Le citoyen de verre, entre surveillance et exhibition, de Wolfgang Sofsky

L'illusion sécuritaireJ’avais à peine fini de lire L’illusion sécuritaire, de Maureen Webb (Éd. Écosociété, 2010) qu’atterrissait sur mon bureau, par les bonnes grâces de l’éditeur, Le citoyen de verre, de Wolgang Sofsky (Éd. de L’Herne, 2011).

J’espérais y trouver l’approfondissement des considérations de portée politique et sociale qui me semblaient manquer à L’illusion sécuritaire. Or autant le livre de Maureen Webb nous submerge de faits, de dates, d’acronymes et de traités entre les États-Unis et le reste du monde, autant celui de Wolgang Sofsky est peu documenté. Ses références sont très Le citoyen de verremajoritairement philosophiques. Il navigue donc entre deux eaux, demeurant dans les généralités sur les conséquences sociales de la surveillance de nos faits et  gestes par l’État sécuritaire, puis devisant sur les murs, les espaces privés, les secrets du corps, la propriété privée… Sans doute est-ce dû au fait qu’en plus de faire profession de journaliste, il est aussi sociologue et philosophe. Cela donne, à mon goût, un peu trop d’envolées lyriques et pas assez de démonstrations.
Par exemple, dès le début de son livre, après avoir souligné que la plupart des gens n’ont pas conscience d’être soumis à une surveillance permanente et sans faille, Sofsky écrit ; «[Le citoyen] renonce, sans rien y trouver à redire, à être anonyme, inaccessible, hors du champ d’observation. Il est totalement insensible à la perte de la liberté individuelle.»  Voilà une grosse affirmation. Malheureusement, l’auteur néglige de nous expliquer en quoi la difficulté de rester anonyme constitue une perte de la liberté individuelle.

Un peu plus loin, il nous fournit une piste. «On ne néglige rien, on n’ignore rien, on ne pardonne rien. […] Lorsque la moindre négligence, la moindre erreur, le moindre moment d’inattention est enregistré, il n’y a plus d’acte spontané.» Ainsi, ce serait la peur d’être pris en faute et que ceci soit inscrit dans un registre éternel où ne sont notées que les erreurs qui viendrait limiter la liberté individuelle. Si tel est le cas, n’y aurait-il pas lieu d’indiquer clairement à partir de quel moment la surveillance franchit une limite où la sécurité écrase la liberté.

Le deuxième chapitre du livre, Pouvoir et espace privé, est celui où j’ai trouvé un peu ce que je cherchais. «La surveillance a toujours fait partie des méthodes de contrôle les plus efficaces. Les gens restent dociles lorsqu’ils ont peur du regard des autres.» C’est dans ce chapitre que l’auteur parle des conséquences sociales et politiques de l’État sécuritaire: c’est alors un climat de peur et d’alerte permanente qui modèle la société plutôt que l’ordre et la confiance en celle-ci. Ces mesures «éloignent les individus les uns des autres et déchirent les liens sociaux.» J’aurais aimé que l’auteur creuse bien davantage les conséquences de l’État sécuritaire. J’aurais aimé qu’il se penche aussi sur le fait que si nous laissons des traces partout, c’est en bonne partie lié à l’aspect technique de notre univers numérique (ou inversement).

Je me permets ici une digression. Dans un blogue récent, Bruce Schneier, expert mondial de la sécurité informatique, explique que les niveaux d’alerte au terrorisme (utilisés aux États-Unis) n’ont d’autre utilité que de maintenir les emplois de ceux qui sont en charge de la sécurité. Depuis plusieurs années, ce niveau était au «jaune» (risque significatif). Il aurait pu être baissé au bleu ou au vert mais personne n’osait le faire car si une attaque était survenue, les responsables auraient pu être blâmés pour n’avoir pas été sur leurs gardes. Mais, en pratique, que les codes soient au vert ou au rouge ne change rien à ce qu’on attend des gens. Allez-vous rester à la maison ou fouiller les poubelles à la recherche d’une bombe si le code est «rouge»? Non, on n’attend rien de concret de la population, mais tout le monde devient anxieux. On peut faire une analogie entre les «niveaux d’alerte» et l’État sécuritaire: celui-ci est toujours sur ses gardes, au niveau le plus élevé, à la recherche de quelque chose d’indéfini, comme une aiguille dans une mer d’aiguilles.

Le dernier chapitre du livre, Les opportunités de la sphère privée, vient un peu racheter la mise. La première phrase de ce chapitre pourrait faire partie d’une anthologie des formules choc: «Tout citoyen a quelque chose à dissimuler». Et si nous avons tous quelque chose à dissimuler, ce n’est pas nécessairement parce que nous avons commis un crime quelconque mais parce que nous avons besoin d’avoir une vie privée que nous ne partageons, peut-être, qu’avec les plus intimes de nos proches, et encore… L’État n’a pas à connaître notre vie privée.

C’est dans ce chapitre que Sofsky se montre le plus à propos. «Une liberté dont on ne peut abuser n’en est pas une. On ne peut pas la protéger en l’éliminant sans autre forme de procès.» Il souligne avec justesse que la recherche de la sécurité et de la prévention est un puits sans fond. On ne pourra jamais vivre dans une société totalement sécurisée tant que les individus ne seront pas totalement transparents à l’État.  Autrement dit, seul un état totalitaire est en mesure d’assurer la sécurité parfaite.

Le livre qui tracera le portrait global de l’État sécuritaire et de ses effets n’a donc pas encore été écrit. Ce dont nous avons besoin est quelque chose de la nature de Silent Spring, de Rachel Carson, qui tira la sonnette d’alarme sur les effets destructeurs des pesticides et insecticides dans l’environnement. En attendant, il serait à propos de s’informer davantage sur les mesures légales qui protègent notre vie privée et sur celles qui la violent.

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______

Le citoyen de verre . Entre surveillance et exhibition. Wolfgang Sofsky, Éd. de l’Herne, 2011. 172 pages.

L’illusion sécuritaire. Fichage, torture… personne n’est à l’abri. Maureen Webb,  Éd. Écosociété, 2010. 299 pages.

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2 Commentaires

Classé dans État sécuritaire, Notes de lecture

2 réponses à “Le citoyen de verre, entre surveillance et exhibition, de Wolfgang Sofsky

  1. Denee

    L’introduction des loups au Parc Yellowstone a une comme effet la régénération d’un grand nombre d’espèces et de secteurs du parc. Des biologises se sont posés la question pourquoi.

    Les loups avaient bouffé tout au plus une trentaine de chevreuils dans l’année sur un cheptel de plusieurs milliers… mais la présence des loups a fait que les chevreuils ne gambadaient plus partout, ne broutaient plus autour des points d’eau et restaient généralement groupés.

    Des citoyens «surveillés» n’ont besoin que de savoir qu’ils sont surveillés. Idem pour les logiciels de dépistage du plagiat dans les écoles. Ils ne permettent d’identifier qu’une poignée de fautifs par année, mais étrangement, le plagiat baisse radicalement.

    Bref, un minimum de veille envoie le message que quelqu’un est responsable quelque part, mais personne n’a à être responsable de tout et pour les autres. Il y a certainement une limite qui peut être définie.

    • Christian Lamontagne

      Votre analogie est intéressante mais très limitée. Identifier du plagiat quand il s’agit d’être évalué n’est pas comme fouiller dans les affaires de quelqu’un, sans avoir le moindre indice, simplement pour voir s’il ne cacherait pas quelque chose.
      D’autre part, vous indiquez bien la limite de la surveillance: si des gens qui ont l’intention de commettre un acte terroriste, par exemple, savent que leurs échanges par Internet sont surveillés, ils vont nécessairement cesser d’échanger de cette manière, tout comme les chevreuils cessent de gambader partout. On revient donc à la case départ.
      La limite à être définie ne peut être que celle du crime. Si vous avez des indices réels permettant de croire qu’une personne a commis, commet ou commettra un crime, il faut obtenir un mandat permettant de surveiller les activités et les communications de cette personne. C’est la procédure habituelle prévue par la loi. On ne permettrait pas à la police d’entrer sans mandat dans toutes les maisons d’un quartier simplement pour voir si on ne trouverait pas des indices d’affaires louches. C’est la même chose avec les communications électroniques.

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