Laïcité: le temps du grand débat est-il venu?

Une des recommandations d’un avis récent du Conseil du statut de la femme sur la laïcité (Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes) est la tenue d’une commission parlementaire sur la laïcité, afin d’essayer de définir plus clairement les balises de la laïcité de l’État au Québec. Cette demande fait suite à la recommandation du rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables de produire un livre  blanc (une proposition de politiques) sur la question. Et elle arrive au moment où le gouvernement essaie de baliser le port du voile intégral dans les services publics par le projet de loi 94 qui impose que les services fournis par les institutions de l’État le soient à visage découvert, tant pour les fournisseurs de service que pour celles qui les reçoivent.

Si vous avez le moindre doute sur les passions et les débats que cela soulève, faites simplement une recherche avec les mots clés «Projet de loi 94» sur Google. En quelques minutes, vous vous rendrez compte que le projet de loi 94 est fortement contesté de toutes parts, soit parce qu’on le considère inutile, ou redondant ou n’allant pas assez loin. Incidemment, selon la chroniqueuse politique Chantal Hébert, un sondage Angus Reid révèle que 80% des Canadiens et 95% des Québécois sont favorables à ce projet. Je doute qu’il y ait .01% des gens qui aient lu le projet de loi, mais le sondage révèle clairement le sentiment de la population envers les «accommodements»: un grand ras-le-bol. Pour moi, ce sondage est comme un panneau sur lequel est écrit :  ATTENTION! DANGER! Le danger étant celui de l’intolérance, du racisme, de la xénophobie, de la démagogie et des jugements à l’emporte-pièce sans réelle compréhension de la nature complexe du problème global.

Le plus souvent, le problème des accommodements est analysé et réduit à sa seule dimension religieuse, dont il faudrait faire disparaître les traces dans l’espace public. L’avis du Conseil du statut de la femme dit, par exemple :  «…de tout temps, religion a rimé avec oppression des femmes. Les trois grandes religions monothéistes ont toujours été et continuent d‘être discriminatoires à l‘égard des femmes.» Difficile de le nier. Cependant, dans une entrevue publiée dans Le Devoir du 5 mars 2011, la présidente du CSF, Mme Pelchat a pris soin de préciser que ces religions « sont basées sur des modèles de sociétés patriarcales qui infériorisent la femme ». La précision qu’elle apporte peut sembler secondaire, mais elle ne l’est pas car elle aurait pu ajouter que pratiquement toutes les sociétés traditionnelles – celles de l’Inde, de la Chine, de l’Afrique et de l’Asie du sud-est – sont des sociétés patriarcales où les femmes ont un statut inférieur. En faisant de l’infériorisation des femmes un problème de religion, on passe donc à côté d’aspects plus fondamentaux du problème.

L’avis du CSF sur la laïcité contient des charges très dures envers la religion et des généralisations sans aucune nuance ni perspective. On y relève également des charges très polémiques, que je pourrais qualifier de diffamatoires, envers la «laïcité ouverte». Pourtant, si on analyse la situation sous l’angle plus général de la position de la femme dans les sociétés patriarcales, on ne peut plus tenir le même discours absolutiste sur la religion ni envisager la laïcité de la même manière. Ce n’est par hasard que la loi interdisant le port du voile intégral en France ne fait pas référence à la religion (ce qui serait discriminatoire selon les lois européennes) mais parle de la sauvegarde de «l’ordre public».

Même si le concept d’«ordre public» est flou à souhait, les Français sont plus près du problème de fond posé par la juxtaposition, au sein d’une même société, de gens ayant des coutumes «postmodernes» et de gens provenant de cultures traditionnelles dont on qualifie parfois les coutumes de «barbares» (pensons au rituel de l’excision et aux crimes d’honneur).

La différence entre une société postmoderne et une société traditionnelle est parfaitement illustrée par cette nouvelle de la BBC à propos du sort réservé à la secte islamique Ahmadiyah en Indonésie. Il est inacceptable du point de vue de la majorité de la population indonésienne que les membres de cette secte laissent entendre que leur fondateur a été choisi pour continuer l’enseignement de Mahomet. Ici, on croit que chacun a le droit de croire ce qu’il veut; là-bas, on croit que tous ceux qui ne partagent pas la ligne orthodoxe sont des blasphémateurs. Croyez-vous qu’il serait même pensable d’y tenir une discussion sur la laïcité?

De ce côté-ci de l’Atlantique, le débat sur la laïcité englobe des choses aussi différentes que le port ostentatoire de signes religieux, l’intégration sociale des immigrants provenant de sociétés traditionnelles, les accommodements raisonnables, le cours Éthique et culture religieuse, les limites à l’exercice de la liberté de conscience (par exemple, donner une transfusion sanguine à un enfant malgré l’opposition des parents membres des Témoins de Jéhovah) et la sécularisation de la société, c’est-à-dire la disparition des pratiques religieuses dans les sociétés postmodernes.

Il est nécessaire de se demander pourquoi et comment se produit l’irritation à la vue d’une kippa, d’une souccah, d’un crucifix, d’un foulard, d’un turban, d’un niqab ou d’un hidjab, et quelles sont les justifications des limites aux accommodements «raisonnables». On peut les chercher du côté de la nécessaire «laïcité» de l’État, mais on peut aussi les chercher plus simplement du côté des moeurs acceptables ou non dans une société particulière, selon les valeurs les plus fondamentales qui structurent la société.

Le débat sur la laïcité dans la société québécoise est déjà entamé depuis plusieurs années mais il n’a pas véritablement commencé parce qu’on craint, dans les sphères politiques, les déchirements et les divisions qui peuvent en résulter. Mais si on refuse d’en discuter ouvertement, le problème ressurgira de façon de plus en plus malsaine et tendue. Sous le thème général de la «laïcité», je vais revenir de façon systématique au cours des prochains mois sur les problèmes posés par la coexistence de cultures traditionnelles et postmodernes au sein d’une même société.

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2 Commentaires

Classé dans Relations interculturelles, Religion

2 réponses à “Laïcité: le temps du grand débat est-il venu?

  1. Lucie Dumoulin

    Tant que j’observerai chez moi ces irritations devant les signes religieux « étrangers » (je n’en ai pas devant ces vieilles religieuses québécoises qui portent un crucifix au cou), je chercherai à comprendre comment vivre avec les unes (mes irritations) et les autres (les personnes, femmes surtout, qui portent ces signes). Tous les éléments de réflexion sont bienvenus.

  2. Guy Laramée

    À lire :
    « L’âge séculier », de Charles Taylor, chez Boréal (conjointement avec Seuil).

    Pour comprendre comment et pourquoi le mouvement laïc pourrait être en train de devenir une religion, et pas des meilleures…

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