La relève des idées et de la critique sociale

Peut-être que ça ne paraît pas beaucoup, mais il y a actuellement au Québec une effervescence des idées et de la critique sociale. Je vous nomme dans le désordre divers organismes qui portent le flambeau: Génération d’idées, IRIS, IREC, Québec Vote, l’INM. Il y a également de belles pièces solo comme La déséducation, Saga-cité, La TVA sociale, Habiter la campagne sans la détruire et le projet Turcot de Projet Montréal. Et j’oublie certainement quantité d’initiatives locales remarquables.

Avant de vous dire en quoi ces organismes et ces analyses me réjouissent, permettez-moi de faire rapidement quelques observations parallèles. Le site de l’Indice relatif du bonheur vient de publier un sondage dans lequel à peine 31 % des répondants croient que l’indépendance du Québec se fera un jour alors que 60 % n’y croient pas. Les militants de Québec Solidaire ont consenti du bout des lèvres, lors de leur congrès de la fin de semaine, à «donner une certaine place au secteur privé». Comme quoi les militants de ce parti n’ont aucune idée de la réalité de l’économie, de l’entrepreneuriat, de la dynamique humaine et de ce qui anime vraiment la génération montante. Et enfin, vous noterez que le projet indépendantiste n’apparaît nulle part comme moyen nécessaire à la mise en oeuvre des idées et critiques sociales dont il sera question.

Les organismes
Générations d’idées
est probablement le regroupement le plus porteur de renouveau actuellement. S’adressant d’abord au groupe des 20-35 ans, il a su mobiliser environ 400 jeunes, l’automne dernier, pour discuter pendant trois jours du Québec de demain. Allez lire le résumé de leurs délibérations: c’est un programme et une vision très dynamiques et bien en phase avec plusieurs des problèmes importants du Québec. Ce n’est certes pas exhaustif et ça reflète surtout la vision de la génération montante, mais ce n’est ni individualiste, ni cynique. Le président et cofondateur de Génération d’idées, Paul St-Pierre Plamondon, est également chroniqueur à Bazzo.tv (le jeudi soir à Télé-Québec). Il a de la tête.

L’Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS) est un regroupement de jeunes chercheurs universitaires qui publient régulièrement des analyses décapantes des politiques québécoises. Fondé à l’automne 2000, le groupe réussit régulièrement à diffuser ses analyses dans les grands médias, comme en témoigne leur veille médiatique. Leur mission déclarée est d’offrir un contre-discours au néolibéralisme à tout crin. Et ils le font bien. Voyez, par exemple, une de leurs dernières études: Gaz de schiste, une filière écologique et profitable pour le Québec? Ce n’est pas très long et ça vous donnera une idée des questions auxquelles l’évaluation environnementale stratégique commandée par le gouvernement devra répondre. Pour le moment, c’est 2 à 0 pour les opposants.

L’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) couvre plus large que l’IRIS et son assise est plus institutionnelle mais ses analyses et recherches sont de grande qualité et respectent les orientations que lui a données son fondateur, Jacques Parizeau, en 1999: une critique du néolibéralisme, un besoin de renouvellement des idées, un engagement à soutenir et promouvoir une économie plurielle, une reconnaissance de l’importance du rôle déterminant de l’État et des politiques publiques dans la structuration de tous les aspects du développement et une adhésion aux valeurs de justice sociale et d’équité dans la production et le partage de la richesse. J’ai remarqué l’IREC à cause de leur récente série de travaux sur l’indépendance énergétique du Québec et leur colloque sur L’indépendance énergétique et la mobilité durable: l’enjeu de l’électrification du transport collectif. Le projet de réseau québécois de transport par monorail est ce qui se rapproche le plus d’un grand projet visionnaire: on n’a pas vu ça depuis plusieurs décennies. Le document L’électrification du transport collectif:un pas vers l’indépendance énergétique du Québec explique tout ça en détails chiffrés. Je ne serais pas surpris que le PQ ou le Parti libéral mette ce projet au programme d’une prochaine élection, tellement il semble tomber sous le sens, être cohérent et rassembleur.

Je vous ai déjà parlé de Québec Vote. Cette expérience de démocratie directe a de la misère à décoller. Elle n’a pas reçu une grande couverture médiatique jusqu’à présent. Mais l’idée de permettre aux citoyens de présenter et de se prononcer sur des projets de loi ou sur des propositions me semble porteuse. Il est certain que c’est exigeant et les animateurs du site le savaient, mais je continue de penser que l’initiative est valable. Par exemple, la proposition récente d’élaborer une Constitution québécoise rejoint une idée appuyée par les jeunes de Génération d’idées. En tout cas, il sera toujours intéressant d’analyser pourquoi ça ne lève pas. Il semble que le facteur temps soit majeur: des dizaines de commentateurs ont le temps de donner rapidement leur opinion sur tout et sur rien, mais lorsque vient le temps de s’engager dans un processus de longue haleine, les candidats sont très rares.

En ce qui concerne l’Institut du nouveau monde (INM), fondé en 2003, son action s’est surtout portée sur la mobilisation de la parole citoyenne tant chez les jeunes que sur des enjeux particuliers (santé, culture, économie, générations). Ici, les idées passent par les forums citoyens et la démocratie.

Les pièces solo
De temps à autre paraissent des analyses et des critiques bien articulées qui nous montrent que la pensée critique est encore bien vivante. Les 16 épisodes de la série vidéo La déséducation, projet d’un jeune enseignant, brassent la cage de tous les acteurs impliqués dans le milieu. Je n’ai pas pu tout visionner (lenteur de ma connexion internet), mais la critique porte. La sclérose de la machine est sans doute désespérante mais, à mes yeux, les acteurs n’ont pas le choix d’y répondre sous peine de perdre encore un peu plus de crédibilité.

Un autre projet vidéo, Sagacité, s’attaque de son côté à l’étalement urbain, à l’urbanisme et au développement viable des collectivités. Les maux sont bien décrits et les événements de discussion suivent tout au long du mois d’avril. Il est à prévoir que tout ceci ait des impacts réels si on se fie au mouvement observé. Dans la même veine mais un tout autre contexte (celui de la campagne), le document Habiter la campagne sans la détruire, fruit d’une expérience et d’une réflexion menées à Sutton,  montre comment la grande migration des baby-boomers vers la campagne peut se faire au profit et non à l’encontre des milieux ruraux.

Un étonnant rapport de recherche de la Chaire d’études en fiscalité et finances publiques de l’Université de Sherbrooke, La TVA sociale, une idée pour le Québec?, montre comment l’augmentation des taxes à la consommation couplée à la diminution des taxes et charges sociales des entreprises a fait des miracles, au Danemark, pour stimuler l’emploi. Allant totalement à l’encontre de ce que l’on croit habituellement «à gauche», le Danemark (où le niveau de taxation et d’imposition demeure l’un des plus élevés en Occident) a déréglementé le marché du travail (hérésie à gauche), offert une généreuse protection sociale (hérésie à droite) et implanté une politique active de à l’emploi. Et tout ça n’a rien changé au fait que le Danemark est une des sociétés les plus égalitaires au monde, bien plus que le Québec et le Canada. Voilà qui bouscule les idées reçues.

En dernier lieu, je m’en voudrais de passer sous silence le projet de réfection de l’échangeur Turcot tel que proposé par Projet Montréal. Turcot 50-50: plaidoyer pour un investissement équitable en transport est un document de 42 pages où on expose tous les avantages de donner une place de choix au transport collectif dans le projet de réfection de l’échangeur Turcot. L’argumentation est difficile à contester. Il est assez impensable que le maire Tremblay ait donné son aval au projet du Ministère québécois des transports. On comprend Richard Bergeron d’avoir démissionné du comité exécutif de la Ville de Montréal et de continuer la bataille pour que cet investissement de 3 milliards $ ne soit pas qu’une voie de circulation mais un projet pour redonner vie à une grande partie de la ville. Montréalais, allez-y voir et mobilisez-vous!

Je vous laisse méditer sur le silence et l’absence d’idées nouvelles dans les deux grandes formations politiques québécoises. Les plus inventifs ne sont pas «à droite», comme on pourrait le penser, mais dans une large mouvance qui ne trouve pas encore d’expression politique. Le danger, c’est que constatant l’absence d’alternative, les Québécois expriment leur ras-le-bol comme ils l’ont déjà fait en votant ADQ. Il est triste et malheureux de le dire, mais les grandes institutions syndicales, qui représentent le plus visiblement «la gauche», sont sclérosées. Si elles ne bougent pas et s’en tiennent à leurs analyses et prises de position habituelles, sans audace, corporatistes jusqu’au bout des ongles, elles en paieront le prix en nous entraînant tous dans leur chute. La gauche, fossoyeuse de la gauche? Certainement!

Quand on prend conscience de l’effervescence de la société civile et du besoin de renouveau clairement exprimé sous de multiples formes, il devient évident que la désaffection à l’endroit du PQ n’attend que l’occasion de lui faire subir le même sort que jadis à l’Union nationale. Peut-être l’occasion se fera-t-elle attendre mais seul un déchirant aggiornamento de l’ensemble du mouvement indépendantiste est en mesure de redonner au Québec l’élan dont il a besoin. Sinon, la réalité le balaiera, tout simplement. Il y a déjà pas mal de gens qui l’ont compris.

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2 Commentaires

Classé dans Esprit du temps, Politique québécoise

2 réponses à “La relève des idées et de la critique sociale

  1. Pingback: En passant: la relève des idées fait patate! | Notes de Sutton

  2. – LE CAPITAL DU CAPITALISME –
    L’on sait que l’on ne peut pas changer le système et, encore moins, changer de système. Il nous faut, pour le dire clairement, nous débrouiller avec ce système, le système capitaliste.
    Cela ne veut pas dire que l’on ne puisse rien faire pour améliorer son fonctionnement. Au contraire, nous pouvons le faire fonctionner mieux qu’il le fait actuellement.
    La mesure la plus importante, en vue de son fonctionnement, consiste, tout simplement, à le démocratiser, autrement dit, à y introduire le contrôle du public, le contrôle du peuple, le contrôle démocratique.
    Ce n’est pas difficile, en théorie. Il suffirait de savoir combien d’argent nous avons. Or, notre ignorance sur ce terrain – fondamental – est totale. Et insensée. C’est d’ailleurs comme si une famille ignorait l’argent dont elle disposait et ne comptait, pour avoir une idée de sa richesse et de son comportement économique, que la valeur des produits qu’elle gardait dans le réfrigérateur.
    Nous sommes dans un système capitaliste et nous ignorons le capital que nous avons, c’est un fait. Nous nous limitons à compter ce que nous produisons, l’élément essentiel du système – l’argent – échappant totalement à notre connaissance.
    Combien d’argent y a-t-il dans le monde?. Voilà l’aspect essentiel du système capitaliste.
    Nous ne pouvons pas le savoir, c’est évident. Mais nous pouvons déjà, tout de suite, en faire une estimation, les estimations successives devenant logiquement de plus en plus précises avec le temps et l’expérience.
    Avec cette estimation, nous saurons en tout moment ce que l’on fait avec l’argent, comment et où circule-t-il, quelles sommes, et dans quelles proportions, sont employées pour la consommation, la production, la finance, l’environnement, etc. et par qui, autrement dit, ce que nous faisons avec notre argent.
    Ce contrôle du système par le public aurait sûrement évité l’affaire des subprimes et la crise que nous subissons actuellement, comme il éviterait d’autre graves problèmes – du système, systémiques – fatals sans cette démocratisation.
    La réalité est indéniable. Nous vivons sous un système capitaliste et nous ne savons pas le capital que nous avons. C’est un fait, nous ignorons combien d’argent nous avons. C’est une drôle d’ignorance, avouons-le.
    A. Mediavilla
    andres.mediavilla-lopez@orange.fr
    Je propose le concours PREMIERE ESTIMATION DU CAPITAL DU CAPITALISME. Premier et seul prix: la satisfaction de contribuer à un meilleur fonctionnement du système capitaliste. Date limite des contributions: le 16 août 2012. (Intéresses, contactez-moi) . (SPONSORS, acceptés).

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