Le Québec au 21e siècle: Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?

«Ce que je dis, c’est que ça me fait vraiment mal, l’actuel de la québécitude,  l’état du projet. Je serais porté à penser que c’est mort, l’affaire, mais je ne peux pas me faire à l’idée que c’est mort, l’affaire!»
Fred Pellerin, entrevue dans Le Devoir du 19 novembre 2011

Je me suis senti partagé entre la sympathie et les grincements de dents en prenant connaissance du diagnostic de Fred Pellerin sur l’état actuel du Québec. La sympathie, c’est pour le sentiment devant la situation globale de la «québécitude». Les grincements de dents, c’est pour «l’état du projet» et «l’affaire». «L’affaire» me semblant résumer à elle seule le flou, les non-dits, la difficulté de concevoir et d’énoncer clairement le «projet» et la «québécitude». Ouatte de phoque, peut-on parler clairement quand on veut être compris?

Bon, je ne vais pas tirer plus que nécessaire sur Fred, c’est un poète, pas un analyste politique. Pour le moment, ce qui importe, c’est la difficulté d’accepter le diagnostic, même si chacun peut interpréter «l’affaire» à sa manière. Mon interprétation de «l’affaire» est que le projet indépendantiste, tel que défini  depuis 50 ans, est mort. Le cadavre est encore chaud et certains espèrent une réanimation, mais la seule question qui m’importe est : qu’est-ce qu’on fait maintenant? Comment penser l’avenir du Québec sans la perspective de l’indépendance politique?

Il est toujours possible d’assister à une résurrection de «l’affaire» si le gouvernement Harper continue de démontrer aux Québécois que leur présence et leur opinion n’ont aucune valeur particulière dans la définition de la politique canadienne, mais j’imagine que s’ils tiennent vraiment au Canada, ils vont s’arrêter avant le miracle.

Quelques points de repères et quelques perspectives
Pour concevoir les possibles et les probables du Québec, il est indispensable de considérer diverses perspectives à différentes «hauteurs» locale (québécoise), régionale et nationale (canadienne), nord-américaine, occidentale et, finalement, mondiale.

Économie et démographie. Avec ses 8 millions de citoyens, le Québec représente un peu moins de 1/4 de la population du Canada, 1/40ième  de la population américaine et canadienne et 1/56ième de la population de l’Amérique du Nord. Si le Québec était le quatrième pays de l’Amérique du Nord, seule sa superficie lui permettrait de se comparer à ses voisins. Mais on comprend que du point de vue des États-Unis (308 millions de citoyens) et du Mexique (112 millions), il représente peu de choses.

Complètement intégré structurellement à l’économie nord-américaine, le Québec n’a jamais eu une grande marge de manœuvre pour appuyer son pouvoir politique sur sa force et son indépendance économiques. Le comportement des élites économiques québécoises a été assez révélateur à ce sujet depuis 50 ans. À peu près aucun dirigeant de grande entreprise ne s’est engagé pour l’indépendance mais beaucoup s’y sont ouvertement opposés. On peut penser que les pressions du ROC ou la crainte des réactions des partenaires s’y trouvant  ne sont pas étrangères à cette unanimité en rupture avec les opinions citoyennes. Comme l’a bien vu Marx, les «forces de production» représentent toujours un facteur déterminant dans la configuration et l’histoire des sociétés.

Bref, de ce côté-là, la réponse à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» demeure à peu près identique quel que soit le statut politique du Québec.

Culture et politique. C’est ici que les choses à la fois se compliquent et deviennent fluides et dynamiques car l’espace politique et culturel échappe en bonne partie aux contraintes de l’économie et de la démographie. Dans une société mondialisée où la production de biens et de services est à peu prés libérée des contraintes de distance (il en coûte 1,5 cent par t-shirt pour en amener un conteneur de Shanghai à Montréal!), la culture et la politique demeurent en grande partie des zones «locales». C’est dans ces espaces que le possible et le probable ont la plus grande marge de jeu. Ces espaces constituent également la zone des échanges intersubjectifs et de la structure symbolique d’une société. C’est là que «nous» prend forme, vit et, éventuellement, meurt. Dans notre monde «dématérialisé», l’importance de ces zones peut difficilement être sous-estimée.

Au Québec, cette réalité est visible et évidente depuis fort longtemps. Car dans notre contexte très particulier, seule une culture forte de haute qualité est en mesure de constituer «l’attracteur étrange» régénérant continuellement la «forme» Québec. La baisse de la garde nous dissout immédiatement dans la culture mondialisée où tous parlent anglais, tous se ressemblent et où n’existent plus que des atomes vedettes déracinés.

Pour bien prendre la mesure de notre contexte particulier, à première vue, seules les minorités de la Chine, dont principalement les Tibétains et les Ouïghours, vivent une situation similaire à la nôtre sous l’angle des défis culturels et du contexte démographique, bien que leurs difficultés soient cent fois les nôtres. Nous sommes, sur le plan humain, l’équivalent des espèces en danger sur le plan animal ou botanique.

Si, un jour, la différence québécoise se résume à une chose, ce sera celle de sa culture. Et puisque l’enjeu principal de la québécitude se trouve à ce niveau, c’est donc là que les réponses à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» sont cruciales.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
Comme j’ai tenté de l’expliquer sous un autre angle dans le premier blogue de cette série, on peut dire que l’absence d’appariement entre les aspects ethnocentriques du projet indépendantiste et les éléments modernes et postmodernes de la culture et des réalités économiques québécoises a constitué un des facteurs subjectifs majeurs qui ont empêché le ralliement de la société autour du projet indépendantiste. Cet aspect «boiteux», à cloche-pied, est apparent quand l’analyse des valeurs sous-jacentes aux choix de chacun met en lumière le «niveau» ou le «stade» des arguments, qu’ils aient été pour ou contre l’indépendance. «Le destin normal d’un peuple normal» de niveau ethnocentrique cadre mal avec le consumérisme et l’individualisme moderne, comme avec le relativisme et le début de conscience planétaire du postmodernisme.

Ce qui semble cependant très clair, c’est qu’une fois écarté l’élément de division de l’option indépendantiste «ethnocentrique», l’espace de jeu (le possible et le probable) culturel et politique présente soudainement des perspectives écartées depuis longtemps. Deux sont particulièrement évidentes et ont commencé à reconfigurer l’espace politique. La première est que la polarité gauche-droite devient plus apparente, tant au Québec qu’au Canada, où le Québec apparaît comme élément majeur, sinon central, d’un projet social-démocrate postmoderne. La seconde, effleurée par François Legault et Charles Sirois, est le renforcement des mesures de protection et de promotion du français, jusqu’à l’utilisation de la clause dérogatoire si nécessaire.

La dynamique politique québécoise ne changera pas instantanément avec la perte d’influence du Parti Québécois (et encore moins si le gouvernement Harper continue sur sa lancée), mais nous sommes déjà entrés dans une nouvelle étape, que cela plaise ou non. Il devient désormais possible que tous les partis politiques québécois et tous les représentants québécois dans les partis fédéraux s’entendent sur des politiques pour le Québec. Les pèlerinages du ministre Jean-Marc Fournier à Ottawa pour modifier le projet de C-10 sont un exemple de ce nouveau type de front uni. Avec cette nouvelle dynamique, le «projet» québécois pourrait bien avoir comme conséquence de modifier le «projet» canadien.

On peut faire une longue liste des dossiers qui pourraient se mettre à bouger si on y consacrait un peu d’énergie sans toujours calculer l’impact des gestes sur le résultat du prochain référendum.

Retrouver l’élan créateur politique et social
Le côté «progressiste» du Québec n’est pas dû à sa culture, à ses vertus ou à des caractéristique ontologiques particulières mais simplement à sa différence, ou plutôt à son désir de maintenir sa différence dans un environnement exerçant une formidable pression à ses frontières. Cette différence fait que le Québec est un défi pour lui-même et pour le Canada. Parce qu’il est une société sous tension, en équilibre instable, le Québec a toujours eu deux choix: se replier sur lui-même ou être en état de (auto) création perpétuelle. Depuis la Révolution tranquille, il a manifestement tendance à aller vers la création. C’est avant tout le désir de sortir des tranchées et de se mettre à avancer qui porte les Québécois à voter pour François Legault.

Je crois que la plupart des anglophones québécois sont capables de reconnaître et d’accepter la légitimité des mesures nécessaires pour maintenir la différence québécoise, c’est-à-dire assurer la pérennité du Québec français. Cette reconnaissance est certainement plus facile pour eux, une fois écartée la «menace» de l’indépendance. Il est également évident que la dissolution de l’opposition fédéralisme-indépendantisme est la première condition pour leur permettre de participer à la politique québécoise ailleurs qu’au parti Libéral.

Au début des années 1970, j’ai vécu quelques années au sein d’une «commune» dont tous les membres, sauf moi, étaient d’origine anglophone, juive montréalaise, canadienne ou américaine. Et la langue qu’on y parlait était, 99% du temps, le français. Je mentionne cette anecdote simplement pour signaler qu’une fraction significative de la communauté anglophone est foncièrement «progressiste» et comprend très bien la situation particulière du Québec.

Les deux «bonnes» raisons éventuelles de faire l’indépendance sont là: que le Québec soit empêché de prendre les mesures pour maintenir son intégrité culturelle et qu’il ne puisse pas appliquer sur son territoire les politiques qu’il souhaite. Si le blocage devenait irréductible, alors la solution de l’indépendance ne serait sans doute plus vraiment contestée à l’intérieur du Québec et permettrait d’établir un front au-delà des communautés linguistiques.

Pour le moment, le Parti Conservateur ne semble pas se rendre compte des conséquences de ses positions et accumule les signes de mépris, mais j’imagine que ses dirigeants ne sont pas assez bêtes pour donner au Québec les raisons élémentaires de dire «Oui» à un prochain référendum. Il serait malheureux que les choses prennent cette tournure car cela ramènerait le débat au niveau «ethnocentrique» qui divise le Québec entre «eux» et «nous». C’est vraiment la dernière chose dont le Québec a besoin.

Note
On peut envisager d’autres aspects de la nouvelle donne Québec-Canada dans un texte écrit en 2006 par  Claude Morin, ancien ministre québécois des Relations internationales et père de «l’étapisme». Reconnaissance de la nation québécoise – De quoi s’agit-il?

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6 Commentaires

Classé dans Esprit du temps, Politique québécoise, Question nationale québécoise

6 réponses à “Le Québec au 21e siècle: Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?

  1. Martine

    J’aime bien ton analyse, Christian.
    Surtout lorsque tu attribues à la particularité culturelle du Québec en Amérique du Nord, son projet social démocrate post moderne.
    Et je suis d’accord que le projet souverainiste, tel qu’il est né et a été vécu depuis sa naissance est déjà mort, car c’était un projet plus réactif que créatif.
    C’est d’ailleurs cela qui l’a fait échouer, car, en arrière de la réactivité, il y a de la révolte, de la peur, et très peu d’estime réelle de soi.
    Et ce sont bien ces émotions que la nation québecquoise a vécu dans sa démarche vers l’indépendance.
    Mais si je poursuis ton raisonnement jusqu’au bout, je ne peux que constater justement que le restant du Canada ne s’est pas construit, et ne se construit pas dans le même cadre, n’a pas été et n’est pas soumis aux mêmes pressions.
    Quand tu affirmes à deux reprises qu’il n’est pas possible que le Canada continue à mépriser ainsi le Québec, qu’il va bien finir par comprendre qu’un vrai fédéralisme a besoin de la force vive de toutes ses provinces, les faits te donnent tort !!!
    Oui, tu as vécu en commune avec des anglophones qui parlaient français. Oui, il y a des forces vives au Canada qui sont prêts à créer un pays avec le Québec, en reconnaissant que le Québec est un apport fondamental pour le Canada, mais ce n’est pas la majorité.
    Loin de là.
    Plus le temps passe, et plus ça s’aggrave !!!
    Alors, oui, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
    Le Canada ne me semble pas prêt à un vrai fédéralisme incluant les forces vives du Québec.
    Et le Québec est empêtré dans une option souverainiste encore réactive, au lieu d’être créative….
    Mais…… il y a des signes chez nous qui m’encouragent : on recommence à penser !
    C’est encore embryonnaire, mais on y pense !!!!
    Alors, je fais confiance.
    C’est comme le mouvement des indignés pour la situation mondiale.
    On se met à penser, à échanger, sans chercher tout de suite à construire un système parfait.
    Juste à penser et à échanger.
    Et je crois profondément à cela comme force vive d’évolution créative !
    Quand on ose penser, quand on ose échanger, on a moins peur.
    C’est d’ailleurs pourquoi, de tout temps, les régimes totalitaires n’aiment pas ceux qui pensent et échangent !

    • Patricia lefèvre

      Comme française arrivée au Québec en 1979, ce que je peux dire, c’est que j’étais tombée en amour avec le Québec en même temps qu’avec un québécois. Les deux m’ont cruellement déçu.

      Pour ce qui est du Québec, c’était le fait que les gens avaient l’air de s’aimer (contrairement aux français), semblaient ouverts d’esprit (même chose), avaient l’air de vouloir faire quelque chose de différent des autres, et possédaient une énergie qui me faisait vibrer!
      En fait, les québécois d’alors avaient l’air d’un belle gang d’ados, et moi qui avait 17 ans, je me sentais tellement plus chez moi que dans la vieille france coincée et chialeuse.

      Je me rappelle à quel point ça m’a débiné (en bon québécois), quand, au cours de la décennie suivante, la Saint-Jean est devenue quasiment taboue et que l’économie s’est mis à occuper systématiquement la première page des journaux. Au point que je suis rentrée en France, au début des années 90, en me disant que les québécois étaient une bande de vire-capots, de pleutres et de suiveux…Je suis revenue quand même, parcequ’entre temps, ma vie s’était ancrée ici.

      Tout ce que je souhaite au Québec, c’est qu’une nouvelle génération de québécois amoureux de leurs compatriotes, ouverts d’esprits, et prêts à reconstruire leur pays dévasté par 30 ans de néo-libéralisme sordide chassent la gang de vire-capots des ornières ou ils se sont enfoncés…Ils n’auront pas la force du nombre, comme leurs parents, et leur énergie sera peut-être plus celle du désespoir que celle de l’espoir qui motivait leurs aînés (dont je fais partie).

      Pour ce qui est de ces aînés, il serait peut-être utile, pour les suivants, de tirer les leçons qui s’imposent de leur triste naufrage. On ne construit pas un pays avec des calculs d’arrivistes, et si c’est pour faire la même chose que les voisins, mais en français dans le texte, c’est quoi, le but, comme dirait ma fille… Remplacer une gang de profiteurs corrompus par une autre, c’est pas ça qui fait avancer la sociale- démocratie. Comme je le répète depuis des années à mes amis de moins en moins péquistes, se faire fourrer par monsieur Smith ou monsieur Tremblay, ça change pas grand chose… Excuse ma crudité, mais je me suis vraiment sentie trahie, et je dois pas être la seule.

      Amicalement

      Patricia

  2. Réflexion structurante et motivante pour entrer dans le « maintenant qu’est-ce qu’on fait? ». Je partage ton point de vue par rapport à ce sur quoi repose le côté «progressiste» du Québec, soit « simplement à sa différence, ou plutôt à son désir de maintenir sa différence dans un environnement exerçant une formidable pression à ses frontières ». « Le Québec est un défi pour lui-même et pour le Canada. » Dans ce « maintenant qu’est-ce qu’on fait? » il me semble très important de soutenir, renforcer et favoriser la capacité collective et celles des individus de continuer d’être « en état de (auto) création perpétuelle ». Merci de venir nous nourrir en ce sens.

  3. Steve Gildersleeve

    Je suis d’accord avec to, Christian sur ton diagnostic du projet souverainiste…quant à moi ce projet appartient au passé, ce qui ne veut pas dire d’abandonner la lutte pour le maintien et pour l’épanouissement de la culture et de la langue française, au contraire.
    Tu cites la démarche de Fournier à Ottawa. Il a affirmé une vision de la justice qui est le reflet de la société québecoise depuis belle lurette. De telles démarches doivent être multipliées, des démarches qui defendent non pas la langue ni la culture mais qui expriment la valeurs inhérentes à un projet fort de société. La langue et la culture, ne sont pas suffisantes pour mobiliser une société, même si elles sont des incontournables. Il est temps de construire un projet collectif audacieux et courageux et surtout, mobilisateur pour les prochaines générations, fondé sur la créativité, l’innovaton, l’écologie, l’inclusivité. Osons des choix qui affirmeront une spécificité basée non sur la langue et la culture, mais plutôt sur des piliers originaux et durables, et qui, au bout du compte, auront pour effet sécondaire de garantir la pérénité de la lngue française et la culture.

  4. Guy Laramée

    Ethnocentrisme : ça a collé pendant quelques années, mais nation n’égale pas ethnie, et ça n’a pas pu tenir la route. Il n’y a pas d’ethnie québécoise; dans les sciences sociales, « ethnie » est devenu un mot tabou. Le pseudo ethnocentrisme des ultra nationaliste n’a pas de bases culturelles défendables. Le Québec change au rythme de l’immigration. Il ne sera peut-être plus majoritairement français dans 20 ans et malgré tout – c’est le mystère de cette bête étrange que l’on nomme maladroitement « nation – il y aura toujours quelque chose de reconnaissable, de différent, ici, entre ces lignes absurdes que sont les frontières provinciales. Qu’est-ce que c’est ? Comment se fait-il qu’on en reconnaisse la spécificité sur les scènes Européennes ? Mais est-ce que ce sera encore vrai dans 20 ans ? Et pourquoi devrions-nous nous préoccuper de ces continuités superficielles que sont les caractères nationaux ?

    François Legault : lui non plus ne tiendra pas la route très longtemps, pour la simple et bonne raison qu’il ne peut pas prendre ses distances d’avec la vision économiste. En ce sens, il ne serait pas très différent de la gauche traditionnelle, qui elle non plus n’a pas su prendre ses distances face à cette logique quantitative. À mon humble avis, Legault est une version cosmétique de l’Union nationale… Et oui, la vielle droite nationaleuse du Québec, ressuscitée par l’ADQ, et à laquelle on propose maintenant un lifting Botox, à la « entrepreneur » (prononcer en anglais) – pardon, à la sauce « créative ». Créer, d’accord, mais quoi ? Fierté, d’accord, mais de quoi ?

    Pour définir un projet de société, il nous faut du qualitatif et pas n’importe lequel. Il nous faut entrer de plein pied dans la question de la « valeur ». La question nationale est un prétexte pour parler de valeurs. L’économie est un prétexte pour aborder (ou fuir) le champs des valeurs. Valeur(s): Au service de quoi voulons-nous mettre nos vies ?

    Soyons clair : il n’y aura pas d’indépendance du Québec tout simplement parce que le « nous » n’est plus possible. Le « Je » est le nouveau centre de notre époque, ce qui nous rend de plus en plus vulnérables face aux dérives du capitalisme financier. Et malgré tout, il ne faudrait pas perdre confiance dans le pouvoir de la vie. Il ne faut pas cesser de voir que quelque chose de mystérieux, d’informe, cherche à voir le jour. Au travers de l’incertitude la plus complète quand au devenir de la planète, au moment où le monde semble plus près que jamais de perdre pied, et même si nous étions sur le point de basculer dans un âge barbare – le passage entre deux empires dont parle Attali – même alors il faudrait pouvoir encore s’émerveiller d’un chaos comme les mouvements « Occupy ». Il faudrait pouvoir espérer qu’à travers cette incommunicabilité croissante, à travers les formes en apparence absurdes que prendront nos rituels – prendre son cellulaire POUR NE PAS parler au voisin d’à coté – malgré tout, la société se réorganisera sur des bases humaines, humanistes, parce que les humains – les québécois-e-s – sont ça : d’étranges bêtes, parfois territoriales, parfois compatissantes, parfois protectionnistes, parfois perméables.

  5. L’idée d’indépendance du Québec est-elle morte?

    L’idée d’indépendance politique du Québec semble présentement aussi vieillissante que la génération de babyboomers qui l’a portée. Derrière cette idée, il y a cependant une réalité, celle d’un peuple qui se conçoit comme différent de ses voisins, et cette réalité n’est morte ni vieillissante, même si elle est aussi menacée de bien des manières. Alors quoi faire maintenant?

    Après l’enterrement du Bloc Québécois et devant l’agonie du Parti Québécois, le nouveau parti CAQuiste, poussé par des sondages à faire rêver, vient à peine de sortir de son nid. Avec la mise entre parenthèse de l’idée d’indépendance pour dix ans comme principal programme politique, on ne peut cependant pas dire qu’il offre une voie consistante de renouveau.

    En tout cas, l’électorat du Québec lui semble loin d’avoir fait son nid dans le giron de la CAQ, pas plus qu’il ne l’avait fait dans celui de l’ADQ. Ce même électorat, qui vient de jeter Gilles Duceppe aux poubelles de la politique fédérale, le verrait bien comme premier ministre du Québec, à la tête du PQ. Pour une valse musette, c’en est tout une.

    Une élection culturelle
    Pour moi, l’élection des 58 députés du NPD au dernier scrutin fédéral a été une élection culturelle, une sorte de happening collectif, plus proche de l’œuvre d’art que l’action politique. Elle n’avait strictement rien à voir avec le contexte économique et avec les programmes politiques des partis. Cette élection a tout d’une stépette, dans le plus pur style de Gilles Vigneault à la fin d’une chanson.

    Dire cela peut aussi avoir l’air d’une simple stépette. Et pourtant, je pense qu’avant et au fond de nos institutions politiques, économiques ou sociales, il y a réellement une culture, un système de pensée qui est le siège de notre âme collective.

    Je ne prétends pas être capable de décrire cette culture mais je crois savoir pourquoi nous, les Occidentaux, sommes si incompétents dans la prise en compte de cette réalité, tout comme nous semblons avoir ignoré jusqu’à l’existence même de l’inconscient individuel jusqu’à ce que Freud nous le fasse entrevoir. C’est que notre propre culture (occidentale) repose sur des fondements qui en sont la négation la plus radicale, à savoir l’individualisme et le matérialisme. Or une culture est une réalité qui est sociale plutôt qu’individuelle et mentale plutôt que matérielle. Nous ne reconnaissons de réalité mentale que celle de l’individu mais ce n’est pas parce que nous ignorons ou nions la culture (pour nous) que nous aurions réussi à nous en affranchir pour devenir réellement de simples « individus », conformément à notre mythe occidental.

    Et l’indépendance politique?

    Pour en revenir à la question de notre indépendance nationale, il faudrait d’abord se demander pourquoi nous ne l’avons jamais vraiment choisie, ni en 1995, ni en 1980, ni avant. Peut-être étions-nous suffisamment conscients du fait qu’il était plus intéressant pour nous de faire partie du groupe dominant au sein du plus grand empire de l’époque, l’empire anglo-saxon, plutôt que de risquer d’être relégués à la classe des exclus ou des dominés, à l’instar de cette Amérique latine tout aussi européenne que nous dans ses sources. Bref, parce que notre identité d’Occidentaux était plus lourde que notre identité de Canadiens-français ou de Québécois, et parce que l’une et l’autre pouvaient cohabiter.

    La question de l’identité est au cœur même du problème soulevé ici. Or, pour l’espèce humaine, le fait de créer des identités culturelles distinctes de celles des voisins est aussi fondamental que le fait de parler. Or nous ne serons jamais une espèce unilingue.

    L’identité est une bibitte difficile à tuer. Qu’on pense seulement à la résistance manifestée, après plus de cinq siècles de conquête, par les peuples autochtones des Amériques, au prix de vies vécues dans la misère et le mépris. Alors qu’une simple abdication de la foi identitaire aurait suffit pour garantir une vie de gens riches et choyés (au moins pour ceux du Canada).

    Pour nous, Québécois occidentaux riches et choyés, ces exemples n’ont rien pour nous séduire mais, dans les replis de notre conscience culturelle, nous ne sommes pas différents. Dès lors, si les circonstances nous permettent d’accéder à l’affirmation politique de notre identité sans avoir à subir les conséquences néfastes de l’exclusion ou de la marginalisation, nous n’hésiterons pas à la saisir.

    À court terme, l’affirmation de la vraie identité du ROC, depuis que le gouvernement Harper en canalise l’expression, est certainement un facteur qui suscite la consolidation de l’identité québécoise. Car l’identité est une valse qui se danse à deux et qui carbure à l’opposition. Or les Canadiens du ROC semblent en train de vivre leur révolution tranquille pour devenir ce qu’ils sont vraiment, en suivant le fil des valeurs inscrites au plus profond de leur culture.

    À plus long terme, ce sont aussi les paramètres globaux de la société occidentale qui pourraient bouger assez radicalement, dans la mesure où un nouveau contexte de mondialisation vient remettre en question la domination de l’Occident et les modalités de son affirmation identitaire. Dans ce contexte, ce qui sera déterminant pour nous, ce sont les destinées politiques des autres minorités nationales à l’intérieur même du bloc occidental, principalement celles des Catalans, Basques, Irlandais, Flamands, etc. Tous ces peuples s’accommodent depuis longtemps de statuts de minorités nationales et rien n’empêche que ce genre d’accommodement raisonnable soit aussi notre destin pour un temps indéfini. Mais les choses sont peut-être en train de changer lorsque même les peuples de la tranquille Belgique flirtent avec le divorce.

    Car les identités ne disparaissent pas facilement : elles ne font que se déplacer dans une hiérarchie des identités. Elles peuvent s’additionner mais pas se soustraire. Sauf en cas de génocide.

    Dès lors, il est tout à fait possible que nous continuions encore longtemps à ranger notre identité québécoise derrière nos identités canadienne, nord-américaine ou occidentale mais je doute que nous puissions faire le choix de disparaître pour nous fondre dans une autre identité. Nos désirs d’affirmation politique peuvent se faire plus silencieux pour un temps mais cela ne signifie pas qu’ils aient vraiment été asphyxiés.

    Quoi faire maintenant?
    Quant à la question de départ, je veux bien qu’à plus court terme, nous cessions de débattre en permanence de constitution ou de référendum mais cela ne signifie pas que rien d’autre n’est possible. Alors quoi faire?

    D’abord, préserver et surtout promouvoir l’usage du français.

    Ensuite, continuer à développer une culture et des institutions qui s’inspirent de notre âme collective et qui lui donnent une expression, de façon à alimenter le dynamisme culturel qui pourra inciter les immigrants à participer à un projet commun de société.

    En même temps, continuer à conquérir notre autonomie dans tous les domaines : économie, diplomatie, énergie, arts, finance, systèmes sociaux, etc.

    Enfin, sur le plan strictement politique, élire au Québec des gouvernements qui priorisent ces axes de développement. Et au fédéral, ne surtout pas refaire l’erreur de militer dans la construction d’un utopique Canada qui serait bilingue et biculturel, tel que Trudeau nous en a fait miroiter le rêve. N’importe quelle autre stépette fera l’affaire.

    Et l’indépendance politique suivra, peut-être. Si elle doit venir, elle viendra comme un couronnement, alors que nous pensions qu’elle devait servir d’instrument pour fabriquer la société qui nous ressemble. Et elle pourrait bien venir de notre vivant.

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