des suspects.

La conséquence la plus concrète et immédiate de l’État sécuritaire est la création de la catégorie des «suspects». Sont «suspects» tous les individus qui ont déjà été fichés par la police. Seulement pour le Canada et les États-Unis, cela concerne 50 millions de personnes. Probablement quelques centaines de millions à travers le monde. Il importe peu que la cause ait eu lieu il y a 10, 20, 30 ou 40 ans, que ce soit un larcin ou un crime grave, que vous ayez reçu un «pardon» ou que vous vous soyez totalement amendé. Les données informatiques échangées d’un pays à l’autre ne sont pas modifiées par un «pardon» accordé dans le pays d’origine. On peut aussi être fiché parce qu’on est ou a été militant. On peut être fiché parce que l’on est né dans un pays étranger suspect ou qu’on a un lien de parenté avec un suspect. On peut être fiché parce qu’on fréquente une mosquée.

Faire partie des «suspects» entraîne des conséquences: on devient un citoyen de deuxième classe. Les suspects seront écartés de certains postes, ils ne pourront circuler aussi librement.  Cela peut engendrer des incidents kafkaesques. Un des plus connus est celui impliquant le sénateur états-unien Ted Kennedy qui fut empêché à quelques reprises de prendre l’avion parce qu’il portait le même nom qu’une personne figurant sur la liste des personnes recherchées et interdites de vol. Mais des dizaines de milliers d’anonymes ont été incarcérés ou empêchés de circuler du simple fait qu’ils se sont retrouvés, accidentellement ou non, dans les bases de données informatisées accessibles aux différents organismes chargés de la sécurité (frontières, transport, police, défense nationale) et qu’ils aient présenté un certain «profil». Or une fois que votre nom se retrouve dans une base de données, il est à peu près impossible de le faire retirer parce qu’il a probablement déjà été échangé avec d’autres bases. Parlez-en à Maher Arrar dont le nom est demeuré sur une liste de terroristes potentiels bien qu’il ait été totalement blanchi de ce dont on le soupçonnait et que son cas soit devenu une cause célèbre. Une fois entré dans la machine, il est à peu près certain qu’on n’en sort jamais.

L’État sécuritaire existait avant 2001 mais il a pris beaucoup plus d’ampleur après  les attentats du 11 septembre 2001. Les États-Unis ont alors imposé au monde entier de se conformer à leurs exigences de sécurité. Par exemple, les compagnies d’aviation ont été forcées de donner accès aux États-Uniens à leurs listes de passagers avant le décollage sous peine de perdre le droit d’atterrir aux États-Unis. Comme je l’ai mentionné dans mon blogue précédent, les exigences états-uniennes paraissent exagérées même au gouvernement conservateur du premier ministre Harper. Elles se traduisent, en fait, par une diminution de la souveraineté nationale et l’alignement sur les normes de sécurité des États-Unis.

Finalement l’État sécuritaire exige la mise au rancart  des institutions de l’État de droit. Ainsi, en premier lieu, l’habeas corpus, c’est-à-dire le droit de ne pas être détenu sans connaître ce dont on est accusé et d’être jugé pour ses actes. Aujourd’hui, au Canada, vous pouvez être détenu indéfiniment en vertu d’un certificat de sécurité, sans être jugé et sans connaître les faits dont on vous accuse. Kafka n’aurait pas fait mieux. Seuls les tribunaux constituent encore (pour combien de temps?) une dernière ligne de défense contre l’avancée de l’État sécuritaire.

Conséquences morales de l’État sécuritaire
Les conséquences morales de la constitution d’un État sécuritaire sont graves car elles affectent négativement les valeurs fondamentales de la vie en société et la conscience morale de chaque citoyen.

L’État sécuritaire a-t-il comme principes la vérité et la transparence? Il cache aux yeux de tous ses pratiques, les normes qui les régissent et l’existence même des organismes qui les appliquent. Un accusé n’aura même pas le droit de connaître la totalité de la preuve contre lui, ni ses sources. L’État sécuritaire respecte-t-il les lois? Les prérogatives du  chef de l’État et les exigences de la prévention en font fi. L’État sécuritaire respecte-t-il les citoyens? Parlez-en à ceux et celles qui font l’objet des «profilages».

À la limite, l’État sécuritaire justifie aussi l’usage de la torture pour «prévenir» des crimes dont on ignore s’ils sont en voie d’être commis ou non. Des dizaines de détenus y ont trouvé la mort sans que personne n’ait eu à en répondre.

Quel est l’impact des pratiques de l’État sécuritaire sur l’éthique et les comportements de chaque citoyen? Renforce-t-on les valeurs morales de la société ou la justification de tout et de n’importe quoi? Renforce-t-on l’adhésion aux institutions de la société de droit? Crée-t-on davantage de sens civique et renforce-t-on l’égalité de tous les citoyens? En fait, il est impossible de trouver une seule valeur morale qui soit renforcée par la constitution d’un État sécuritaire. Celui-ci engendre l’apathie, la peur, le conformisme, la perte des repères moraux, la méfiance de l’étranger, le racisme et l’exclusion sociale. Il entraîne également l’impunité, le mensonge, la culture du secret et la violation universelle de la vie privée.

La logique de la prévention
L’État sécuritaire a comme base la logique de la «prévention». Pour prévenir un crime, il faut connaître les intentions avant la commission de l’acte. Pour connaître les intentions, il faut pénétrer tous les secrets.

Cependant la logique de la prévention n’exige pas seulement de prévenir le crime mais également d’écarter le risque de crime. Pour cela, il faut mettre à l’écart tous les «suspects». À cet égard, sont également suspects tous les gens dont on n’a pas vérifié les antécédents: ceux-là sont considérés comme présentant un niveau de risque inconnu. Or l’État sécuritaire doit connaître le «niveau de risque» que vous présentez. À sa limite extrême et absurde, l’État sécuritaire cherche à ce que nous soyons tous des «citoyens de verre», totalement transparents à ses yeux inquisiteurs. Ainsi, il pourra tous nous classer en fonction du niveau de risque que nous présentons.

Il y a deux façons différentes d’aborder le problème de la prévention: soit mettre en place un réseau de surveillance permanente et omniprésente, soit essayer de renforcer l’adhésion des citoyens aux institutions, aux valeurs et au mode de vie de cette société. Les deux stratégies peuvent se comparer à celles qu’emploie la médecine: passer une batterie de tests, de radiographies et de scans de toutes natures pour débusquer le mal ou adopter un mode de vie qui diminue radicalement le risque de maladie. En fait, les deux stratégies doivent être complémentaires: ni l’une ni l’autre n’est suffisante en elle-même et elles ne doivent pas se contredire. L’emploi systématique des technologies de surveillance ne doit pas venir en contradiction ni affaiblir les institutions de la société de droit, il doit les renforcer en acceptant d’être balisé par des règles claires, transparentes, équitables pour tous et socialement acceptables. Ce n’est pas le cas actuellement.

Chacun de nous a la responsabilité de poser des limites à ce que l’État sécuritaire a le droit de savoir et de surveiller, et définir dans quelles circonstances il est justifié de le faire. Cela exige de ne pas se soumettre à la peur et de trouver en soi le courage de défendre les valeurs qui donnent du sens à la vie et les institutions de la société de droit. Ne croyez pas que cela ne concerne que les autres. Si ce n’est pas vous, alors ce peut être votre fils, votre fille, votre frère, votre voisin, votre ami, votre compagnon ou compagne de travail. Si vous les connaissez alors, vous aussi, vous pouvez être «suspect».

Pour plus d’information
Texte de la Loi canadienne des certificats de sécurité. Comme tout loi, c’est rédigé en langage juridique, donc difficile à comprendre. Pour une explication de ce que cela signifie et de l’histoire des certificats de sécurité: Qu’est-ce qu’un certificat de sécurité?

Schneir on Security : le blogue d’un des plus grands experts mondiaux de la sécurité informatique. Très intéressant pour approfondir les aspects techniques de la sécurité. Et parfois hallucinant: j’y ai appris qu’un officier de l’immigration du Royaume-Uni a mis sa femme sur la liste d’interdiction de vol pendant 3 ans pour l’empêcher de revenir au pays.

Center for National Security Studies : le site d’un organisme américain surveillant les activités de la CIA et du FBI dans le but de prévenir la violation des libertés civiles.

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1 commentaire

Classé dans État sécuritaire, Esprit du temps

Une réponse à “L’État sécuritaire: le courage et la force morale contre la peur et le conformisme

  1. henri lamoureux

    Tu as raison et l’analyse que tu fais me semble plutôt juste. L’expétience vécue par la délégation québécoise lors du Forum mondial portant sur l’éducation, tenu en Palestine en novembre dernier, le montre bien. Les Israéliens étaient effectivement en possession d’informations de natures privées qu’ils avaient été piquer directement dans les ordinateurs de certains membres de la délégation québécoise.
    J’ajouterais que le boulimie planétaire pour ce qui concerne le bavardage informatique montre également que les victimes peuvent aussi, en cette matière, être complice du système d’oppression. Ainsi, quelqu’un qui filme une manif et expédie le tout sur le « livre des faces » peut très bien dénoncer par ce geste des leaders sociaux et des activistes.
    La plus grande vigilance s’impose en cette matière.

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