Laïcité – 1: penser la diversité dans un monde globalisé

Laïcités dans frontières, de Jean Baubérot et Micheline MilotL’été s’achève et les débats sur la laïcité de la société québécoise ont fait relâche depuis quelques mois. Mais le calme est trompeur et il suffira d’un nouvel incident, d’une demande d’accommodement ou d’un jugement de cour pour que le débat  reparte de plus belle et s’enflamme. Car on a beau se réclamer de la raison et de l’objectivité, les passions et les émotions ne sont pas loin sous la couche de vernis rationnel lorsqu’on a affaire à la religion et aux différences culturelles. Et rassurons-nous, des débats identiques ont lieu dans pratiquement tous les pays occidentaux qui accueillent une immigration en provenance de traditions non-occidentales.

Un livre paru il y a quelques mois, Laïcités sans frontières, de Jean Baubérot et Micheline Milot, apporte justement un peu de la rationalité et de l’objectivité qui manquent trop souvent à cette discussion. Comme tableau d’ensemble historique, sociologique et politique, Laïcités sans frontières est une contribution éclairante. Tous les gens qui ont l’intention d’intervenir dans le débat  ou qui s’intéressent de près au sujet devraient en faire une lecture obligée.

Résumé en un paragraphe, le livre de Baubérot et Milot distingue six grandes formes de laïcité (séparatiste, autoritaire, anticléricale, de foi civique, de reconnaissance et de collaboration) et trois niveaux correspondant plus ou moins à la sécularisation de la société, c’est-à-dire à la perte d’influence de la religion dans la vie quotidienne.

Un des grands mérites des auteurs est de démontrer de manière assez convaincante que la laïcité n’a pas de réalité « essentialiste » et qu’elle est destinée à évoluer continuellement et à s’adapter au contexte de chaque société. En effet, il apparaît clairement que le type de laïcité privilégié par une société est fortement influencé par le contexte social, politique et religieux. On peut dire que les sociétés où un pouvoir religieux exerçait une grande autorité auront tendance à réagir de manière plus «séparatiste» que les sociétés où une grande diversité religieuse demande un autre type d’aménagement.

Cela étant dit,  comment peut-on penser la laïcité dans une société où existe non seulement une grande diversité de religions et d’attitudes envers la religion, mais aussi des rapports très différents envers la sécularisation? À titre d’exemple, les Hassidim juifs, les Amish chrétiens et les musulmans de stricte observance coranique ne sont pas du tout «sécularisés» comparativement aux juifs, chrétiens et musulmans « libéraux » ou aux gens qui n’entretiennent plus aucun rapport avec la religion et la spiritualité en général.

C’est ici que les choses se compliquent car non seulement les citoyens des sociétés  mondialisées n’ont pas les mêmes croyances mais ils n’entretiennent pas du tout le même type de rapport avec ces croyances. Croire qu’il faut prier cinq fois par jour parce que c’est écrit dans un livre ou prier cinq fois par jour par besoin personnel n’est pas du tout la même chose. L’un est typique d’un rapport « mythique » à la religion, alors que l’autre révèle un esprit «postmoderne» faisant ses choix librement. Et c’est là, à mon avis, que Baubérot et Milot échouent à comprendre la dynamique évolutive de la conscience morale et spirituelle. Ils s’opposent même explicitement à une vision évolutionniste des positions sur la laïcité. Je reviendrai sur ces points dans un prochain blogue.

Mais s’il a des limites de perspective, Laïcités sans frontières a le grand mérite de rappeler les «fondamentaux» du débat, à savoir que les grands objectifs de la laïcité sont d’assurer la paix sociale dans un contexte de pluralisme religieux, et de protéger la liberté de conscience et l’égalité de tous les citoyens. Pour ce faire, l’État sépare le politique du religieux et s’impose d’être « neutre » envers toutes les croyances, c’est-à-dire de n’en favoriser et de n’en discriminer aucune. Or, il arrive régulièrement que l’on confonde les moyens (neutralité et séparation) avec les fins (assurer la paix sociale, protéger la liberté de conscience et l’égalité de tous). Pour certains la «neutralité» idéale serait la disparition complète de tous les signes religieux de l’espace public. Ce n’est certes pas ce que souhaitaient les premiers penseurs de la laïcité, alors que les guerres de religion ravageaient les sociétés. Ils souhaitaient simplement que chacun jouisse des mêmes droits et libertés.

Les sociétés occidentales ont beaucoup évolué depuis les premières interventions en faveur de la séparation de l’État et de la religion. Ce n’est pas le cas de toutes les sociétés et de toutes les cultures. Cela pose de singuliers défis un peu partout en Occident.

Pour aller plus loin:
Laïcités sans frontières, de Jean Baubérot et Micheline Milot, La couleur des idées, Éd. du Seuil, 2011, 339 pages.

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Classé dans Laïcité, Notes de lecture, Relations interculturelles, Religion

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