Contre-intuition: électricité nucléaire, solution d’avenir

Le désastre évité de peu à la station nucléaire de Fukushima au Japon est peut-être en train de faire la preuve que la génération d’électricité par des centrales nucléaires est la solution aux problèmes d’énergie de la planète. Malgré un tremblement de terre majeur, un tsunami et une perte de contrôle de la situation, l’accident n’a encore tué personne. Une bonne nouvelle pour la filière nucléaire.

La solution nucléaire est retenue depuis plusieurs années déjà par Stewart Brand, le penseur et futurologue qui fut une icône des années 1960 en tant que fondateur du Whole Earth Calalog, la bible du retour à la terre. Brand est un penseur iconoclaste qui n’a jamais eu peur d’aller à contre-courant lorsque ses raisonnements l’amenaient à voir les choses sous des angles inédits. Allez lire son entrevue dans Foreign Policy: il y a de quoi reconsidérer les choses.

Dans ce cas-ci, sa thèse et son raisonnement sont simples: soit nous continuons à empirer l’effet de serre en construisant de plus en plus de centrales électriques brûlant du charbon – la source d’énergie la moins dispendieuse, la plus abondante et la plus polluante, soit nous nous dirigeons vers le nucléaire,  seule option en mesure de combler rapidement, sans trop d’empreinte environnementale, les besoins énergétiques de la planète.

Le vent, le soleil et l’hydroélectricité sont, bien sûr, des options de choix mais elles ne sont pas sans impacts environnementaux. L’hydroélectricité n’est pas disponible partout et crée généralement une importante empreinte environnementale. Les cellules photovoltaïques ne sont pas encore économiquement rentables, exigent de couvrir de larges surfaces et fournissent un apport intermittent. Quant à l’énergie éolienne, elle est non seulement intermittente, mais son empreinte environnementale est loin de la rendre bienvenue partout.

Un autre critique social qui n’a pas l’habitude de suivre la pensée dominante, George Monbiot, chroniqueur du Guardian (Royaume-Uni), tient un raisonnement un peu similaire à celui de Stewart Brand, mais souligne explicitement que le danger radioactif que tous craignent est très largement surestimé. Dans un blogue intitulé Going Critical, il affirme que l’accident de Fukushima l’a convaincu que le nucléaire était la solution de l’avenir, tant qu’il n’existe pas d’alternatives plus écologiques. Un petit tableau des niveaux courants d’exposition à la radioactivité est assez convaincant.

Pour la plupart des pays, les alternatives à l’énergie nucléaire ne sont pas le bois, l’eau, le vent ou le soleil, mais les énergies fossiles, écrit-il. Or pour chaque indicateur (changement climatique, impact minier, pollution locale, blessures et décès, et même émissions radioactives), le charbon est 100 fois pire que l’énergie nucléaire. Et grâce à l’augmentation de la production de gaz de schiste, les impacts du gaz naturel rattrapent rapidement ceux du charbon (un argument de plus contre cette filière).

Dernier élément à considérer, la filière uranium pourrait bien être remplacée par la filière thorium. Dans un article de la revue Wired publié en 2009, Uranium is so last century, on présente cette nouvelle manière de produire de l’électricité nucléaire comme une voie d’avenir à laquelle travaillent les Chinois, les Indiens, les Russes et les Français. Une des raisons pour laquelle la filière n’a pas été exploitée jusqu’à présent est qu’elle ne génère pas de plutonium, un élément nécessaire à la fabrication de bombes nucléaires. Le thorium pose beaucoup moins de problèmes d’entreposage à long terme que l’uranium et produit beaucoup plus d’énergie pour la même masse. La filière nucléaire serait donc beaucoup moins dangereuse et mieux maîtrisée dans ce type de réacteurs. On hésite à la suivre parce qu’elle exige de retourner à la table à dessins et d’abandonner les anciens réacteurs, mais le vent tournera peut-être rapidement.

Opportunisme politique
On peut voir la prise de position de Mme Marois en faveur de la fermeture de Gentilly-2 comme de l’opportunisme politique mais les explications qu’elle a données sur la stratégie énergétique du PQ pour le Québec paraissent raisonnables. Dépenser 2 milliards pour rénover une vieille centrale et prolonger sa vie utile d’une dizaine d’années ne semble pas une bonne idée alors que nous avons encore plusieurs atouts dans notre manche dont les fameuses économies d’énergie, jamais vraiment prises au sérieux par Hydro-Québec. Ce qui est moins raisonnable est d’utiliser la peur inconsidérée pour justifier la mise à l’écart de la filière, ou l’argument des 800 emplois à protéger pour la conserver. Par contre, nos voisins ontariens n’ont pas les choix que nous avons, ni nos voisins américains. Ce qui est possible au Québec est loin de l’être ailleurs. Ne soyez pas surpris si l’incident de Fukushima ne représente qu’une pose temporaire.

Car il y a un fait indéniable et irréductible: la prospérité et le confort des sociétés avancées reposent sur la consommation d’énergie. C’est une constante du «progrès» depuis la révolution industrielle: nous sommes en mesure de produire plus de biens à moindre coût parce que nous utilisons de grandes quantités d’énergie. Parfois, une bonne proportion de cette énergie est «gaspillée» en pure perte parce que nos méthodes de production ne sont pas très efficaces, mais cela ne change rien au fait que nous utilisons beaucoup plus d’énergie qu’il y a 50, 100 ou 200 ans. Et le monde entier aspire au niveau de confort et de consommation qui est le nôtre. Problème.

Solution: l’énergie électrique est la forme d’énergie la plus propre si la façon de la produire est propre. Solaire, éolien, hydroélectricité et biomasse peuvent en produire une certaine partie  mais pas suffisamment pour combler les besoins. Restent les énergies fossiles… et le nucléaire. Pour les Chinois, les Indiens, les Africains, la majeure partie de l’Europe et le Moyen-Orient, le nucléaire semble inévitable, et ce d’autant plus que leurs efforts pour réduire les gaz à effet de serre deviendront sérieux et nécessaires.

Si nous considérons les choses sous un angle plus local, laquelle des deux solutions semble préférable: accélérer l’exploitation des sables bitumineux pour produire davantage de pétrole «sale» ou produire de l’électricité nucléaire propre capable de propulser 200 millions de voitures électriques? Revenez à l’analyse de Monbiot: quelle filière a le plus faible impact environnemental?

Décidément, la vie n’est pas simple.

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8 Commentaires

Classé dans Changements climatiques, Contre-intuition, International

8 réponses à “Contre-intuition: électricité nucléaire, solution d’avenir

  1. Geneviève Dard

    Quel optimisme ! Il est peut-être encore un peu tôt pour tirer des conclusions aussi radicales sur « l’incident » de Fukushima.
    Pour mémoire, et afin de ne pas évacuer trop vite l’aspect humain du problème, je ne saurais trop recommander la (re)lecture de La supplication, de la journaliste russe Svetlana Alexievitch, à propos de Tchernobyl.

    • Christian Lamontagne

      Optimiste? Je ne dirais pas. L’«incident» semble beaucoup moins sérieux que celui de Tchernobyl. Enfin, nous verrons bien. Plutôt réaliste sur la manière la plus «propre» de combler les besoins énergétiques de la planète. Les humains (et je m’inclus dans le lot) sont toujours prêts à prendre un risque lointain potentiel pour obtenir un avantage certain immédiat. Tant qu’on prend la gestion du risque vraiment au sérieux, on peut dire qu’on applique relativement le principe de précaution.

      Mais en pratique, ce n’est pas nous qui allons faire face aux vrais dilemmes puisque si la Nature nous a donné un long hiver, elle nous a aussi donné beaucoup d’eau et de rivières à harnacher. Ce sont les Indiens, les Chinois, les Européens et les Américains qui vont avoir à prendre les dures décisions…

  2. Geneviève Dard

    « Être prêts à prendre un risque lointain potentiel pour obtenir un avantage certain immédiat » n’est-ce pas aussi ce que l’on appelle se voiler pudiquement la face, ou encore abandonner à ceux qui viendront plus tard le soin de vivre (ou de mourir ) avec les conséquences de nos erreurs coupables, parce que nous aurons fait un choix irresponsable ?

  3. Jean-François Noulin

    Le principal avantage du nucléaire est sa discrétion et la longévité de ses produits qui n’ont d’égal que la résilience et la faculté d’oubli de l’humain.
    Inodore et invisible, la radioactivité dispersée par accident ou par erreur dans l’environnement offre en plus l’avantage d’avoir à long terme, des conséquences sur la santé humaine difficiles à attribuer à leur source. Il n’y a qu’à regarder la recrue d’essence des cancers de la thyroïde chez les jeunes adultes en Corse, plusieurs années après Tchernobyl. Ben, voyons donc, quel rapport entre les deux ? Prouvez-le ! La Corse est a des centaines de kilomètres de l’Ukraine et les 20-25 ans n’étaient que des fœtus ou des nouveaux-nés à l’époque.
    Qui se souviendra de Fukushima dans seulement 5 ans ? Qui se préoccupe aujourd’hui des malades de Tchernobyl, du territoire interdit et des dangers que fait encore planer un sarcophage de béton bâti à la hâte autour du réacteur et qui menace de s’effondrer ?
    Au mieux, le Japon va perdre un peu de territoire, parce que ne doutons pas que le site de la centrale est condamné au démantèlement . Soit. Mais ce pays peut-il se permettre d’en perdre ? Et quelles seront les autres répercussions ? Les média sont passés à autre chose, mais le problème n’est pas réglé.

  4. Christian Lamontagne

    Intéressante observation de Jean-François: «Prouvez-le!» C’est évidemment impossible. D’ailleurs, sans même connaître le détail de ce qu’il rapporte, je me demande : « Pourquoi la Corse et pas ailleurs »? N’est-ce pas la Suède qui la avait détecté la première l’augmentation de la radioactivité?

    Le nucléaire a deux grands problèmes à résoudre: celui de la sécurité des installations en tant que telles et celui de l’entreposage sécuritaire des déchets. Imaginez que les kamikazes du 11 septembre 2001 aient précipité un de leurs avions sur une centrale nucléaire plutôt que sur le Pentagone. Aurait-elle tenu le coup? S’il faut que toutes les centrales nucléaires soient en mesure de supporter pareil choc… Quant à l’entreposage sécuritaire des déchets (plutonium 244) pendant 80 millions d’années… On n’y pense même pas.

    Pauvres Français qui tirent plus de 75% de leur électricité du nucléaire, ils ont un fichu problème sur les bras. Quand à moi, je me sens comme un gérant d’estrade…

  5. louis bricault

    Il est remarquable de constater que les décisions que nous sommes appelés à prendre dans notre vie personnelle ou collective s’enracinent dans une ambiguité fondamentale: impossible de démontrer avec certitude que nous prenons de fait la « meilleure décision ». Nous prenons les décisions que nous croyons les « meilleures » en fonction des données et des ressources dont nous disposons et aussi, peut-être même surtout, en fonction des prédictions plus ou moins réalistes, optimistes ou pessimistes que nous projetons dans un avenir imaginé où, comme nous le disons souvent, « toutes choses étant égales par ailleurs » (c’est-à-dire si rien ne change) tel résultat, positif ou négatif, paraît prévisible. Pourtant, où se trouve cet avenir où rien ne change, sinon dans notre seule imagination. Nous voici donc appelés à prendre des décisions personnelles et collectives, ce que nous ne pouvons éviter de faire, au sein même d’une ambiguité à laquelle nous n’arrivons jamais à échapper.
    Que vaut-il mieux faire? Où trouver une réponse certaine?
    Notre appétît énergétique est d’une immensité affolante, notre soif de confort et de sécurité sans fin … Les énergies fossiles qui, hier, ont rendu possible les ères industrielles et post-industrielles nous asphixient aujourd’hui lentement, le nucléaire irradiera peut-être demain nos enfants après avoir d’abord dispensé un délicieux plaisir de vivre à des milliards d’humains. Les avantages immédiats qui découlent de nos décisions occultent souvent les désavantages potentiels futurs et, même lorsque nous les prenons en compte et tentons d’en prévenir les conséquences fâcheuses, (par exemple, en multipliant les mesures de sécurité dans les centrales nucléaires que nous créons), il nous reste toujours à laisser l’avenir se déployer avec sa part d’imprévisibilité.
    Nous savons seulement qu’il y aura toujours un prix à payer.

  6. robert comtois

    Il serait bien de lire ce que pense un autre penseur, Pierre-Jean Dessertine, non pas iconoclaste celui-là, de la production d’électricité par fusion nucléaire et de la radioactivité, cité dans l’Encyclopédie de l’Agora :
    voici le lien :

    http://agora.qc.ca/Documents/Radioactivite–Radioactivite_et_experience_humaine_par_Pierre_Jean_Dessertine

  7. robert comtois

    J’aurais dû mentionner que M. Dessertine a lu le texte cité lors d’une conférence à Marseilles en 2004. Il ne s’agit donc pas d’opportunisme en raison des récents événements.

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