La vieille gauche

Le titre d’un ouvrage récent, La gauche en temps de crise, peut être lu de deux façons: Pierre Mouterde, prof de philo à Québec, parle de la position de la gauche pendant la crise économique que nous venons de connaître mais tout son ouvrage est un témoignage de la crise de la gauche et de son impuissance à formuler une critique sociale qui porte. Il aurait été plus juste d’avoir comme titre La gauche en crise.

Je ne suis même pas triste de constater que quelqu’un qui prétend renouveler le discours de gauche utilise une grille d’analyse qu’on croirait sortie tout droit du 19e siècle. Il y a tellement longtemps que ce discours se répète sans apporter quoi que ce soit de neuf et d’éclairant que je n’en attends rien du tout. Opposer «capitalistes» et travailleurs comme deux pôles antagonistes a-t-il encore un sens quand ces mêmes travailleurs investissent leurs fonds de pension à la Bourse  dans les entreprises qui les emploient en recherchant le meilleur rendement? Est-il vraiment sérieux d’essayer de penser un «système socialiste» où chacun travaille de manière désintéressée pour le bien commun, sans hiérarchie, et où les décisions se prennent démocratiquement?

L’analyse de Mouterde me fait penser à celle de John Rawls sur la théorie de la justice. Rawls a passé une bonne partie de sa vie à essayer de penser un système de société qui serait «parfaitement juste». Il décrit donc un système de procédures qui engendrerait une justice parfaite. L’année dernière, Amartya Sen a bien montré dans L’idée de justice à quel point la tentative de Rawls était vaine. Non pas qu’il faille abandonner l’idéal de justice, seulement la poursuite de la justice idéale. Celle-ci n’existe pas.  Par contre, on n’a pas besoin d’une grande théorie de la justice pour mesurer si telle ou telle décision ou entreprise particulière va apporter plus de justice en ce monde ou,  au contraire, aggraver l’injustice.

Mouterde me semble typique d’une «vieille gauche», incapable de penser les choses autrement que dans une logique d’affrontement, vers l’établissement d’un «système idéal» de société. On reconnaît dans cette vision des choses l’héritage d’une pensée linéaire, passablement mécaniste — le capitalisme est destiné à produire des crises — et terriblement réductionniste — les bons vs les méchants — qui ignore complètement les notions de complexité, de complémentarité et de système, la psychologie humaine, les niveaux de développement de la conscience et ceux des sociétés, etc. Par exemple, comment peut-on ignorer le fait que parmi les 100 principales économies de la planète, la majorité soient des compagnies multinationales? Qui «pense» ce fait étonnant qui est «au-delà» des anciennes catégories économiques et politiques? Qu’est-ce que change le fait que de plus en plus de gens travaillent dans les services ou comme travailleurs autonomes et que leur statut est beaucoup plus précaire que celui des multinationales ou des employés de l’État? Ce ne sont pas les défis d’analyse qui manquent, même en s’en tenant strictement au niveau économique.

Toute cette réflexion se conclut par ce qui s’apparente à une série de «il faudrait» qui apparaissent comme des voeux pieux. Mouterde déplore le peu de prise de «la gauche» sur la réalité et il en fournit lui-même un exemple de plus. Il faudra bien, un jour, finir par constater qu’une analyse strictement économique est impuissante à expliquer autre chose que des phénomènes mineurs et qu’elle n’a pratiquement pas de pouvoir prédictifs au-delà de l’identification des bulles spéculatives qui finissent toutes par éclater comme des schèmes de Ponzi.

Par contraste, les analyses politiques basées sur la grille AQAL de Ken Wilber sont autrement plus sophistiquées et relativement plus prédictives. Mais, évidemment, notre bonne vieille gauche ignore jusqu’au nom de Wilber. Dommage pour elle (et pour nous), car elle y trouverait de quoi renouveler son discours.

Pour constater par vous-mêmes:
La gauche en temps de crise. Contre-stratégies pour demain. Pierre Mouterde. Éditions Liber, 2011, 124 pages.

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5 Commentaires

Classé dans Notes de lecture

5 réponses à “La vieille gauche

  1. henri lamoureux

    C’est un fait que la « gauche » est en crise. Ses formes traditionnelles d’expression, notamment le syndicalisme et la politique partisane, ont effectivement beaucoup de difficulté à s’adapter à un monde en changement. Cette crise s’exprime notamment au plan éthique, par une très grande difficulté à se montrer cohérent avec les valeurs humaines et sociales qui fondent historiquement la pensée progressiste. Cela se vérifie presque partout où « la gauche » exerce un certain pouvoir. Dans le domaine de l’innovation idéologique, la « gauche » traditionnelle connait aussi quelques difficultés tout comme dans la sphère culturelle.
    Cela dit, les idées progressistes, c’est à dire celles qui s’opposent aux canons du productivisme, de l’enrichissement sans cause et sans fin ainsi que de la consomation débridée, me semblent porteuses d’espoir. Quiconque se promène un peu au Québec et ailleurs découvre partout des trésors d’intelligence et de générosité. Dans les faits, une nouvelle pensée de gauche nait sur le fumier de l’ancienne et cela devrait nous inciter à croire qu’un autre monde est possible. Enfin, si la « vieille gauche » a raté le train, c’est peut-être que certaines et certains, fort de leurs certitudes anciennes et nouvelles, l’auront fait déraillé en cours de route…
    Dans le domaine du progrès social comme pour ce qui concerne notre émancipation nationale, c’est la persévérance qui est notre melleure arme.

  2. Françoise Ruby

    Et vlan dans les dents! Te lire me rend plus intelligente. Merci.

    • Gerard St-Onge

      Merci Christian pour cette réflexion d’une question anachronique en 2011 ; en effet il faut s’excuser aujourd’hui pour parler de propos type « social démocratie « .
      Dans le Wall Street Journal du 10 mars on y parle de cette loi passée dans le Wisconsin pour enlever des droits acquis de base pour les travailleurs de l’état et ainsi gruger $300 millions dans leur régime de pension et protection maladie de manière à renflouer les coffres de l’état en déficit budgétaire de $3,6 milliards ! Cela fait tout un tabac.
      Quand on voit comment s’en sont tiré les requins de Wall street avec le  » bail-out  » je me demande ce que tout cela annonce ?
      En psychologie on parle beaucoup de « processus de mentalisation » qui s’acquiert dans le développement de l’enfant, vers la 3 ou 4ième année ; il s’agit de la capacité de voir en l’autre une pensée différente de la sienne donc de se mettre à la place de l’autre , essentiel pour tout processus empathique .
      Il y a aujourd’hui aux USA et probablement en occident absence totale de mentalisation entre la gauche et la droite. Cette polarisation est-elle le nouveau mal , la démocratie peine à trouver le remède ! ou s’en accommode t’elle assez bien ?

      Gérard St-Onge
      Rivière du loup

  3. Pierre Mouterde

    Je dois dire qu’en tombant sur le texte de Christian Lamontagne concernant le livre que je viens de publier aux éditions Liber, La gauche en temps de crise, Contre-stratégies pour demain, j ‘ai été passablement décontenancé.
    Non pas que je sois allergique à la critique, bien au contraire : mon livre se termine d’ailleurs en rappelant que son objectif premier est de lancer le débat, favoriser l’échange entre ceux et celles qui ont le coeur à gauche. À la manière d’une invitation à la critique, d’un appel à faire ensemble le bilan du passé ainsi qu’à mieux saisir ce qui résiste au temps ou au contraire mérite d’être « jeté à la critique rongeuse des souris ».
    Mais le problème est justement là : dans le texte de Christian il n’y a aucune critique véritable (et je pèse mes mots), c’est-à-dire rigoureuse et fondée sur des arguments qui tiendraient compte de ce que j’ai écrit et des nuances que tout au long de ce livre je me suis employé à faire. Comme si les arguments qu’il évoquait ne se résumaient qu’à reprendre quelques clichés à la mode sur lesquels tout le monde ne peut que tomber d’accord : quoi de plus facile en effet que de stigmatiser une « vieille gauche » forcément dépassée (sans pour autant se hasarder à dire ce qu’il en serait de la nouvelle). Ou bien de se gausser du caractère prétendument « idéaliste » de certaines affirmations (sans pourtant en faire la plus minime démonstration). Ou encore de dénoncer le caractère simpliste d’une pensée mécaniste, en brandissant en guise d’argument massue, le fait qu’on y opposerait grossièrement sur le mode du seul affrontement (ce qui est inexact) capitalistes et travailleurs. Qui a priori ne serait pas d’accord pour s’affliger de tels maux?
    Sauf que c’est là le problème, ils ne correspondent en rien à la matière de mon livre qui cherche précisément –c’est là tout son effort– à aller au-delà de ces pauvres simplifications.
    C’est la raison pour laquelle j’y développe longuement l’idée –dans le sillage de Wallerstein– d’un « capitalisme historique », en mettant en évidence comment par le passé une certaine gauche a erré, en imaginant, soit que ce mode de production et d’échange s’écroulerait rapidement sous le poids de ses propres contradictions (Varga), soit qu’il pourrait être facilement régulé (Keynes). Ce qui m’a amené à développer l’hypothèse que nous nous trouvons aujourd’hui –nous les vivants des temps présents– devant de nouveaux défis (notamment environnementaux) qui ont à voir moins peut-être avec le capitalisme lui-même qu’avec le développement historique du capitalisme qui en s’étant montré capable de repousser dans le temps ses propres contradictions les rend sur le long terme d’autant plus dangereuses. D’où ses qualificatifs de « cannibale » (concept du philosophe contemporain Santiago Alba) et de « mortifère » sur lesquels je m’attarde longuement.
    Mais ce n’est pas tout : dans la deuxième partie, j’insiste justement sur l’idée que les difficultés que nous pouvons connaître ne se réduisent pas à des facteurs d’ordre économique (la crise), mais qu’on doit aussi prendre en compte –en les combinant aux premiers— des facteurs sociopolitiques, s’exprimant notamment à travers cette crise très profonde des grands modèles politiques (communiste, social-démocrate et national-populaire) qui nous avaient servi jusqu’à présent de référents. Même s’ils ne sont pas les seuls facteurs, ces derniers rendent cependant assez bien compte d’une partie de nos désillusions, cynismes et désarrois d’aujourd’hui ainsi que de notre impuissance collective à pouvoir changer vraiment le cours « réel » des choses. Pourquoi dès lors ne pas s’attarder à eux ?
    Ce qui nous ouvre d’ailleurs à un exercice passionnant : celui de chercher à rebâtir –loin de toute « utopie chimérique » (pas une remarque de Christian Lamontagne sur cette nuance!?) et dans le sillage d’une approche réactualisée de certaines thèses de Gramsci—« un mouvement ascendant de contre-hégémonie populaire pour le 21ième siècle ». Un peu à la manière de celui qui, au 20ième siècle et au-delà des crises, guerres et barbaries qui l’ont aussi caractérisé, s’est déployé très concrètement jusqu’au milieu des années 70. D’où l’idée d’une « utopie stratégique » à ré-inventer pour aujourd’hui (une utopie se donnant les moyens pratiques de sa réalisation) et de corollaires politiques à repenser (sous forme d’ « exigences démocratiques », de « rupture » et de nécessaire « action socio-politique unificatrice ») : moyens pouvant nous aider –sans retomber dans les travers du passé—à redonner force à un « nous » véritablement « constituant ». C’est René Char qui disait que si nous –les humains– avons « l’héritage », nous n’avons pourtant pas « le testament », voulant dire par là que si nous ne pouvons pas échapper au poids du passé, nous pouvons décider de la manière dont nous nous en servirons. Encore faut-il en prendre toute la mesure !
    Christian Lamontagne a participé à la naissance du très rigoureux Temps Fou (dans lequel j’ai écrit plus d’une fois). Il a aussi publié. Il sait donc ce qu’il en est des exigences du travail intellectuel et du temps comme des efforts qu’on peut mettre pour rendre claire et féconde une idée qu’on souhaite proposer au débat public !
    Puisse-t-il se le rappeler quand il se pique de clouer au pilori les idées d’autrui!

    Pierre Mouterde
    Sociologue et essayiste
    Auteur de La gauche en temps de crise, Contre-stratégies pour demain, Montréal, Liber 2011.

    • Christian Lamontagne

      Vous avez raison, je n’ai pas critiqué le détail de votre position. D’une part, je n’ai pas vu la pertinence de vos explications de la crise économique ni où vous vouliez en venir en nous les livrant, et quand j’ai compris quelque chose, par exemple, l’utopie stratégique et la rupture, vos voeux m’ont semblé bien utopiques.

      Mais c’est davantage ce dont vous n’avez pas parlé qui m’a dérangé: la sclérose des institutions (un joyeux défi pour la gauche), la sclérose des syndicats (à peu près la seule force de « gauche » organisée) auxquels personne ne s’identifie hormis (certains de) leurs membres, l’exclusion sociale, l’impossibilité de penser une alternative sans alliance sociale entre le capital et le travail, l’impasse nationaliste, etc. Quelle perspective avez-vous développé sur les nouveaux défis environnementaux? Comment croyez-vous que «la gauche» peut aider à les résoudre? Je n’ai rien vu dans votre livre à ce sujet.

      Je sais bien que rien de cela n’est facile à penser, mais le vocabulaire et les concepts que vous utilisez et vos références historiques (Gramsci!) m’ont semblé sorti des boules à mites. C’est peut-être seulement une impression non fondée – parce que je n’ai rien compris – mais si moi, qui ai une certaine culture de gauche, n’ai rien compris, imaginez les autres…

      En terminant, je ne crois pas que ce soit à la gauche que vous devriez vous adresser mais à toute la population parce que «la gauche» est discréditée dans l’imaginaire collectif et ça va prendre une sacrée mise à jour pour qu’elle retrouve sa capacité politique, malgré – parfois – la justesse de ses indignations. C’est pourquoi votre discours m’a semblé bien vieux. Et je le redis. Ma critique est-elle plus claire ainsi?

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