Sur l’Islam, le Moyen-Orient, la culture, l’immigration… et le Québec

C’est d’une traite que j’ai lu récemment Le Dérèglement du monde d’Amin Maalouf. La réflexion de l’auteur s’est concentrée principalement sur les frictions entre le monde arabo-islamique et l’Occident, la menace planétaire du réchauffement climatique et la nécessité de passer à une nouvelle étape de l’évolution humaine. Mais c’est par l’éclairage remarquable qu’il apporte sur les événements récents au Moyen-Orient que ce livre se distingue entre tous.

Pour nous qui ne connaissons que très peu ou pas du tout l’histoire du Moyen-Orient, ce livre est un cours d’histoire en accéléré. Et il nous permet de beaucoup mieux comprendre la portée du printemps arabe, de même que tous les conflits régionaux (Liban, Syrie, Irak, Iran, Yémen) et leurs enjeux. Ce que nous voyons en ce moment même au Moyen-Orient n’est pas seulement une révolte générale contre des tyrans, mais la renaissance d’une bonne partie du monde arabe. Il devient difficile de surestimer la portée de ces événements.

Maalouf nous aide aussi à comprendre la place qu’a prise le Coran dans l’imaginaire du monde musulman. Humilié par une série continue de défaites tout au long du 20e siècle, n’ayant pour motifs de fierté que des événements ayant eu lieu il y a des siècles, le monde arabo-musulman a trouvé dans le Coran un havre unique et la seule chose dont l’Occident n’a pu s’emparer.

Faisant un parallèle étonnant – et, ma foi, audacieux et fécond – entre l’organisation centralisée du christianisme et l’absence d’une autorité similaire dans le monde musulman, l’auteur fait l’hypothèse que le caractère non hiérarchisé de la religion musulmane permet toutes sortes de dérives et de régressions dans l’interprétation des textes, alors que l’Église a pu excommunier ou retirer toute autorité à ceux qui ont refusé de suivre la «modernisation» des dogmes chrétiens. Maalouf observe aussi avec justesse que c’est l’histoire et les conditions matérielles qui ont influencé et influencent encore l’interprétation que l’on fait du Coran, plutôt que l’inverse.

La partie la plus faible (en termes d’arguments) du Dérèglement du monde est celle où l’auteur fait de la culture (au sens large) le refuge de ses espoirs dans une nouvelle étape de l’histoire du monde. Jamais une révolution morale n’a permis de changer les comportements. Lorsqu’on s’y est essayé, cela a produit quelques-uns des pires cauchemars politiques et sociaux de ce siècle. Les comportements changent lorsque les conditions matérielles changent en même temps que les manières de penser et les formes d’organisation sociale. Tout est lié et le volontarisme n’a rien à voir là-dedans.  Sur ce point, l’intuition de Maalouf, toute généreuse et inspirée soit-elle, est trop partielle pour éclairer la marche à suivre, ce qu’il reconnaît lui-même indirectement lorsqu’il écrit: «Verra-t-on émerger en ce siècle un nouvel humanisme mobilisateur […] Pour l’instant, je n’en vois pas les prémisses.»

S’il a des espoirs mal placés dans la culture, Maalouf a cependant une autre observation très juste, rarement lue ou entendue, à savoir que les immigrés sont aussi des émigrés et qu’ils représentent un passage entre deux rives. On a rarement tendance à considérer les immigrés comme un acquis pour la société d’accueil. Comme si on leur faisait une faveur en les accueillant. On oublie qu’ils sont un pont avec leur pays d’origine et que, pour peu qu’on le reconnaissance, il s’agit d’un avantage pour le pays d’accueil, une porte pour la multiplication des échanges. Entre autres. Cela me semble mériter une réflexion particulière au Québec, terre d’immigration à laquelle peu de pays peuvent se comparer.

Maalouf termine son livre par une sorte de plaidoyer pour une nouvelle civilisation, débarrassée de ses identités meurtrières, de ses communautarismes exclusifs et de ces soi-disant «guerres de civilisation».  Il présente  l’époque qui vient comme la «fin d’une trop longue Préhistoire». Pour quiconque est familier avec la grille des niveaux de développement humain de Ken Wilber(1) et son pluralisme méthodologique, le discours de Maalouf est typique d’une conscience postmoderne qui a déjà basculé sur de nombreux points à un niveau intégral.  Il ne lui manque que la compréhension du comment et des étapes de l’évolution humaine pour que son propre tableau s’éclaire sous un jour nouveau. Je crois que ses motifs d’espoir lui apparaîtraient alors comme des illusions, généreuses certes, mais fondées sur de fausses prémisses. Et il ne tarderait pas à réorganiser légèrement ses arguments pour apercevoir la méthode et le programme permettant de se rendre là où il souhaite. Et nous avec lui.

Paru en 2009 et publié cette année en live de poche, Le dérèglement du monde n’a absolument rien perdu de sa pertinence et permet de comprendre la portée du printemps arabe. Les esprits attentifs aux soubresauts de l’histoire et à l’évolution du monde apprécieront profondément.

Pour aller y voir soi-même:
Le Dérèglement du monde, Amin Maalouf. Le livre de poche, 2011. 315 pages

1- Je ne sais trop quel livre recommander pour introduire le lecteur à la pensée de Ken Wilber. Aucun de ses ouvrages majeurs récents n’est disponible en français. The Integral Vision (Shambhala, 2007) est cependant très accessible et constitue un rapide tour d’horizon relativement exhaustif des concepts clés de cette carte du réel.

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2 Commentaires

Classé dans Notes de lecture, Relations interculturelles, Religion

2 réponses à “Sur l’Islam, le Moyen-Orient, la culture, l’immigration… et le Québec

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  2. « Les comportements changent lorsque les conditions matérielles changent en même temps que les manières de penser et les formes d’organisation sociale. »

    Je partage tout à fait ce principe d’explication. Par exemple, je suis convaincu que si les humains ont choisi de vivre en sociétés plus grosses et plus hiérarchisées (états, empires et finalement la société mondialisée), en acceptant de supporter tous les impacts négatifs d’une telle transformation, c’est qu’ils y étaient forcés par la croissance de la population, d’abord dans certaines zones de la planète et, peu à peu, à l’échelle de toute la planète. Le développement de l’agriculture, par exemple, n’est pas venu d’une idée ou d’un hasard.

    Par contre, si ce principe théorique rendait compte de toutes les transformations sociales, je ne vois pas pourquoi et comment nous pourrions faire quoi que ce soit d’autre que de regarder passer le train de la croissance démographique et de la dégradation de l’environnement. Si nous réfléchissons, discutons et tentons d’influencer le cours des choses, ce n’est pas seulement parce que nous ne pouvons pas nous résigner à un rôle contemplatif mais aussi parce que nous avons pu observer aussi le fait que les idées mènent (parfois) le monde. Serait-ce une pure illusion ? Croyons-nous cela uniquement parce que nous ne pouvons pas nous empêcher de chercher à agir sur nos proches et sur notre société ?

    Je pense que non et que nous avons raison de croire que les idées mènent le monde, que « sans les idées, nous n’allons nulle part » (José Saramago). Cela ne relève pas de l’utopie mais d’une certaine observation des faits. Dans un même type de contexte matériel (démographique, géographique, etc.), certaines sociétés font des choix différents de leurs voisins. Si non, les cultures et les sociétés humaines seraient très semblables les unes aux autres lorsqu’elles se retrouvent dans des conditions matérielles similaires. Or il n’en est rien. Par conséquent, elles font des choix différents et ces choix sont d’abord des idées avancées par certains individus de chaque société – même si les idées sont toujours des œuvres collectives.

    Alors si les changements dans nos formes d’organisation sociale sont déterminés par nos conditions matérielles de vie et, en même temps, par les aléas de la production et de la diffusion des idées, comment concilier une telle contradiction ? La question est peut-être trop vaste pour recevoir une réponse simple mais je risque quand même d’en proposer une : les conditions matérielles détermineraient nos transformations sociales à long terme et les structures fondamentales de la vie sociale (ex. les modes de production) alors que les idées (i.e. la culture, nos relations sociales à l’intérieur d’un société et avec les autres sociétés) détermineraient les changements à plus court terme ainsi que les structures sociales qui sont plus « plastiques ». Cette dernière catégorie n’inclut pas seulement les langues, les arts ou les jeux mais aussi des aspects essentiels de l’économie (un art), de la politique (un jeu), et de toute la vie sociale.

    Denis Blondin

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