Journal : libres pensées sur l’évolution, Internet et les médias

J’ai fait profession de journaliste et d’éditeur. Depuis plus de 30 ans, je considère (a posteriori) que j’ai principalement tenté de faire réfléchir et d’introduire de nouvelles idées dans la société.

De mon point de vue d’éditeur, l’arrivée d’Internet est apparue comme une sorte de terre promise où le coût du support matériel de l’information avoisinait zéro. Soudainement les frais de papier, d’imprimerie et de distribution n’existaient plus. Mais, évidemment, en faisant pratiquement disparaître les barrières financières à l’entrée, Internet a permis une multiplication inédite et incommensurable des sources d’information. C’est ici qu’apparaît la notion de fracture civique de l’information, une notion que j’ai glanée au hasard d’une lecture de la revue Études, vénérable (143 ans) et fort stimulante publication jésuite française. De fil en aiguille, mes pensées ont divagué puis se sont structurées autour de l’attracteur étrange que constitue pour moi le métier d’éditeur.

Fracture ou différentiation?
Jadis, les quotidiens et les télévisions généralistes diffusaient une variété d’informations à un public ayant peu de choix à sa disposition. Aujourd’hui, Internet a poussé à l’extrême la tendance à choisir le type d’«information» convenant aux préférences de chacun. Selon le chercheur américain Markus Prior, seulement 20% de la population s’intéresse à «l’information» comme telle, les autres utilisent les médias pour se «divertir». Cela ne me paraît pas surprenant: seule une minorité dispose des conditions nécessaires pour s’intéresser à autre chose que ses conditions de vie immédiates. Et il en sera peut-être toujours ainsi, même si on peut souhaiter qu’il en soit autrement.

Ce qui semble nouveau, c’est que l’énorme éventail de choix permet à ceux qui ne s’intéressent pas à l’information de ne pas y être «exposés» du tout, et à ceux qui s’y intéressent de fréquenter seulement les médias qui correspondent à leurs choix politiques. Une enquête française datant de 2009 révèle à ce sujet que 72% des gens fréquentent surtout des sites partageant leur point de vue. Ainsi, il y aurait perte de «références partagées», chacun s’enfermant dans sa bulle. Ce que des chercheurs appellent la «fracture civique de l’information». Pour ma part, je préfère considérer cela davantage comme une plus grande différentiation des tendances déjà présentes que comme une rupture.

De toutes manières, qu’on le déplore ou non, il est totalement illusoire de vouloir imposer à chacun de s’abreuver à la même fontaine quand il en existe des milliers, correspondant beaucoup mieux aux intérêts réels de chacun.

La technologie fait l’histoire
Il y a beaucoup à dire sur les impacts de l’apparition d’Internet sur l’évolution de la société. On n’a pas fini de les découvrir et des les méditer. C’est un exemple de plus (après la maîtrise du feu, la roue, le fer, la voile et le gouvernail, l’imprimerie, le téléphone, la télévision, etc.) du pouvoir perturbateur et transformateur d’une technologie.

On peut avoir tendance à se demander si ces technologies sont une bonne ou une mauvaise chose, mais cette question ne me semble pas pertinente. Si une technologie n’apporte pas d’avantages, elle est vite mise de côté. Point final. Cependant, toute technologie peut être utilisée à bon ou mauvais escient et chaque avantage est accompagné d’un inconvénient. Cela semble faire partie de la structure de l’univers.

De mon point de vue d’éditeur et de journaliste, la seule option est de «faire avec»  le nouvel ordre des choses et d’en identifier clairement les conséquences. Une de celles-ci est certainement de permettre (et de forcer) une spécialisation et une différentiation éditoriale des «canaux émetteurs». En clair, cela contraint à définir de manière plus serrée le produit et le ton qui rejoindra le «public cible». Et comme les barrières à l’entrée dans le «marché» de l’information et du divertissement sont pratiquement disparues, on ne peut que prendre note de l’intensification de la pression sélective.

Le défi de la pertinence
Les «canaux» qui visent à divertir le public ou à lui donner de l’information de «proximité» (les faits divers, les préoccupations immédiates) vivent la pression sélective différemment de ceux qui essaient de lui donner une information en profondeur et une interprétation de la réalité. Les premiers rechercheront le meilleur spectacle, ou le plus extravagant, le plus spectaculaire, alors que les seconds seront davantage évalués sur leur capacité de donner «prise» sur la réalité.

Dans les deux cas, cela favorise l’innovation et l’on sait que celle-ci provient rarement des institutions. Que l’on soit artiste ou intellectuel, c’est la pertinence de l’apport plutôt que l’appartenance à une «machine» imposante qui devient le facteur clé du succès. Évidemment, il faut reconnaître et respecter ce qui reste de la puissance des médias de masse, surtout depuis qu’ils ont découvert les avantages de la convergence. Mais, désormais, l’environnement général est certainement plus «concurrentiel» que jamais.

Le sociologue Thierry Vedel, sociologue au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) et responsable de l’enquête française précédemment citée, remarquait qu’Internet «semble donner plus de ressources et d’espaces d’expression aux citoyens qui sont déjà les mieux intégrés dans la société». Compte tenu que chacun peut s’exprimer plus facilement (ce blogue en est un bon exemple), cela va exactement dans le sens d’augmenter la pression pour une expression de qualité… du moins si l’on croit que le meilleur finit nécessairement par être reconnu.

D’un côté, nous avons donc une population qui a accès à une offre quasi illimitée de «divertissements», et de l’autre des gens disposant de plus de moyens pour s’informer, s’exprimer et discuter. Des deux points de vue, l’évolution paraît favorable même si l’effet concret sur les fonctions cognitives semble aller dans des directions opposées. Mais qui oserait affirmer que le «divertissement» ne peut pas susciter la réflexion et que les raisonnements intellectuels gardent à l’abri de l’étroitesse d’esprit? Les artistes n’ont-ils pas joué  très souvent un rôle social important en exprimant à leur manière l’esprit d’une époque et d’un lieu? Les intellectuels ne succombent-ils pas régulièrement à leur tendance congénitale à vivre déconnectés du réel?

Digression sur l’évolution
La revue The Economist a proposé la semaine dernière un débat sur le thème de la supériorité de l’amélioration progressive à la japonaise sur l’innovation perturbatrice à l’occidentale. Il ne s’agit pas là d’un débat spécifique à la sphère économique car, si on prend un point de vue général, il apparaît très clairement que les petites améliorations progressives et les innovations perturbatrices sont deux aspects du processus de l’évolution, complémentaires plutôt qu’opposés. On peut les observer autant dans nos vies personnelles que dans la société et le monde du vivant en général.

Les petites améliorations progressives représentent une évolution horizontale par laquelle quelque chose devient de plus en plus efficace et sophistiqué dans son environnement. Par exemple, les moines copistes du Moyen Âge ont raffiné au fil des siècles leur technique de copistes pour produire de véritables oeuvres d’art. Mais ils étaient toujours contraints par la nécessité de les produire à la main. L’arrivée de l’imprimerie a représenté une évolution «verticale» qui faisait passer la production de livres à un autre niveau. On peut trouver des exemples analogues à tous les niveaux d’évolution, dans tous les domaines et à toutes les époques. Les termes du débat proposés par The Economist étaient donc erronés (mais je soupçonne qu’il s’agissait d’une fausse piste volontaire pour permettre l’émergence spontanée de la bonne perspective).

L’évolution horizontale de l’Internet
L’arrivée de l’Internet a représenté, on s’en doute, une évolution verticale particulièrement perturbatrice. Comme souvent dans ce genre d’évolution, il s’en suit d’abord une explosion de  formes nouvelles avant que l’évolution «horizontale» sélectionne les mieux adaptés à des besoins particuliers puis entraîne une «consolidation» jusqu’à la prochaine évolution perturbatrice.

La révolution de l’Internet n’a pas seulement entraîné une multiplication des formes mais aussi leur interconnexion. Une conséquence évidente de cette interconnexion est une tendance à la structuration de réseaux et à la constitution d’aires un peu à la manière des réseaux neuronaux  et des aires du cerveau.

Depuis toujours, les médias ont joué le rôle de «structures» de l’information et ils vont continuer de le faire. On est simplement passé de la voix (du barde, du conteur et du griot) au papier, aux ondes puis aux bits immatériels. Cependant, si on continue l’analogie avec le cerveau, on peut croire que la dernière évolution favorise (impose?) davantage un mode collaboratif plutôt qu’autoritaire. L’exemple qui vient spontanément à l’esprit est celui des logiciels à «code ouvert» (open source) auxquels collaborent des dizaines de milliers de personnes. L’exemple est spécifique mais il montre que la collaboration est possible et les résultats très féconds.

Le «projet» d’un média est un peu différent de celui d’un logiciel car son objet a des contours moins définis. Cependant, média ou logiciel, ils doivent tous deux remplir une «fonction». Pour susciter la collaboration au «projet» d’un média, celui-ci doit donc définir sa fonction de manière suffisamment précise pour que chacun puisse évaluer la pertinence possible de sa collaboration et l’y offrir. Une fois la fonction bien définie (celle-ci joue le rôle d’un «attracteur étrange» autour duquel le chaos s’organise), il reste à créer un cadre opérationnel minimal pour permettre à l’évolution «horizontale» de prendre forme.

On voit clairement le mouvement à l’oeuvre dans l’utilisation que font les médias traditionnels de l’apport du public permis par Internet. Cependant, ce qui est véritablement intéressant est l’apparition de nouvelles formes de média, totalement adaptées à l’écosystème de l’Internet. Les You Tube de ce monde en sont une première forme. Il y en aura d’autres, plus spécialisées, mieux structurées, mieux définies. Tiens, ais-je une idée?

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1 commentaire

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Une réponse à “Journal : libres pensées sur l’évolution, Internet et les médias

  1. Françoise Ruby

    Réflxion, pertinence, partage des sources, ton blogue est parfait exemple de pression pour augmenter l’expression de qualité. Je suis particulièrement interpelée par la phrase suivante : celle-ci joue le rôle d’un «attracteur étrange» autour duquel le chaos s’organise.

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