Laïcité 3 – Pluralité et légitimité: la friction du mythique et du conventionnel avec le postmoderne et le postconventionnel

J’ai discuté récemment avec un couple d’amis de cette série de blogues sur la laïcité et un de mes interlocuteurs a opiné que le débat sur la laïcité lui paraissait, à bien des égards, tout à fait mineur et secondaire.

Je lui donne en partie raison si on s’en tient à la quantité d’incidents, au nombre de personnes impliquées et à l’importance de ces incidents. La présence d’une étudiante voilée dans un cours de francisation n’est quand même pas un événement historique… même s’il est la cause la plus directe du projet de Loi 94 définissant les balises encadrant les demandes d’accommodement dans les services publics.

Quantité de sujets sont davantage d’actualité ou plus urgents. Mais les discussions sur ce que devraient être la laïcité de l’État et les accommodements « raisonnables » pour des motifs religieux sont la manifestation d’un événement « invisible », rarement évoqué, mais constituant véritablement le cœur du problème. Cet événement invisible est la rencontre de mœurs, de visions du monde et de structures de pensée relevant de stades différents d’évolution culturelle, sociale, économique et politique. On peut qualifier ces différents stades d’archaïque, mythique, moderne et postmoderne, ou encore de préconventionnel, conventionnel, postconventionnel, et transconventionnel. C’est cette différence de stades qui est la source des tensions qui apparaissent sous forme de racisme, xénophobie, intolérance, discrimination et autres manifestations d’incompréhension et de fracture sociale.

Ce que sont les stades d’évolution
Dans Laïcités sans frontière, Jean Baubérot et Micheline Milot ramènent la rencontre de stades différents d’évolution sociale à un rapport différent à la sécularisation de la société. La sécularisation constitue effectivement un aspect de la différence mais elle n’est qu’une facette des intersections et de l’intersubjectivité caractéristiques de stades spécifiques d’évolution culturelle et sociale.

Les stades se manifestent par la possibilité ou l’impossibilité de certaines pratiques dans une société spécifique. Par exemple, la croyance à l’existence de sorciers maléfiques qui justifie le meurtre d’enfants  dans certains pays d’Afrique, encore aujourd’hui; une fonction publique « professionnelle » dans des pays dominés par les logiques et conventions de la tribu, du clan et de l’ethnie; ou encore, l’émergence et la pratique de la thérapie de couple dans une société où les femmes doivent être soumises aux hommes. Ce dernier exemple montre qu’il s’agit  bien d’une impossibilité, car la thérapie de couple a comme prémisse que les partenaires sont égaux.

Quelqu’un arrivant d’une société où les femmes, considérées comme inférieures, n’ont pas des droits égaux à ceux des hommes, sont privées d’éducation, reléguées aux tâches domestiques et soumises aux codes de la famille, du clan, de la tribu et de l’ethnie aura forcément de nombreux points de friction avec une société où les femmes et les hommes sont égaux en droit, jouissent des mêmes libertés, ont accès aux mêmes emplois et à la même éducation.

Nous n’avons pas affaire simplement à une différence  de valeurs, de codes et de mœurs mais à des valeurs, des codes et des mœurs n’appartenant pas au même stade d’évolution. Ces stades déterminent ce qui est légitime ou non dans une société. Certains contesteront l’existence de ces étapes d’évolution, mais l’anthropologie, le structuralisme, la théorie des systèmes, le droit, la morale et l’herméneutique en montrent tous différents aspects. Leur réalité ne fait aucun doute, même si cette réalité n’a, dans la plupart des cas, aucune dimension matérielle.

On peut s’étonner que ces sujets – laïcité et accommodements – soient considérés comme secondaires et théoriques lorsque l’on constate la vigueur des réactions et des prises de position devant des manifestations comme le voile intégral, les longs vêtements noirs couvrant tout le corps, les signes religieux ostentatoires ou les demandes d’accommodement pour des motifs religieux.

À l’évidence, les situations vraiment problématiques sont peu nombreuses et limitées à certaines villes et régions, mais les réactions, elles, sont généralisées et très chargées émotivement. On peut avoir une certaine idée des conséquences à long terme des frictions engendrées en lisant les commentaires à des nouvelles mettant en cause des immigrants. La xénophobie, le racisme et les préjugés les plus grossiers semblent beaucoup plus courants que les opinions plus nuancées et mieux informées. D’où l’importance de comprendre ce qui se passe en profondeur, tant sur le plan personnel que collectif, au niveau des institutions comme dans le domaine des valeurs.

Car il nous faut répondre le plus clairement possible à certaines questions. Pourquoi sommes-nous choqués par la décision de voiler des vitres pour empêcher les membres d’une secte d’être exposés à la vue de femmes en maillots de corps? Faut-il  permettre à des fonctionnaires ou à des employés de services publics (si oui, tous ou seulement certains?) de porter des signes religieux, ostentatoires ou non? Faut-il accepter qu’une femme donne ou suive des cours en ayant le visage complètement voilé? Faut-il accommoder quelqu’un qui exige d’être servi par une personne d’un sexe particulier dans un service public? Si oui, quels seraient les motifs légitimes? Etc.

Les dilemmes de l’égalité
Depuis quelques décennies, les tribunaux ont formulé la règle de « l’obligation d’accommodement » pour contrer des situations de discrimination indirecte, comme le fait de ne pouvoir entrer dans un édifice dépourvu d’une rampe d’accès si on est en chaise roulante, ou de ne pas avoir de menu sans viande, dans un service public, si on est végétarien. L’obligation est fondée sur les droits associés à l’égalité fondamentale de tous.

Mais que doit-on faire dans une circonstance découlant directement d’une vision du monde basée sur l’inégalité des personnes, en l’occurrence celle d’être une femme ou un homme? Quelle discrimination les gens présents dans la salle d’attente d’une clinique médicale observent-ils lorsque le mari d’une femme, voilée de la tête aux pieds, réclame que sa femme soit examinée par LA gynécologue plutôt que par son collègue masculin? Quelle serait notre réaction, si la même demande d’être examinée par une femme était formulée par la femme elle-même, ou par une autre femme, habillée à l’occidentale celle-là? Y verrions-nous une forme de discrimination choquante et inacceptable ou plutôt une demande tout à fait légitime, même si elle cause certains ennuis? Et ne serions-nous pas portés à l’accommoder, par simple empathie, sans nous poser plus de questions?

Il semble évident, dans cet exemple (basé sur un incident réel), que le malaise découle entièrement de la perception que cette femme est soumise à son mari et vient d’un monde discriminant les femmes. L’empathie possible envers la femme est remplacée par l’antipathie envers le comportement de l’homme. À nos yeux, celui-ci n’a aucun droit légitime d’agir comme il le fait, parce que, dans notre culture, tout le monde a les mêmes droits et les mêmes libertés.

C’est ce problème de légitimité qui est manifeste dans la plupart des incidents qui ont enflammé la discussion au Québec. Et lorsque les tribunaux ont été appelés à se prononcer, ils ont généralement passé cet aspect sous silence pour s’en tenir à une vision plus théorique du droit, sans ancrage dans une perspective anthropologique, historique et évolutionniste. La majorité de la population comprend difficilement.

Pluralisme et légitimité
Dans Laïcités sans frontière, Jean Baubérot et Micheline Milot écrivent que « le pluralisme représente l’un des plus grands défis auxquels sont confrontées les sociétés actuelles. » Ceci, disent-ils, met en cause « la capacité d’intériorisation culturelle du pluralisme dans la société elle-même, c’est-à-dire l’acceptation que l’unanimité n’est ni logiquement nécessaire ni moralement souhaitable. Cette capacité d’intériorisation reste problématique dans la plupart des sociétés occidentales… »

Mais il faut se demander : de quel pluralisme parle-t-on? Est-il possible d’affirmer une chose et son contraire et les considérer justes toutes les deux? Si on la compare à ce qu’elle était il y a 50 ans, notre société est infiniment plus pluraliste qu’elle était et accepte sans problèmes que chacun exprime son individualité de toutes les manières possibles. On peut tenter une métaphore et dire que notre société n’a aucune objection à ce que ses citoyens expriment leur préférence individuelle par toute la gamme des couleurs et leurs nuances infinies. Par contre, elle peut difficilement accepter qu’un groupe particulier nie l’intérêt et la pertinence de la couleur et affirme que seuls le noir et le blanc devraient avoir droit de cité.

L’intériorisation du pluralisme est une chose relativement facile à accepter tant que le pluralisme des opinions se situe au même niveau. C’est la différence entre l’unité et l’uniformité. Une société peut être unie dans son amour de la musique, même si les gens ont des opinions différentes sur la valeur et l’intérêt des styles musicaux. Mais cette société ne pourra pas être unie si des gens veulent interdire la musique alors que d’autres en font un ingrédient essentiel de leur vie. On ne peut pas tenir pour également vraies ou légitimes des propositions contradictoires comme « tous les êtres humains sont égaux » et « les femmes doivent être soumises aux hommes ». L’acceptabilité du pluralisme des opinions ne s’applique qu’à des propositions de même niveau pas à des propositions contradictoires ou de niveaux différents.

Il existe donc des différences acceptables par une société et d’autres qui ne le sont pas parce qu’elles contredisent ou s’opposent aux « fondamentaux » de la culture dominante. Ceci existe dans toutes les cultures. Les opposants aux signes religieux ostentatoires n’ont pas entièrement tort lorsqu’ils parlent de signes archaïques ou régressifs (par rapport aux normes dominantes en Occident).

Contrairement à ce que semblent affirmer Baubérot et Milot, une société ne peut abandonner son désir d’unité (qu’ils confondent ou identifient à tort comme de l’unanimité). Ce serait contradictoire avec la définition même de la société. Il y a des intériorisations qui mènent à la schizophrénie. Il me semble que parfois nous n’en sommes pas très loin.

Quelle laïcité?
Un des grands mérites de Laïcités sans frontières est de rappeler que la laïcité n’a pas de réalité intrinsèque, qu’elle varie selon le contexte de chaque société et qu’elle est appelée à évoluer constamment.

Et il est malheureux de voir et d’entendre des intellectuels réputés prétendre qu’il n’existe qu’une seule « vraie » laïcité, celle qui vise à restreindre au maximum la présence de signes religieux dans l’espace public. C’est le cas des Intellectuels pour la laïcité lorsqu’ils ont témoigné en commission parlementaire lors de l’étude sur le projet de Loi 94, visant à baliser les demandes d’accommodement dans les services publics.

Tout le monde s’entend sur le fait que la laïcité de l’État implique que celui-ci doive être neutre envers toutes les religions et s’abstienne d’en favoriser ou défavoriser aucune. Mais est-il vrai de prétendre qu’il y a négation de la liberté de conscience lorsqu’un fonctionnaire porte un signe religieux, comme l’a affirmé la principale porte-parole des Intellectuels pour la laïcité? Il est difficile de voir comment un pompier, un postier, un préposé aux renseignements au Ministère des transports, une infirmière ou un médecin nie ou brime ma liberté de conscience s’il porte un signe religieux. Peut-être suis-je heurté dans mes convictions, si j’ai été traumatisé par l’expérience du contrôle religieux sur la société, mais je peux également considérer que cette personne m’informe simplement de son appartenance religieuse, sans que je sache d’aucune manière comment elle conçoit sa foi et sans penser qu’elle fait du prosélytisme. En fait, il n’y a aucune brimade, seulement le heurt de convictions.

Contrairement à ce que semblent prétendre les Intellectuels pour la laïcité, la neutralité religieuse de l’État ne peut pas s’appliquer sans nuance aux employés de l’État. Et, sur ce point, il est peut-être approprié d’apporter une distinction entre un employé de l’État et un représentant de l’État, c’est-à-dire, par exemple, entre un postier, un fonctionnaire, un enseignant ou un médecin, et un juge, un policier ou un soldat. Certaines fonctions ont une dimension symbolique évidente, d’autres non. Et il est légitime que cette dimension symbolique manifeste son apparence de neutralité. Mais même si un fonctionnaire ou n’importe quel employé de l’État ne porte aucun signe religieux, il ne peut pas mettre de côté ses convictions religieuses s’il est un croyant sincère. L’absence de signe religieux ne garantit  d’aucune manière que les gestes ne soient pas influencés par la foi. Quant à savoir si cela a une quelconque importance pour qu’une tâche soit effectuée professionnellement ou non, selon les normes de l’organisation, cela dépend du contexte. Mais on ne pourra pas forcer un médecin catholique à pratiquer un avortement s’il croit que sa foi le lui interdit.

Et peut-on refuser des soins à une femme qui refuse, pour des motifs religieux ou non, de se faire examiner par un médecin de sexe masculin? Même si le médecin se sent heurté dans ses convictions et qu’il se sent « discriminé », la plus grande discrimination serait de refuser les soins à cette femme ou de lui imposer le médecin masculin! Il suffit à ce médecin d’un peu de recul pour se dire : ah!, cette personne a des croyances de type conventionnel, définies par une autorité extérieure (le pape, l’iman, la Bible, le Talmud, etc.), je n’y peux rien. Par contre, s’il s’agit d’une consultation psychiatrique, il pourrait refuser pour des motifs professionnels de pratiquer sa consultation si cette femme garde le visage voilé. Ce n’est que par le temps et l’expérience que les croyances changent, sous l’influence du contexte concret de la société, de l’éducation, de l’information, de l’entourage, etc.

Le besoin de balises
Même si certaines des positions des Intellectuels pour la laïcité semblent déterminées par un préjugé antireligieux (conséquence de l’histoire des rapports entre l’Église et le Québec), on peut reconnaître avec eux le besoin pressant d’avoir des idées claires pour baliser les intersections entre les pratiques religieuses,  les coutumes archaïques ou conventionnelles et les institutions collectives.

Les « fondamentaux » d’une société ne peuvent être adaptés pour se conformer au cas par cas des croyances personnelles, qu’elles soient religieuses ou de conviction, orthodoxes, « sincères », ou autres. « Plus nous sommes de gens différents, plus nous devons avoir de valeurs communes pour nous rejoindre », disent-ils. Vrai que toute société doit reposer sur un certain nombre de « fondamentaux » pour exister, mais les valeurs communes ne s’enfoncent pas par la force dans la tête des gens même si on les impose concrètement.

Dans une société hétérogène et mondialisée comme le Québec, les valeurs « communes » ne peuvent être, au mieux, que celles de la majorité. Certaines de ces valeurs (par exemple, l’égalité de tous les citoyens sans discrimination de sexe, de race et de religion, la délibération démocratique, la neutralité religieuse de l’État et des institutions publiques, la primauté de la langue française et les codes de la communication interpersonnelle) font partie des « fondamentaux » de la société.

On peut définir ces fondamentaux comme les codes internes de la société, ce qui gouverne et détermine la forme des échanges et le type d’interactions entre les membres de la société. Ils représentent l’aspect immatériel des structures de la société. Toutes les « causes célèbres » autour de ce devrait être la laïcité ont mis en cause les fondamentaux régissant les échanges intersubjectifs selon les normes de la culture majoritaire et  les habitudes déterminant la nature de ces échanges : l’affaire du kirpan, l’étudiante voilée, l’examinateur féminin d’un examen de conduite automobile, le jugement Amselem invalidant un règlement de copropriété, etc. On parle ici d’incidents ayant eu un volet de contestation judiciaire, mais plusieurs autres, impliquant des femmes mariées à des hommes originaires du Moyen-Orient, sont venus rappeler à l’imaginaire collectif que ce qu’on appelle les « valeurs », qui recouvrent en fait de grands pans de la culture, ne sont pas fondées sur les mêmes prémisses partout, loin s’en faut.

Mais avant de définir une ligne de conduite générale, il faudra examiner dans quelle mesure les «fondamentaux» de la société sont réellement menacés par des pratiques ou des visions du monde archaïques ou conventionnelles, lesquelles peuvent être tolérées et accommodées (parce qu’il est impossible de les interdire ou de les forcer à se transformer et qu’elles ne sont pas vraiment dangereuses ou nuisibles à l’ordre public), et lesquelles doivent être rejetées et interdites.

Et à ce stade-ci des choses, sur le plan concret, on ne peut que constater que le débat se situe bien davantage au niveau symbolique que dans la réalité de la vie quotidienne. Décrocher le crucifix au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale ne changera rien à rien dans la vie de personne,  mais quel symbole!

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1 commentaire

Classé dans Laïcité, Notes de lecture, Relations interculturelles, Religion

Une réponse à “Laïcité 3 – Pluralité et légitimité: la friction du mythique et du conventionnel avec le postmoderne et le postconventionnel

  1. Merci Christian de nous aider à approfondir notre réflexion. Les divers aspects soulevés dans cette analyse contribuent à enrichir mon regard sur la société au quotidien.

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