La plénitude de l’homme, de Raimon Panikkar

La plénitude de l'hommeSans contredit, Raimundo Pániker Alemany, mieux connu sous le nom de Raimon Panikkar, fut un des grands esprits du 20e siècle. Philosophe, chimiste et théologien, né en 1918 en Espagne d’une mère catholique et d’un père hindou, il fut un artisan constant du dialogue interreligieux, jusqu’à sa mort en 2010. En exhergue du site internet qui perpétue sa mémoire, on peut lire: «Je suis né chrétien, me suis découvert hindou et finit bouddhiste sans avoir cessé d’être chrétien». La plénitude de l’homme, qu’il écrivit à 80 ans, peut sans doute être considéré comme son testament spirituel. Comme il l’écrit dans la toute première phrase de la préface: « Cette étude constitue une tentative de concentrer en peu de pages le pathos de toute une vie; il y plus d’un demi-siècle, en effet, que je médite et écris sur ce thème. »

Quiconque ouvre ce livre au hasard pourra avoir l’impression qu’il s’agit d’un ouvrage théologique, au vu de l’abondance de références tirées de la Bible et des Évangiles. N’ayant aucune familiarité avec les ouvrages théologiques, je n’oserai pas dire que La plénitude de l’homme entre ou n’entre pas dans cette catégorie. Mais poursuivant la lecture sur quelques pages, on commencera à avoir l’impression d’un ouvrage très particulier, ne ressemblant à rien de ce qu’on a pu lire auparavant. Les concepts bouddhistes et hindouïstes se mêlent rapidement aux références bibliques, les expressions en grec et en latin (généralement traduites à la suite du texte originel) surgissent à côté d’autres en allemand, en sanscrit et même en araméen. Dieu merci, l’éditeur a inclus un lexique d’une centaine de mots non français auquel le lecteur peut se référer pour en comprendre le sens. Mais cette forme inhabituelle était sans doute nécessaire, aux yeux de Panikkar, pour aller au coeur du fond des choses.

Le fond des choses, ici, est la signication du Christ hors de la vision du monde occidentale, judéo-chrétienne mâtinée de grecque. La recherche de Panikkar est éclairée par ce qu’il appelle les équivalents homéomorphiques du Christ, c’est-à-dire des personnes ou des concepts jouant, dans d’autres cultures, un rôle identique à celui du Christ dans la tradition occidentale. On voit immédiatement que la conception “impérialiste” de l’universalité du christianisme (une seule forme convenant à toutes les cultures et toutes les époques) est mise de côté pour tenter de reconnaître la même universalité au coeur des autres traditions spirituelles. Pour en arriver là, Panikkar insiste fortement sur l’expérience mystique du Jésus historique. Il tente de la comprendre à partir des bribes que l’on peut trouver dans les Évangiles et de la certitude intérieure que la pertinence actuelle du Christ est totalement liée à la possibilité que chaque être humain puisse refaire l’expérience de conscience non duelle de Jésus.

Panikkar, comme Ken Wilber, comme Jim Marion (The Death of the Mythic God: The Rise of Evolutionnary Spirituality), amène la compréhension du phénomène spirituel en phase avec la sensibilité postmoderne. Mais tous les trois annoncent quelque chose de plus, au-delà de la postmodernité. À ce stade-ci des choses, ces conceptions ne sont sans doute acceptables qu’à moins de 1% de la population occidentale. On comprend que les églises officielles soient loin du compte.

L’originalité  de la démarche de Panikkar est d’avoir mené sa réflexion en intégrant sa profonde connaissance du bouddhisme et de l’hindouïsme à sa foi chrétienne. Mais peut-on encore appeler «christianisme» les conceptions de Panikkar? Celui-ci l’affirmerait, assurément, mais il insisterait que ce qu’il nomme «christophanie» (la compréhension intuitive soudaine de la signification du Christ) se situe ante (avant) et au-delà de toute institution religieuse.

La lecture de La plénitude de l’homme est une entreprise exigeante. Non parce qu’elle exige une culture équivalente à celle de Panikkar (encore que cela ne nuit certainement pas), mais parce que « celui qui enquête n’est pas impliqué marginalement mais en profondeur. » Une lecture où le lecteur ne serait pas lui-même « en recherche » semblera ne montrer qu’un sens obscur, difficilement compréhensible. Il en ira différemment si l’intérêt et le questionnement sont vrais. En tout état de cause, comme ce livre est l’aboutissement d’une méditation et d’une réflexion de 50 ans, on serait malvenu d’en disposer en quelques heures de lecture rapide et superficielle. Considérons que Panikkar vaut mieux que cela.

Pour aller plus loin:
– La plénitude de l’homme
, Raimon Panikkar, Actes Sud, 2007. 312 pages
Une autre présentation, un peu plus savante, de La plénitude de l’homme, tirée du site officiel de Panikkar.
Je recommande le petit film dans lequel Panikkar explique (en anglais) le sens de sa démarche en utilisant la métaphore de la fenêtre.


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2 Commentaires

Classé dans Notes de lecture, Religion

2 réponses à “La plénitude de l’homme, de Raimon Panikkar

  1. Steve

    très beau petit film. Il explique l’essence du dialogue et pourquoi ce mode de communication est si important. Il le fait clairement, simplement, d’une façon qui me rejoint. Merci. C’était sûrement un grand homme qui a su rendre plus perméable les frontières entre les réligions.

  2. J’ai toujours eu l’intuition que la notion de « corps mystique du Christ » avait quelque chose d’ésotérique par rapport à l’enseignement que j’ai reçu tout au long de mon parcours scolaire… jusqu’au jour où je me suis mis à l’étude profane des textes sacrés de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament. Je dis étude « profane », mais au vu de la rhétorique sulpicienne et viatorienne dont on m’a nourri, il serait plus juste de dire « profanatoire », ce qui a eu pour effet premier de me culpabiliser mieux que mes propres errements. Quelle déception pour l’adolescent et le jeune adulte que je fus devant ce dogmatisme rigide et ce réaménagement du message du Christ destinés à l’adapter aux intérêts d’une Église investie de la Seule Vérité, infaillible par-dessus le marché! Il y avait une telle contradiction entre cette proclamation absurde (errare non catholica ecclesia est) et la simplicité du discours de Yéchoua de Nazareth qu’il m’a fallu m’auto-apostasier secrètement. J’ai donc épuré systématiquement le discours et la pensée de Jéchoua ce qui m’apparaissait comme un dérapage opportuniste… et la lumière fut…

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