Regard global sur une crise sociale imprévue

« Il est rare que quelqu’un soit 100 % dans l’erreur. »
Ken Wilber

Il y a longtemps que le Québec a connu une crise sociale de l’ampleur de celle déclenchée par les étudiants en février 2012. Et il y a encore plus longtemps que la discussion publique a été aussi animée, en partie, sans doute, du fait des nouveaux moyens de communication accessibles à tous.

Il y a actuellement consensus, chez la plupart des observateurs, sur le fait que cette crise, à l’origine bien délimitée, a été le catalyseur d’une critique tout azimut du gouvernement, de la corruption, des abus et privilèges, de la mentalité du chacun pour soi, du développement à courte vue, etc. Il y a, chez une bonne partie de la population, un ras-le-bol qui a profité de l’opportunité offerte par la grève historique des étudiants pour s’exprimer bruyamment. Mais lorsque la poussière sera retombée, qu’aurons-nous appris de ces événements?

J’ai lu des dizaines de commentaires sur cette crise qui a pris tout le monde par surprise. Les perspectives et les arguments évoqués par tout un chacun sont en général sensés et raisonnables, mais aussi partiels. À vrai dire, aucun argument  et aucune perspective spécifiques ne peuvent prétendre résumer et clore le débat. Nous assistons, ici, aux premiers signes annonciateurs de changements sociaux et politiques majeurs : le passage d’une société fondée sur une logique réductionniste (matérialiste, productiviste, individualiste, fonctionnant en silo) à une logique inclusive et intégrale, avec une compréhension profonde des liens faisant de la société un tout cohérent.

Le changement de vision n’est pas la conséquence de la découverte d’une nouvelle théorie mais celle de l’écosystème des sociétés avancées : des individus ayant des conceptions du monde à des stades très différents d’évolution de la pensée (par exemple le mythique du fondamentalisme religieux et le relativisme du postmodernisme), des industries primaires fonctionnant comme au 19e siècle, des institutions « modernes » peinant à évoluer, des échanges commerciaux globalisés et de l’information en qualité et quantité inimaginables circulant de manière quasi instantanée . Conséquemment, nous avons conscience de la globalité des problèmes et de leur interconnexion, et nous sommes témoins de l’impuissance des gouvernements à mettre en place et appliquer des solutions « solidaires » appropriées à la nature des problèmes.

Le passage que nous vivons, qui est véritablement un changement de paradigme, c’est-à-dire le remplacement d’un modèle explicatif révolu par un autre plus cohérent, capable d’intégrer un plus grand nombre de faits et d’en faire sens, est fort bien décrit dans un texte récent[1] d’Andrée Mathieu, paru sur le site de l’Agora. Les professeurs Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, tous deux spécialisés en gestion de crise, partagent sensiblement la même perspective dans un texte paru dans Le Devoir du 6 juin 2012[2].

Des éléments du nouveau modèle, développé et décrit de manière très détaillée par le philosophe américain Ken Wilber et les nombreux théoriciens de la mouvance intégrale, se retrouvent dans un grand nombre de commentaires qui ont été publiés sur la crise. Mais il manque souvent à ces commentaires la vision d’ensemble qui permettrait de voir la cohérence et les liens entre les éléments présentés, de même que leur ambiguïté, c’est-à-dire l’impossibilité de les identifier de manière absolue comme « bien » ou « mal ».

Les observations sont souvent justes mais limitées, excluant les faits qui ne cadrent pas dans le raisonnement. Par exemple, comment interpréter le fait que ce n’est pas la majorité des étudiants qui ont fait la grève et que tous ne refusent pas l’augmentation des frais de scolarité? N’y a-t-il pas là une question de valeurs ayant une dimension personnelle, sociale, culturelle (différence anglophones et francophones) et institutionnelle? On ne répond pas à ce genre de questions à l’aide de slogans, sans une pensée nuancée, complexe et capable d’accueillir et de comprendre de manière cohérente des positions très différentes.

Si la description des fondements de la crise actuelle est davantage le domaine des intellectuels, la perception et le « senti » de ces fondements sont à la portée de tous. On en a un bon exemple avec Québécois 101, un petit livre récent du sondeur Pierre Côté. A priori, ce livre n’avait rien à voir avec les événements que nous avons connus, a posteriori, il nous en décrit la toile de fond.

L’état d’esprit de l’époque
L’intérêt de Québécois 101, un ouvrage facile à lire écrit de manière limpide, est de nous révéler  l’état d’esprit d’une bonne majorité de Québécois. L’élément le plus significatif de leur état d’esprit, à mon sens, est de ne pas faire confiance à leurs dirigeants, que ce soit au niveau politique, médiatique, juridique ou syndical. Le sociologue Gérard Bouchard faisait le même constat dans Le Devoir du 12 juin : « le Québec souffre présentement d’une crise de confiance généralisée envers ses élites et ses institutions. »[3] La qualité que les Québécois valorisent le plus est l’honnêteté et comme tout le monde a vu que certains de ses dirigeants ont frayé avec des entrepreneurs véreux, que des titulaires de charges publiques ont même organisé ou participé à des fraudes  et que les partis politiques ont contourné les lois pour obtenir du financement, la confiance a été profondément minée. Quand la concentration des médias atteint un niveau inégalé, que les plus importants d’entre eux n’hésitent pas à manipuler l’opinion publique en ne donnant la parole qu’à ceux qui pensent comme eux, et que le système légal est inaccessible financièrement à la majorité de la population, comment la confiance peut-elle exister? Comme le souligne Pierre Côté, dans de telles circonstances, l’individualisme règne, la solidarité disparaît et la société perd sa définition : sa cohérence se délite.

Plusieurs autres éléments mis en lumière par Pierre Côté confirment cette perte de cohésion sociale. Le plus triste est que plus les gens ont des revenus élevés, moins ils sont généreux, plus ils sont individualistes  et conservateurs. Le confort et le maintien d’une situation privilégiée priment tout pour une bonne partie des mieux nantis.

Le résultat global est à l’avenant : la solidarité est très mal en point, les valeurs collectives semblent disparues de l’inconscient collectif, les trois quarts des gens affirment qu’il n’existe aucun projet porteur pour le Québec et 94 % d’entre eux s’entendent pour dire que le Québec et le Canada sont en panne de leaders. Il n’est pas surprenant que la majorité soit pessimiste quant à l’avenir.

Mais pour prendre la pleine mesure du désarroi, il faut comparer le climat actuel avec celui de la Révolution tranquille d’il y a cinquante ans. Le contraste est frappant : le Québec actuel n’a pas de vision, pas d’idéal inspirant et pas de leaders personnifiant l’élan et les espoirs. Il y a un gigantesque fossé, un abîme, entre l’état d’esprit du Québec de 1962 et celui de 2012. Nous aurions besoin d’une autre révolution tranquille mais alors que le Québec de 1960 sortait de la « grande noirceur », le Québec de 2012 baigne dans son confort et la majorité ne voit pas de raison suffisante pour changer.  Le Québec de 2012 a mal à l’âme et il a besoin de retrouver un élan vital fait de confiance et d’effort collectif. Mais pour cela, il faudra que des gens et des idées lui donnent envie de bouger pour des changements dont il peut concevoir clairement les avantages. À cet égard, le « Plan Nord » est un flop monumental, tout comme les gaz de schiste et la perspective du pétrole dans le Golfe du St-Laurent.

On dirait que nous concevons le progrès comme une régression à une économie dégradée de chasseurs-cueilleurs : « cueillir » des ressources naturelles non renouvelables sans perspectives sur l’avenir, sur ce qu’il adviendra lorsqu’elles seront épuisées, en envoyant des « cueilleurs » par avion, en rotation toutes les trois semaines. Ce n’est pas cela qui donnera au Québec l’inspiration dont il a besoin. Certes, il s’agira sûrement d’emplois très bien payés mais qu’en retirera le Québec à long terme? Et les Premières nations dont nous envahirons les territoires ancestraux? Notre bilan carbone en sera-t-il amélioré ou détérioré?

Comme plusieurs personnes l’ont déjà noté, la crise déclenchée par les étudiants rejoint celle du mouvement « Occupy ». C’est cette protestation contre l’immobilisme de la société en face de ses défis de concentration du pouvoir, de financiarisation de l’économie, d’environnement, de mobilité sociale et de croissance des inégalités, entre autres problèmes, qui se trouve en filigrane des événements. Les étudiants contestataires ne sont pas des « enfants-rois », comme les a qualifiés avec mépris Lysiane Gagnon dans La Presse[4], ils sont un symptôme de la maladie du corps social tout entier, ils sont les canaris dans la mine.

Crise de vision, crise de valeurs, crise de société
Il n’y a pas de solution technique à la crise, comme l’ont écrit les professeurs Therrien et Lagadec[5]. La seule manière d’éviter les échecs assurés est de « réécrire des futurs partagés », selon leur belle expression, de « prendre en charge les questions de fond, de changer les visions, les repères, les cadres d’analyse et d’action, les perspectives. »

Compte tenu de l’état de déliquescence sociale, politique et culturelle sous-jacent à la crise, la première chose à faire ne serait-elle pas d’énoncer les valeurs que l’on entend favoriser parce qu’elles sont essentielles à la solidité et au dynamisme d’une société?  Disons, par exemple, que l’on désire favoriser l’honnêteté (la valeur la plus désirable selon les Québécois), l’humilité qui va de pair avec l’honnêteté, la justice, la solidarité, l’égalité des chances, l’excellence, le dépassement de soi, la hauteur morale, le dialogue et la créativité. Quelles attitudes les chefs doivent-ils cultiver afin de donner l’exemple? Quelles politiques peuvent-ils concevoir? Comment évaluerions-nous la performance du gouvernement Charest sous cet angle? Le 75 000 $ que M. Charest reçoit chaque année du Parti Libéral et qu’il n’a reconnu ouvertement qu’une fois forcé de le faire constitue-t-il un exemple d’honnêteté et de franchise?

Lorsque le gouvernement Charest a parlé de la « juste part » des étudiants pour combler le sous-financement universitaire, il avait un argument sensé et raisonnable. L’idée d’une « juste part » de chacun est une composante essentielle de l’adhésion des citoyens au système de leur société. Mais cette « juste part » n’existe pas dans l’abstrait et la compréhension qu’on en a, de même que son acceptabilité sociale, reposent entièrement sur les valeurs d’une société. Au surplus, la « justesse » et la « justice » de la juste part ne se limitent pas à une dimension financière. La justesse d’une politique ne devrait-elle pas se traduire par le fait qu’elle renforce, par exemple, la cohésion de la société, dont la solidarité, l’égalité des chances, une valeur à laquelle les Québécois sont très attachés, et le dialogue entre toutes les parties prenantes? Malheureusement M. Charest ne pouvait pas s’appuyer sur l’augmentation des écarts de revenus entre les mieux et les moins bien nantis pour parler de la « juste part » des mieux nantis.

En fait, en décrétant une hausse relativement importante des frais de scolarité sans consensus solide et sans vision à long terme, le gouvernement semble s’être simplement conformé à l’esprit du temps (dont il représente quasiment une image d’Épinal) et à sa mentalité à courte vue, individualiste, utilitariste, matérialiste, conformiste, sans imagination et sans autre perspective qu’économique ou même comptable.

La crise du politique
En tant que « gestionnaire » des institutions de la société, le gouvernement Charest a la plus grande part de responsabilité dans la crise actuelle. Il serait cependant trop facile de lui faire porter toute la responsabilité: il est le reflet des forces et de l’idéologie dominant la société. Vu de l’extérieur, il semble que l’orgueil et l’entêtement l’aient empêché de concevoir un processus qui aurait pu calmer le jeu et mener à une vision passablement consensuelle. Au lieu de cela, il a prétendu que le débat avait déjà eu lieu. On peut lui concéder qu’il avait été amorcé mais certainement pas que tout avait été dit.

Aujourd’hui, la démarche « technique » à mettre en place semble plutôt évidente : des états généraux sur l’éducation post-secondaire, qui permettraient de faire le point sur l’ensemble du système, sur ses objectifs, les valeurs sous-jacentes à sa gestion, la place de la recherche, ses relations avec la communauté et non seulement sur un éventuel « déficit de financement » des universités. Mais cela n’est que l’aspect « institutionnel » et technique de la crise. Ce sont les enjeux de fond qui doivent être discutés. Ils peuvent certainement être abordés lors d’états généraux sur l’éducation post-secondaire mais, évidemment, ils débordent largement ce cadre.

On ne peut compter sur aucun des partis politiques actuels pour aborder les choses en profondeur. La perspective du pouvoir n’est pas un facteur d’innovation et nous avons besoin de perspectives plus complexes et plus englobantes que ce que réclame un message politique formulé en quinze secondes. En fait, le besoin d’une nouvelle force politique, incarnant une manière nouvelle de concevoir les choses et d’agir, est ressenti par une grande partie de la population, même si c’est de manière floue et intuitive. Québec Solidaire, à gauche, et la CAQ, à droite, sont des signes de ce besoin. Mais ni l’un ni l’autre n’ont beaucoup d’avenir parce que la gauche a de la misère à sortir de visions dichotomiques où le bien ne se trouve que de son côté[6] alors que la droite est dépourvue des perspectives d’ensemble nécessaires à une vision cohérente à long terme.

En fait, nous assistons à la démonstration des impasses générées par un mode de pensée dichotomique et réducteur, héritage du siècle des Lumières, et à l’émergence d’un mode de pensée multi perspectiviste intégral (la subjectivité et l’objectivité, l’individu et la société sont des dimensions inséparables de la réalité une[7]).

Si la valeur d’une théorie se mesure, entre autres, par sa capacité prédictive, je me risque à prédire que, peu importe qui formera le prochain gouvernement, les années qui viennent verront une intensification des débats de société, parce que les solutions imaginables par les gouvernements pour améliorer le fonctionnement de la société passeront largement à côté des questions auxquelles il faudrait répondre avant d’imaginer des solutions. La question des frais de scolarité de l’éducation post-secondaire n’est qu’une des situations problématiques. Les infrastructures de transport intra et interurbain en sont une autre, tout comme le système de santé et last but not least, toutes les questions environnementales. La contestation initiée en février 2012 les étudiants n’est que l’annonce de ce qui va suivre.

Chose certaine, l’intensité et le nombre d’interventions entraînées par le débat actuel sont un signe évident que la discussion de fond est commencée.


[1] Directe, indirecte : le choc des démocraties, Andrée Mathieu, Encyclopédie de l’Agora pour un monde durable.

[2] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, Le Devoir, 6 juin 2012

[3] Au-delà de la crise : retrouver les voies du Québec, Gérard Bouchard, Le Devoir, 12 juin 2012

[4] Il faut miser sur le temps, Lysiane Gagnon, La Presse, 15 mai 2012

[5] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec. Op. Cit.

[6] L’exemple le plus récent et le plus explicite de cette pensée dichotomique est le manifeste de la CLASSE, publié dans Le Devoir du 12 juillet.

[7] Cette dimension est effleurée dans l’essai récent de David Robichaud et Patrick Turmel La juste part (Collection Documents, Atelier 10, 2012)

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2 Commentaires

Classé dans Éducation supérieure, Esprit du temps, Politique québécoise

2 réponses à “Regard global sur une crise sociale imprévue

  1. Merci Christian de nous accompagner dans cette recherche d’un regard, d’une vision et d’un agir plus global.

  2. Gerard St-Onge

    VERS UN “ NEW DEAL” QUÉBÉCOIS ? !…

    Merci Christian pour cette réflexion qui est loin d’être évidente ; en effet au début de la crise étudiante , comme beaucoup, je “ dormais sur la switch ” et ne voyais pas l’impact réel des événements du printemps ; je n’arrivais pas à m’émouvoir pour ces jeunes qui avaient les frais de scolarité les plus bas au Canada et chez qui on demandait un effort financier assez raisonnable pour sortir de la crise. Or après y avoir regardé de plus près, il me semble que les enjeux en cause dépassent de beaucoup une simple question de budget . Telle une rivière au printemps plusieurs affluents ont peu à peu gagné le fleuve jusqu’à Rivière du loup et la force de ce courant est maintenant irrésistible . Comme le souligne Jacques Dufresne : “ Certains événements ne prennent tout leur sens que par la réflexion qui les prolonge”.

    Ce que j’ai vu du printemps québécois m’invite à cette réflexion qui m’oriente vers une vision plus globale de notre projet collectif . Que ce cache-t-il dans ce besoin des citoyens de descendre dans la rue pour manifester au quotidien leur mécontentement ? Essayons de dépasser l’exercice comptable de Mme Courchesne .

    “ Vous avez dit classe moyenne ? ! … ”

    Nous sommes des citoyens américains du nord et à ce titre fortement influencé par le giron de l’économie de marché du Canada et des États-Unis ; or cette zone d’influence traverse une crise majeure actuellement qui se cristallise dans l’élection américaine , elle-même influencée par la crise financière européenne et mondiale . Donc nous sommes emportés par la mouvance globale. Que pouvons nous y faire , étant si petits ; peut-être que ce côté non gigantesque comme les USA peut être un atout dans ce climat hyper-polarisé des nos voisins du Sud . Beaucoup d’observateurs évoquent la disparition progressive de la classe moyenne avec le fameux 1% de privilégiés qui gobe de plus en plus de ressources monétaires et se comporte avec arrogance et mépris pour leurs concitoyens durement éprouvés. ( Voir l’article instructif de Matt Taibbi dans la revue Rolling stone sur les filous de la Bank of America ! ) et le scandale LIBOR.

    Bank of America- Too Croooked to fail.

    http://www.rollingstone.com/politics/blogs/taibblog/talking-wall-street-corruption-libor-scandal-with-eliot-spitzer-20120706

    Selon Eric Liu et Nick Hanauer (The Gardens of democracy – Liu & Hanauer), depuis l’élection de Ronald Reagan en 1980, sous prétexte de réduire la taille du gouvernement, la part de revenu du 1% de privilégiés est passée de 8.5 % à 24 % alors que la moitié inférieure en revenu des américains est passée de 18% à 12.5 % . Si la tendance se maintient , en 2040 le 1% de nantis aura 37% des revenues alors que 50 % des autres auront 6 % !! L’idée même de discuter ces questions aux USA est considérée non-patriotique voir socialiste.
    http://www.amazon.ca/Gardens-Democracy-Eric-Liu/dp/1570618232/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1343161756&sr=8-1

    http://www.charlierose.com/view/interview/12324

    Les écarts au Québec sont sans doute moins spectaculaires, mais les excès gloutons d’un certain milliardaire de la Malbaie que nous ne nommerons pas sont une sorte de métaphore du climat actuel; et je dois avouer que comme médecin, j’aurai à me regarder le nombril . Comment changer nos appétits de consommation en valeurs citoyennes? Ouf c’est là un virement douloureux; je compare cela à un brave homme de 50 ans hypertendu , diabétique et obèse qui doit se mettre à la diète pour remettre sa santé sur les rails.

    Discuter de gratuité scolaire globale au Québec s’inscrit dans ce débat de valeurs profondes qui pourrait nous définir comme une province vraiment différente aspirant à autre chose que de faire grossir le PIB. Peut-être que ressembler à la Finlande plutôt qu’au Texas par exemple serait une vision qui nous convient plus et pourrait même augmenter le PIB.

    “ Pourquoi l’inéquité est non souhaitable ? ”

    Tony Judt , un historien et professeur universitaire britannique décédé récemment (voir les entrevues touchantes avec Charlie Rose sur You Tube ) discute beaucoup de cette question dans son dernier ouvrage “ Ill Fares the Land “ (Penguin ). Il mentionne que, la dernière fois qu’une cohorte de jeunes gens ont exprimé pareille frustration en face du sentiment de vide de leur vie et leur monde sans idéal était dans les années 20 avant la grande dépression, raison pour laquelle les historiens parlaient de génération perdue. À titre de professeur il entend les questions des jeunes: nous savons que quelque chose ne tourne pas rond et on n’aime pas cela. Mais en quoi pouvons-nous croire? Que devons-nous faire?

    Et il reprend un peu le discours de Liu et Hanauer , en 1968 le PDG de GM gagnait 66 fois le salaire de l’employé moyen, alors qu’aujourd’hui le PDG de Wall-Mart gagne 900 fois le salaire moyen . La fortune de la famille fondatrice est évaluée à 90 milliards de $ équivalent à la fortune de 40 % de la population américaine !

    Le plus sérieux dans les guerres de chiffre est ce fait que , aux USA, il y a effondrement de mobilité intergénérationnelle (les enfants de 2012 ont moins de chances d’améliorer leurs conditions de vie par rapport aux parents ou grands-parents ) en somme les plus pauvres le resteront !

    L’inéquité n’est pas qu’intuitivement néfaste, elle est clairement un déterminant de santé telle que démontrée par la position des américains par rapport aux pays scandinaves, par exemple en mortalité périnatale et infantile, espérance de vie, population carcérale, maladie mentale, obésité, malnutrition, anxiété etc..Il suffit de voir le débat actuel sur le Obamacare pour voir qu’ils ne sont pas sortis du bois! Tony Judt de formation européenne parle de “Social democracy “ terme un peu tabou, car même Obama se fait traiter de socialiste chez l’oncle Sam !

    http://www.amazon.ca/Ill-Fares-Land-Tony-Judt/dp/0143118765/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1343162016&sr=8-1t

    Le manque de vision de nos politiciens
    La façon de faire de la politique actuellement au Québec, ne laisse aucune place aux débats de vision ou d’idées à long terme; tout ce qui importe est de gagner la prochaine élection au point où le gouvernement cache à la dernière minute la date des élections comme un voyou qui commence à courir quelques longueurs d’avance en se targuant après d’avoir gagné la course démocratique ? La jeunesse (et des moins jeunes ) en a marre de la politique crasseuse, des trafics d’influence, de la construction enivrée de pots-de-vin, du plan nord où on ne sait pas qui va piller une fois de plus nos richesses naturelles sans rendre de compte aux citoyens du Québec, de l’absence de politique énergétique claire sur le développement des richesses naturelles (gaz de schistes, etc.).
    Comment se fait-il que l’éducation en Finlande (encore eux ), une des meilleures au monde, est si solide dans ce petit pays de 6 millions au climat ingrat qui nous ressemble un peu ?

    Oui au Québec les jeunes ont parlé, du moins une portion agissante de leurs membres , comme le dit Harmonium dans son CD culte : “ on devrait peut-être les écouter ”

    Et Ken Wilber dans tout ça !
    Ce penseur original américain apporte une vision étonnante et synthétique des grandes théories fondatrices de la psychologie-philosophie-sociologie-biologie, pour, comme il le dit lui-même , inclure et transcender les différentes étapes de croissance personnelle ou sociétale que nous traversons dans une vie ou un siècle . Or plutôt que de condamner l’autre, s’identifiant en possesseur de la vérité, il propose de créer des PONTS entre les cultures, religions, systèmes politiques, en somme prendre le meilleur des differences.

    Comment traduire cela en Québécois de 2012 ? Si je résiste au premier “ oui mais..” lorsqu’on me parle du carré rouge et que je fais un travail d’accueil et d’ouverture , je me pose la question: comment écouter ma solidarité citoyenne ? ne va- t’elle pas dans le sens social-démocratique plutôt que l’exercice comptable auquel nous convie M. Charest ? La droite possède des valeurs louables de responsabilté et de liberté individuelle, la gauche des valeurs tout aussi louables d’entraide et d’égalité, pouvons-nous les unir dans un parti qui ne tombe pas dans le piège de l’hostilité et de vouloir anéantir l’autre ?

    Pour Wilber les développements individuel et collectif vont de pair, que vous soyez Rousseauiste (les hommes naissent égaux mais la société civile les rend inégaux, ou Nietzschéen ( les hommes par nature naissent inégaux, et des sociétés fondées sur l’esclavage comme la Grêce ancienne deviennent hautement développées ! ) la dynamique manichéenne est en place et il y a peu de réconciliation possible capable d’un projet mobilisateur de toute la société. Nietzsche voit l’égalité comme artificielle et utopique alors que Rousseau voit l’inégalité comme une construction humaine, donc pouvant être corrigée. Ces aspects existent en chacun de nous et doivent donc être du dialogue démocratique; Mao et Hitler doivent composer, ce n’est pas une mince tâche !

    Wilber croit que l’axe d’identification principal de la gauche est externaliste (le problème peut être corrigé à l’extérieur de soi, ex: le gouvernement ) et celui de la droite internaliste (le problème est individuel donc en rapport avec la responsabilité individuelle). Une embûche majeure vient de la radicalisation de la droite (ex: le tea party) et de la gauche (certains verts radicaux) ; ces factions irréductibles rendent le dialogue presque impossible .

    Conclusion

    Liu et Hanauer nous proposent d’avoir l’esprit du jardinier (gardenbrain) plutôt que celui du robot (machine brain) ; ainsi cela se traduit par une vision plus humaine de l’avenir ; prendre soin de sa population comme d’un jardin ; exemples: les lois du marché ne sont pas dépourvues d’éthique, le marché est une construction humaine donc doit être surveillé avec soin et régularité comme un jardin, l’opportunité de chacun sera un gage de la richesse collective, le rôle du gouvernement est central à la richesse et la santé collective. En somme: “ We’re All Better Off When We are All Better Off. ”

    Wilber s’intéresse à la conscience intégrale individuelle ou collective qui se mesure à sa capacité d’inclure les expériences et de les transcender pour évoluer vers un stade plus développé . Cependant il ne faut ouvrir la télé bien longtemps pour voir la conscience tribale et intolérante vouloir éliminer avec violence souvent ce qui ne lui ressemble pas !

    Au Québec c’est sans doute un avantage d’être plus petit pour établir ce dialogue qui devra dépasser le geste electoral aux quatre ans et animer la démocratie participative. La vision de Wilber des quatre quadrants, niveaux de développement individuel et collectif, états de conscience, vision feminine et masculine, peut nous aider à cerner la globalité de l’impasse actuelle et créer des ponts plutôt que des murailles. Place aux groupes de sagesse pour éclairer nos décisions collectives.

    Gérard St-Onge
    314 Anse au persil
    Rivière du loup Qc
    G5R 5Z6

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