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Sortir des vieux paradigmes ?

L’échangeur Turcot

J’ai commencé ce blogue, il y a quelques jours, habité par mon pessimisme sur l’évolution des choses dans les années à venir, comme des millions d’autres personnes, mais je ne parvenais pas à trouver le « souffle » dont je veux que mes mots soient porteurs.

Je pourrais dire que le souffle est fait de l’émotion et du senti qui doivent accompagner la réflexion et qui lui donnent son cadre et son énergie. Soudainement, il m’est apparu que je retrouvais mon souffle simplement en lui portant attention. On pourrait faire une analogie avec l’odeur que suit une bête pour trouver sa proie, ou avec la piste qu’essaie de distinguer un chasseur dans la forêt. Sans l’émotion et le senti qui habitent le souffle, le cœur ne peut accompagner la tête.

Que je pense à une personne ou une collectivité, le souffle me semble un ingrédient essentiel du pouvoir inspirant d’un projet, d’un point de vue ou d’une idée, et un stimulant de la créativité.

J’en suis arrivé, avec les années, à souhaiter créer une liste de questions à poser pour évaluer la nature des projets collectifs et leurs conséquences sur tous les plans. Une de ces questions serait certainement : ce projet est-il inspirant d’une quelconque façon? D’autres : ce projet augmentera-t-il la fierté de notre collectivité? Quelle est sa dimension « spirituelle », c’est-à-dire comment influencera-t-il « l’esprit du temps »? Vers plus d’individualisme ou un meilleur équilibre entre les dimensions individuelles et collectives? Comment  l’améliorer pour qu’il ait des effets positifs dans le plus de dimensions possibles?

Si ces questions vous paraissent théoriques, pensez au projet de reconstruction de l’échangeur Turcot [1]. Quelles seraient vos réponses aux questions que je pose? Il faut consulter le site du Ministère des transports sur le projet Turcot pour constater que ce genre de réflexions ne semble pas y avoir droit de cité, sauf peut-être  comme note de bas de page dans un des multiples documents qui ont préparé la conceptualisation du projet.

Le type de questions que je soulève me vient directement de la grille intégrale [2], développée par Ken Wilber, grille qui tient compte des dimensions subjectives  et objectives, individuelles et collectives de la réalité. Un échangeur d’autoroute a beau être du béton, ce béton a un effet sur les gens qui le voient, qui l’utilisent et qui vivent à proximité. On ne peut tenir compte seulement de sa capacité à faire circuler des voitures. C’est cette vision étroite et en silo qui fait naître les cauchemars.

La table est mise, les convives viendront
Mais l’esprit de notre temps n’est pas fait que d’individualisme et de raisonnements en silo. Toute personne est désormais en mesure d’observer que les situations sont liées entre elles et qu’il est impossible de les penser « isolément ». Ce type d’observations, où on fait le lien entre diverses situations, n’est pas rare dans les discours critiques. Par exemple, le rapport final de la Commission sur les déterminants sociaux de la santé [3], mise sur pied par l’ONU, fait explicitement les liens entre des situations qui favorisent la santé d’une population et celles qui lui nuisent.

Je cite : « Pour remédier aux inégalités sanitaires et aux disparités des conditions de vie quotidiennes, il faut s’attaquer aux inégalités dans la façon dont la société est organisée, par exemple entre hommes et femmes. La tâche exige un secteur public puissant, déterminé, capable et suffisamment financé. Pour qu’il ait ces atouts, il faut plus que renforcer les instances gouvernementales, il faut renforcer la gouvernance : légitimité, latitude dans l’action (« espace ») et soutien de la société civile, d’un secteur privé responsable et de tous les membres de la société pour défendre l’intérêt commun et réinvestir dans l’action collective. À l’heure de la mondialisation, une gouvernance dévouée à l’équité s’impose depuis le niveau communautaire jusqu’aux institutions mondiales. » Assez éloigné de l’approche uniquement médicale, n’est-ce pas?

Pour moi, la table est mise pour que la réflexion se fasse plus ronde, holistique. Quand elle ne l’est pas, elle perd pratiquement toute sa pertinence.

Mais il m’est difficile d’être optimiste sur les discours critiques ces temps-ci quand je vois le ton du débat dans les journaux et les revues. J’ai encore des espoirs du côté de la revue Nouveau Projet [4] dont le deuxième numéro vient de paraître, mais ils ont diminué après que j’aie lu les textes de leur dossier « Quel progrès? »

Est-on vraiment sérieux quand on écrit qu’après l’effondrement anticipé du système actuel, la clé de la survie serait « des communautés qui, grâce à une agriculture écologiquement viable, emprunteraient la voie de l’autosuffisance, devenant ainsi de plus en plus indépendantes du marché ». Vraiment? L’auteur de la citation, Chris Hedges, a reçu le prix Pulitzer en 2002. Si c’est comme ça que les plus brillants esprits envisagent l’avenir…

Ils sont loin d’avoir tout faux bien sûr. Le même Chris Hedges écrit que « Qui contrôle les images contrôle ceux qui les regardent. » Ce qui est une autre manière d’expliquer que notre environnement – et je dirais particulièrement en ville et avec l’utilisation massive d’internet et du cellulaire – détermine la majorité de nos comportements et de nos pensées. Mais la réflexion sur l’esprit de l’époque s’arrête là. Les diagnostics des critiques sont souvent justes, mais les solutions et leur vision des choses manquent singulièrement du potentiel mobilisateur dont la société a désespérément besoin.  Le texte le plus nuancé et le plus réaliste du dossier de Nouveau Projet sur le progrès, « La Suède ne s’est pas construite en un jour », du philosophe québécois Jocelyn Maclure, est le seul à envisager les petits pas qui améliorent progressivement les choses et à pointer les multiples dimensions d’un thème comme celui des droits de scolarité.

Je me demande souvent  si je suis complètement dans le champ avec la grille intégrale, quand je vois à quel point elle est absente du discours critique dominant. Il est évident que je fais partie de ce que le psychiatre Roger Walsh appelle une « minorité cognitive », selon l’expression du sociologue Peter Berger, c’est-à-dire « un groupe de personnes dont la conception du monde diffère sensiblement de celle tenue pour acquise dans leur société… un groupe formé autour d’un corpus de savoir déviant » [5]. L’avenir dira si ce corpus est fécond et positif mais, pour le moment, il est très minoritaire.

 
Le bon vieux Karl                                                     Ken Wilber

Chose certaine, on cite beaucoup plus souvent Marx que Ken Wilber dans les textes critiques provenant de la gauche. « Désormais, écrit le philosophe québécois Éric Martin, une méta-normativité s’impose à tous les peuples de la terre : la compétitivité, la croissance, la guerre économique » [6]. La perspective revient parfois à un discours n’hésitant pas à utiliser l’expression « lutte des classes » [7]. Disons qu’une nouvelle perspective sur l’évolution de la société, bien que le besoin en soit ressenti intensément, ne fait pas encore partie des discours dominants, qu’ils soient à « droite » ou à « gauche ».

Pourtant, la nécessité de sortir de nos façons habituelles de penser n’est-elle pas évidente quand on regarde la nature des problèmes? Par exemple, il est excessivement rare, dans les discours critiques, qu’on fasse état de la mondialisation des échanges et de la nécessité de créer une institution capable d’encadrer véritablement cette mondialisation. Les institutions actuelles, prises dans leur cadre « national », sont simplement incapables d’imposer les règles à des entreprises multinationales. Et ce ne sont pas les traités de libre-échange qui vont y changer quoi que ce soit. D’où la « course vers le bas » à laquelle se livrent tous les gouvernements pour attirer les investissements chez eux. Pensez à notre Plan Nord à rabais. Ceci n’est-il pas de l’ordre de l’évidence observable par n’importe qui? Mais réaliser que le « cadre national » n’est plus approprié pour gérer la planète demande de sortir des conceptions du monde qui ont dominé l’Occident (et le monde) depuis le Siècle des Lumières. Disons que nous sommes très loin d’en être sortis et que tout le monde ne perçoit pas l’urgence de passer à autre chose.

D’une certaine manière, j’ai le sentiment de me retrouver dans un contexte analogue à celui que j’ai connu lorsque j’ai fondé Le Guide Ressources en 1985 : je vois un phénomène  assez évident (l’insatisfaction profonde de la population, la cohérence des critiques, les besoins de sens…) et j’ai l’impression de pouvoir, très modestement, aider cet élan à devenir plus organisé et plus cohérent. La minorité cognitive sera-t-elle vraiment capable de faire avancer les choses dans le tintamarre social et culturel de notre époque? En ce qui me concerne, je ne peux tout simplement pas tenter autre chose.

P.S. Ce texte est tiré de mon autre blogue, L’État des lieux intimes et politiques, dans lequel j’essaie de présenter les choses d’une manière qui permette de faire le lien entre l’intime et le politique. Je ne publierai sur les Notes de Sutton que les textes contenant une dimension politique explicite. Les gens qui apprécient ma vision du monde et qui ont des intérêts plus larges pourront d’abonner à l’État des lieux intimes et politiques (la boîte est sur la page d’accueil) sur lequel je publierai plus souvent que sur les Notes de Sutton.


[1] L’échangeur Turcot, à Montréal, est un immense spaghetti de voies d’autoroute qui se croisent parfois à 30 mètres dans les airs et qui a fait le vide au sol depuis près de 50 ans.

[2] Une abonnée à ce blogue m’a demandé d’expliquer les grandes lignes de la grille intégrale pour mieux comprendre l’essence de mes commentaires. Je vais le faire dans les prochaines semaines, sans doute en créant une nouvelle « page » sur L’état des lieux intimes et politiques et en y allant progressivement. Ce n’est pas que la théorie soit compliquée à comprendre – à mon sens elle est plutôt simple – mais un blogue n’est pas un livre et un texte de 1000 mots est une limite qu’il est préférable de respecter sur internet quand on s’adresse à un large public. J’irai donc par petites bouchées.

[3] Combler le fossé en une génération, rapport final de la commission. Rapport complet ou Résumé analytique du rapport final.

[4] La revue peut être achetée en ligne en allant sur leur site : nouveauprojet.com/

[5] Roger Walsh, The State of the Integral Enterprise, Journal of Integral Theory and Practice, 4(3), pp. 1-12

[6] Éric Martin, Reprendre nos esprits, Nous autres, 22 août 2012.

[7] Eric Pineault, La lutte c’est classe… contre classe, P.16 du journal Ceci n’est pas la matraque des profs contre la hausse.

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Regard global sur une crise sociale imprévue

« Il est rare que quelqu’un soit 100 % dans l’erreur. »
Ken Wilber

Il y a longtemps que le Québec a connu une crise sociale de l’ampleur de celle déclenchée par les étudiants en février 2012. Et il y a encore plus longtemps que la discussion publique a été aussi animée, en partie, sans doute, du fait des nouveaux moyens de communication accessibles à tous.

Il y a actuellement consensus, chez la plupart des observateurs, sur le fait que cette crise, à l’origine bien délimitée, a été le catalyseur d’une critique tout azimut du gouvernement, de la corruption, des abus et privilèges, de la mentalité du chacun pour soi, du développement à courte vue, etc. Il y a, chez une bonne partie de la population, un ras-le-bol qui a profité de l’opportunité offerte par la grève historique des étudiants pour s’exprimer bruyamment. Mais lorsque la poussière sera retombée, qu’aurons-nous appris de ces événements?

J’ai lu des dizaines de commentaires sur cette crise qui a pris tout le monde par surprise. Les perspectives et les arguments évoqués par tout un chacun sont en général sensés et raisonnables, mais aussi partiels. À vrai dire, aucun argument  et aucune perspective spécifiques ne peuvent prétendre résumer et clore le débat. Nous assistons, ici, aux premiers signes annonciateurs de changements sociaux et politiques majeurs : le passage d’une société fondée sur une logique réductionniste (matérialiste, productiviste, individualiste, fonctionnant en silo) à une logique inclusive et intégrale, avec une compréhension profonde des liens faisant de la société un tout cohérent.

Le changement de vision n’est pas la conséquence de la découverte d’une nouvelle théorie mais celle de l’écosystème des sociétés avancées : des individus ayant des conceptions du monde à des stades très différents d’évolution de la pensée (par exemple le mythique du fondamentalisme religieux et le relativisme du postmodernisme), des industries primaires fonctionnant comme au 19e siècle, des institutions « modernes » peinant à évoluer, des échanges commerciaux globalisés et de l’information en qualité et quantité inimaginables circulant de manière quasi instantanée . Conséquemment, nous avons conscience de la globalité des problèmes et de leur interconnexion, et nous sommes témoins de l’impuissance des gouvernements à mettre en place et appliquer des solutions « solidaires » appropriées à la nature des problèmes.

Le passage que nous vivons, qui est véritablement un changement de paradigme, c’est-à-dire le remplacement d’un modèle explicatif révolu par un autre plus cohérent, capable d’intégrer un plus grand nombre de faits et d’en faire sens, est fort bien décrit dans un texte récent[1] d’Andrée Mathieu, paru sur le site de l’Agora. Les professeurs Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, tous deux spécialisés en gestion de crise, partagent sensiblement la même perspective dans un texte paru dans Le Devoir du 6 juin 2012[2].

Des éléments du nouveau modèle, développé et décrit de manière très détaillée par le philosophe américain Ken Wilber et les nombreux théoriciens de la mouvance intégrale, se retrouvent dans un grand nombre de commentaires qui ont été publiés sur la crise. Mais il manque souvent à ces commentaires la vision d’ensemble qui permettrait de voir la cohérence et les liens entre les éléments présentés, de même que leur ambiguïté, c’est-à-dire l’impossibilité de les identifier de manière absolue comme « bien » ou « mal ».

Les observations sont souvent justes mais limitées, excluant les faits qui ne cadrent pas dans le raisonnement. Par exemple, comment interpréter le fait que ce n’est pas la majorité des étudiants qui ont fait la grève et que tous ne refusent pas l’augmentation des frais de scolarité? N’y a-t-il pas là une question de valeurs ayant une dimension personnelle, sociale, culturelle (différence anglophones et francophones) et institutionnelle? On ne répond pas à ce genre de questions à l’aide de slogans, sans une pensée nuancée, complexe et capable d’accueillir et de comprendre de manière cohérente des positions très différentes.

Si la description des fondements de la crise actuelle est davantage le domaine des intellectuels, la perception et le « senti » de ces fondements sont à la portée de tous. On en a un bon exemple avec Québécois 101, un petit livre récent du sondeur Pierre Côté. A priori, ce livre n’avait rien à voir avec les événements que nous avons connus, a posteriori, il nous en décrit la toile de fond.

L’état d’esprit de l’époque
L’intérêt de Québécois 101, un ouvrage facile à lire écrit de manière limpide, est de nous révéler  l’état d’esprit d’une bonne majorité de Québécois. L’élément le plus significatif de leur état d’esprit, à mon sens, est de ne pas faire confiance à leurs dirigeants, que ce soit au niveau politique, médiatique, juridique ou syndical. Le sociologue Gérard Bouchard faisait le même constat dans Le Devoir du 12 juin : « le Québec souffre présentement d’une crise de confiance généralisée envers ses élites et ses institutions. »[3] La qualité que les Québécois valorisent le plus est l’honnêteté et comme tout le monde a vu que certains de ses dirigeants ont frayé avec des entrepreneurs véreux, que des titulaires de charges publiques ont même organisé ou participé à des fraudes  et que les partis politiques ont contourné les lois pour obtenir du financement, la confiance a été profondément minée. Quand la concentration des médias atteint un niveau inégalé, que les plus importants d’entre eux n’hésitent pas à manipuler l’opinion publique en ne donnant la parole qu’à ceux qui pensent comme eux, et que le système légal est inaccessible financièrement à la majorité de la population, comment la confiance peut-elle exister? Comme le souligne Pierre Côté, dans de telles circonstances, l’individualisme règne, la solidarité disparaît et la société perd sa définition : sa cohérence se délite.

Plusieurs autres éléments mis en lumière par Pierre Côté confirment cette perte de cohésion sociale. Le plus triste est que plus les gens ont des revenus élevés, moins ils sont généreux, plus ils sont individualistes  et conservateurs. Le confort et le maintien d’une situation privilégiée priment tout pour une bonne partie des mieux nantis.

Le résultat global est à l’avenant : la solidarité est très mal en point, les valeurs collectives semblent disparues de l’inconscient collectif, les trois quarts des gens affirment qu’il n’existe aucun projet porteur pour le Québec et 94 % d’entre eux s’entendent pour dire que le Québec et le Canada sont en panne de leaders. Il n’est pas surprenant que la majorité soit pessimiste quant à l’avenir.

Mais pour prendre la pleine mesure du désarroi, il faut comparer le climat actuel avec celui de la Révolution tranquille d’il y a cinquante ans. Le contraste est frappant : le Québec actuel n’a pas de vision, pas d’idéal inspirant et pas de leaders personnifiant l’élan et les espoirs. Il y a un gigantesque fossé, un abîme, entre l’état d’esprit du Québec de 1962 et celui de 2012. Nous aurions besoin d’une autre révolution tranquille mais alors que le Québec de 1960 sortait de la « grande noirceur », le Québec de 2012 baigne dans son confort et la majorité ne voit pas de raison suffisante pour changer.  Le Québec de 2012 a mal à l’âme et il a besoin de retrouver un élan vital fait de confiance et d’effort collectif. Mais pour cela, il faudra que des gens et des idées lui donnent envie de bouger pour des changements dont il peut concevoir clairement les avantages. À cet égard, le « Plan Nord » est un flop monumental, tout comme les gaz de schiste et la perspective du pétrole dans le Golfe du St-Laurent.

On dirait que nous concevons le progrès comme une régression à une économie dégradée de chasseurs-cueilleurs : « cueillir » des ressources naturelles non renouvelables sans perspectives sur l’avenir, sur ce qu’il adviendra lorsqu’elles seront épuisées, en envoyant des « cueilleurs » par avion, en rotation toutes les trois semaines. Ce n’est pas cela qui donnera au Québec l’inspiration dont il a besoin. Certes, il s’agira sûrement d’emplois très bien payés mais qu’en retirera le Québec à long terme? Et les Premières nations dont nous envahirons les territoires ancestraux? Notre bilan carbone en sera-t-il amélioré ou détérioré?

Comme plusieurs personnes l’ont déjà noté, la crise déclenchée par les étudiants rejoint celle du mouvement « Occupy ». C’est cette protestation contre l’immobilisme de la société en face de ses défis de concentration du pouvoir, de financiarisation de l’économie, d’environnement, de mobilité sociale et de croissance des inégalités, entre autres problèmes, qui se trouve en filigrane des événements. Les étudiants contestataires ne sont pas des « enfants-rois », comme les a qualifiés avec mépris Lysiane Gagnon dans La Presse[4], ils sont un symptôme de la maladie du corps social tout entier, ils sont les canaris dans la mine.

Crise de vision, crise de valeurs, crise de société
Il n’y a pas de solution technique à la crise, comme l’ont écrit les professeurs Therrien et Lagadec[5]. La seule manière d’éviter les échecs assurés est de « réécrire des futurs partagés », selon leur belle expression, de « prendre en charge les questions de fond, de changer les visions, les repères, les cadres d’analyse et d’action, les perspectives. »

Compte tenu de l’état de déliquescence sociale, politique et culturelle sous-jacent à la crise, la première chose à faire ne serait-elle pas d’énoncer les valeurs que l’on entend favoriser parce qu’elles sont essentielles à la solidité et au dynamisme d’une société?  Disons, par exemple, que l’on désire favoriser l’honnêteté (la valeur la plus désirable selon les Québécois), l’humilité qui va de pair avec l’honnêteté, la justice, la solidarité, l’égalité des chances, l’excellence, le dépassement de soi, la hauteur morale, le dialogue et la créativité. Quelles attitudes les chefs doivent-ils cultiver afin de donner l’exemple? Quelles politiques peuvent-ils concevoir? Comment évaluerions-nous la performance du gouvernement Charest sous cet angle? Le 75 000 $ que M. Charest reçoit chaque année du Parti Libéral et qu’il n’a reconnu ouvertement qu’une fois forcé de le faire constitue-t-il un exemple d’honnêteté et de franchise?

Lorsque le gouvernement Charest a parlé de la « juste part » des étudiants pour combler le sous-financement universitaire, il avait un argument sensé et raisonnable. L’idée d’une « juste part » de chacun est une composante essentielle de l’adhésion des citoyens au système de leur société. Mais cette « juste part » n’existe pas dans l’abstrait et la compréhension qu’on en a, de même que son acceptabilité sociale, reposent entièrement sur les valeurs d’une société. Au surplus, la « justesse » et la « justice » de la juste part ne se limitent pas à une dimension financière. La justesse d’une politique ne devrait-elle pas se traduire par le fait qu’elle renforce, par exemple, la cohésion de la société, dont la solidarité, l’égalité des chances, une valeur à laquelle les Québécois sont très attachés, et le dialogue entre toutes les parties prenantes? Malheureusement M. Charest ne pouvait pas s’appuyer sur l’augmentation des écarts de revenus entre les mieux et les moins bien nantis pour parler de la « juste part » des mieux nantis.

En fait, en décrétant une hausse relativement importante des frais de scolarité sans consensus solide et sans vision à long terme, le gouvernement semble s’être simplement conformé à l’esprit du temps (dont il représente quasiment une image d’Épinal) et à sa mentalité à courte vue, individualiste, utilitariste, matérialiste, conformiste, sans imagination et sans autre perspective qu’économique ou même comptable.

La crise du politique
En tant que « gestionnaire » des institutions de la société, le gouvernement Charest a la plus grande part de responsabilité dans la crise actuelle. Il serait cependant trop facile de lui faire porter toute la responsabilité: il est le reflet des forces et de l’idéologie dominant la société. Vu de l’extérieur, il semble que l’orgueil et l’entêtement l’aient empêché de concevoir un processus qui aurait pu calmer le jeu et mener à une vision passablement consensuelle. Au lieu de cela, il a prétendu que le débat avait déjà eu lieu. On peut lui concéder qu’il avait été amorcé mais certainement pas que tout avait été dit.

Aujourd’hui, la démarche « technique » à mettre en place semble plutôt évidente : des états généraux sur l’éducation post-secondaire, qui permettraient de faire le point sur l’ensemble du système, sur ses objectifs, les valeurs sous-jacentes à sa gestion, la place de la recherche, ses relations avec la communauté et non seulement sur un éventuel « déficit de financement » des universités. Mais cela n’est que l’aspect « institutionnel » et technique de la crise. Ce sont les enjeux de fond qui doivent être discutés. Ils peuvent certainement être abordés lors d’états généraux sur l’éducation post-secondaire mais, évidemment, ils débordent largement ce cadre.

On ne peut compter sur aucun des partis politiques actuels pour aborder les choses en profondeur. La perspective du pouvoir n’est pas un facteur d’innovation et nous avons besoin de perspectives plus complexes et plus englobantes que ce que réclame un message politique formulé en quinze secondes. En fait, le besoin d’une nouvelle force politique, incarnant une manière nouvelle de concevoir les choses et d’agir, est ressenti par une grande partie de la population, même si c’est de manière floue et intuitive. Québec Solidaire, à gauche, et la CAQ, à droite, sont des signes de ce besoin. Mais ni l’un ni l’autre n’ont beaucoup d’avenir parce que la gauche a de la misère à sortir de visions dichotomiques où le bien ne se trouve que de son côté[6] alors que la droite est dépourvue des perspectives d’ensemble nécessaires à une vision cohérente à long terme.

En fait, nous assistons à la démonstration des impasses générées par un mode de pensée dichotomique et réducteur, héritage du siècle des Lumières, et à l’émergence d’un mode de pensée multi perspectiviste intégral (la subjectivité et l’objectivité, l’individu et la société sont des dimensions inséparables de la réalité une[7]).

Si la valeur d’une théorie se mesure, entre autres, par sa capacité prédictive, je me risque à prédire que, peu importe qui formera le prochain gouvernement, les années qui viennent verront une intensification des débats de société, parce que les solutions imaginables par les gouvernements pour améliorer le fonctionnement de la société passeront largement à côté des questions auxquelles il faudrait répondre avant d’imaginer des solutions. La question des frais de scolarité de l’éducation post-secondaire n’est qu’une des situations problématiques. Les infrastructures de transport intra et interurbain en sont une autre, tout comme le système de santé et last but not least, toutes les questions environnementales. La contestation initiée en février 2012 les étudiants n’est que l’annonce de ce qui va suivre.

Chose certaine, l’intensité et le nombre d’interventions entraînées par le débat actuel sont un signe évident que la discussion de fond est commencée.


[1] Directe, indirecte : le choc des démocraties, Andrée Mathieu, Encyclopédie de l’Agora pour un monde durable.

[2] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, Le Devoir, 6 juin 2012

[3] Au-delà de la crise : retrouver les voies du Québec, Gérard Bouchard, Le Devoir, 12 juin 2012

[4] Il faut miser sur le temps, Lysiane Gagnon, La Presse, 15 mai 2012

[5] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec. Op. Cit.

[6] L’exemple le plus récent et le plus explicite de cette pensée dichotomique est le manifeste de la CLASSE, publié dans Le Devoir du 12 juillet.

[7] Cette dimension est effleurée dans l’essai récent de David Robichaud et Patrick Turmel La juste part (Collection Documents, Atelier 10, 2012)

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Fin de cycle: l’impasse du souverainisme

Fin de cycle, le brillant essai de Mathieu Bock-Côté sur l’impasse de la démarche souverainiste, devrait être une lecture obligée pour tous ceux et celles qui s’intéressent à la situation politique du Québec.

L’analyse du sociologue est brillante, claire, très bien argumentée et je partage entièrement son constat de l’impasse qu’il détaille sous toutes les coutures. Une des thèses les plus originales de ce livre est son analyse des orientations technocratiques, modernistes et multiculturalistes des partis politiques québécois, toutes tendances confondues, en rupture avec les racines canadiennes-françaises. Ce que je partage moins est le retour  au « conservatisme » (qui a peu de choses à voir avec la nouvelle « droite » qu’il décrit plutôt comme hyper moderniste) comme stratégie d’un « peuple appelé à gérer intelligemment la défaite d’un idéal qui en était venu à se confondre à son propre destin ».

Pour Bock-Côté, ce nouveau conservatisme, nécessaire à la survie de la majorité canadienne-française, passe par l’affirmation claire des valeurs occidentales et de ses racines historiques, et la mise au rancart du « multiculturalisme » et du modernisme technocratique poussés également, mais de manières différentes, par la gauche et par la droite. Le métissage avancé de Montréal, où la majorité canadienne-française aura perdu ce statut majoritaire d’ici dix ans, n’est jamais évoqué, pas plus que la coupure entre la grande région montréalaise et le reste du Québec. Va pour l’affirmation claire des valeurs « occidentales » mais je ne défendrai pas le catholicisme, même si celui-ci est beaucoup plus tolérant que d’autres religions, encore prises  dans leurs racines historiques et leur conscience « mythologique ». D’ailleurs, le catholicisme n’échappe pas plus que les autres à cette conscience mythologique, même  s’il s’est adapté à ce qu’il ne pouvait plus contester.

La faiblesse (relative) de la thèse de Bock-Côté est de sous-estimer l’influence du contexte mondial. Il ne fait qu’évoquer très rapidement ce contexte en parlant  des  classes moyennes qui sortent peu à peu des paramètres du modèle québécois « pour se redéployer dans les paramètres de l’économie continentale et mondialisée ».  Pourtant, à une ou deux reprises, il évoque clairement le fait que la remise en question des modèles «  multiculturels » se fait dans de nombreux pays (l’Angleterre, l’Allemagne et la France au premier chef). Il y a quelque chose qui dépasse les frontières du Québec dans ce mouvement qui affecte, en réalité, la planète entière.

Une autre faiblesse de sa thèse est de tenir à l’écart tout ce qui n’est pas « canadien-français ». Par exemple, il écrit : « Cinquante ans après la Révolution tranquille, il serait peut-être temps de définir une politique de l’expérience historique qui travaille à préserver les assises fondamentales sur lesquelles s’édifie une communauté  politique. Une politique qui fasse de la restauration du processus de transmission culturelle son premier impératif. » `

Mathieu Bock-Côté ne semble pas se rendre compte ou tient pour sans importance qu’il y a aussi une nouvelle  communauté politique et culturelle en train de naître, qu’elle inclut tout le monde et n’a rien à voir avec le multiculturalisme communautaire. Bien sûr, la majorité a le droit et le devoir de protéger son héritage et d’en transmettre l’histoire à tous les citoyens québécois, mais on ne peut pas penser la communauté politique québécoise en excluant une partie de ses citoyens. Peut-être ai-je lu trop vite, mais je n’ai pas vu une ligne de Fin de cycle qui évoque la minorité anglophone, les nouveaux arrivants et les peuples autochtones.

À mon sens, Fin de cycle regarde un peu trop vers l’arrière pour inspirer qui que ce soit. Le conservatisme de Mathieu Bock-Côté est une stratégie purement défensive alors que la société québécoise, comme toutes les sociétés occidentales, a un besoin critique d’une vision inspirante, tournée vers l’avenir et capable de lui donner un nouveau dynamisme. Cependant, je rends grâce à l’auteur d’avoir dit et montré les choses telles qu’elles sont et d’insister sur le fait que faire table rase du passé n’est pas une option. Ceux et celles qui pourront inspirer les Québécois ont à en tenir compte.

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Le Québec au 21e siècle: Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?

«Ce que je dis, c’est que ça me fait vraiment mal, l’actuel de la québécitude,  l’état du projet. Je serais porté à penser que c’est mort, l’affaire, mais je ne peux pas me faire à l’idée que c’est mort, l’affaire!»
Fred Pellerin, entrevue dans Le Devoir du 19 novembre 2011

Je me suis senti partagé entre la sympathie et les grincements de dents en prenant connaissance du diagnostic de Fred Pellerin sur l’état actuel du Québec. La sympathie, c’est pour le sentiment devant la situation globale de la «québécitude». Les grincements de dents, c’est pour «l’état du projet» et «l’affaire». «L’affaire» me semblant résumer à elle seule le flou, les non-dits, la difficulté de concevoir et d’énoncer clairement le «projet» et la «québécitude». Ouatte de phoque, peut-on parler clairement quand on veut être compris?

Bon, je ne vais pas tirer plus que nécessaire sur Fred, c’est un poète, pas un analyste politique. Pour le moment, ce qui importe, c’est la difficulté d’accepter le diagnostic, même si chacun peut interpréter «l’affaire» à sa manière. Mon interprétation de «l’affaire» est que le projet indépendantiste, tel que défini  depuis 50 ans, est mort. Le cadavre est encore chaud et certains espèrent une réanimation, mais la seule question qui m’importe est : qu’est-ce qu’on fait maintenant? Comment penser l’avenir du Québec sans la perspective de l’indépendance politique?

Il est toujours possible d’assister à une résurrection de «l’affaire» si le gouvernement Harper continue de démontrer aux Québécois que leur présence et leur opinion n’ont aucune valeur particulière dans la définition de la politique canadienne, mais j’imagine que s’ils tiennent vraiment au Canada, ils vont s’arrêter avant le miracle.

Quelques points de repères et quelques perspectives
Pour concevoir les possibles et les probables du Québec, il est indispensable de considérer diverses perspectives à différentes «hauteurs» locale (québécoise), régionale et nationale (canadienne), nord-américaine, occidentale et, finalement, mondiale.

Économie et démographie. Avec ses 8 millions de citoyens, le Québec représente un peu moins de 1/4 de la population du Canada, 1/40ième  de la population américaine et canadienne et 1/56ième de la population de l’Amérique du Nord. Si le Québec était le quatrième pays de l’Amérique du Nord, seule sa superficie lui permettrait de se comparer à ses voisins. Mais on comprend que du point de vue des États-Unis (308 millions de citoyens) et du Mexique (112 millions), il représente peu de choses.

Complètement intégré structurellement à l’économie nord-américaine, le Québec n’a jamais eu une grande marge de manœuvre pour appuyer son pouvoir politique sur sa force et son indépendance économiques. Le comportement des élites économiques québécoises a été assez révélateur à ce sujet depuis 50 ans. À peu près aucun dirigeant de grande entreprise ne s’est engagé pour l’indépendance mais beaucoup s’y sont ouvertement opposés. On peut penser que les pressions du ROC ou la crainte des réactions des partenaires s’y trouvant  ne sont pas étrangères à cette unanimité en rupture avec les opinions citoyennes. Comme l’a bien vu Marx, les «forces de production» représentent toujours un facteur déterminant dans la configuration et l’histoire des sociétés.

Bref, de ce côté-là, la réponse à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» demeure à peu près identique quel que soit le statut politique du Québec.

Culture et politique. C’est ici que les choses à la fois se compliquent et deviennent fluides et dynamiques car l’espace politique et culturel échappe en bonne partie aux contraintes de l’économie et de la démographie. Dans une société mondialisée où la production de biens et de services est à peu prés libérée des contraintes de distance (il en coûte 1,5 cent par t-shirt pour en amener un conteneur de Shanghai à Montréal!), la culture et la politique demeurent en grande partie des zones «locales». C’est dans ces espaces que le possible et le probable ont la plus grande marge de jeu. Ces espaces constituent également la zone des échanges intersubjectifs et de la structure symbolique d’une société. C’est là que «nous» prend forme, vit et, éventuellement, meurt. Dans notre monde «dématérialisé», l’importance de ces zones peut difficilement être sous-estimée.

Au Québec, cette réalité est visible et évidente depuis fort longtemps. Car dans notre contexte très particulier, seule une culture forte de haute qualité est en mesure de constituer «l’attracteur étrange» régénérant continuellement la «forme» Québec. La baisse de la garde nous dissout immédiatement dans la culture mondialisée où tous parlent anglais, tous se ressemblent et où n’existent plus que des atomes vedettes déracinés.

Pour bien prendre la mesure de notre contexte particulier, à première vue, seules les minorités de la Chine, dont principalement les Tibétains et les Ouïghours, vivent une situation similaire à la nôtre sous l’angle des défis culturels et du contexte démographique, bien que leurs difficultés soient cent fois les nôtres. Nous sommes, sur le plan humain, l’équivalent des espèces en danger sur le plan animal ou botanique.

Si, un jour, la différence québécoise se résume à une chose, ce sera celle de sa culture. Et puisque l’enjeu principal de la québécitude se trouve à ce niveau, c’est donc là que les réponses à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» sont cruciales.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
Comme j’ai tenté de l’expliquer sous un autre angle dans le premier blogue de cette série, on peut dire que l’absence d’appariement entre les aspects ethnocentriques du projet indépendantiste et les éléments modernes et postmodernes de la culture et des réalités économiques québécoises a constitué un des facteurs subjectifs majeurs qui ont empêché le ralliement de la société autour du projet indépendantiste. Cet aspect «boiteux», à cloche-pied, est apparent quand l’analyse des valeurs sous-jacentes aux choix de chacun met en lumière le «niveau» ou le «stade» des arguments, qu’ils aient été pour ou contre l’indépendance. «Le destin normal d’un peuple normal» de niveau ethnocentrique cadre mal avec le consumérisme et l’individualisme moderne, comme avec le relativisme et le début de conscience planétaire du postmodernisme.

Ce qui semble cependant très clair, c’est qu’une fois écarté l’élément de division de l’option indépendantiste «ethnocentrique», l’espace de jeu (le possible et le probable) culturel et politique présente soudainement des perspectives écartées depuis longtemps. Deux sont particulièrement évidentes et ont commencé à reconfigurer l’espace politique. La première est que la polarité gauche-droite devient plus apparente, tant au Québec qu’au Canada, où le Québec apparaît comme élément majeur, sinon central, d’un projet social-démocrate postmoderne. La seconde, effleurée par François Legault et Charles Sirois, est le renforcement des mesures de protection et de promotion du français, jusqu’à l’utilisation de la clause dérogatoire si nécessaire.

La dynamique politique québécoise ne changera pas instantanément avec la perte d’influence du Parti Québécois (et encore moins si le gouvernement Harper continue sur sa lancée), mais nous sommes déjà entrés dans une nouvelle étape, que cela plaise ou non. Il devient désormais possible que tous les partis politiques québécois et tous les représentants québécois dans les partis fédéraux s’entendent sur des politiques pour le Québec. Les pèlerinages du ministre Jean-Marc Fournier à Ottawa pour modifier le projet de C-10 sont un exemple de ce nouveau type de front uni. Avec cette nouvelle dynamique, le «projet» québécois pourrait bien avoir comme conséquence de modifier le «projet» canadien.

On peut faire une longue liste des dossiers qui pourraient se mettre à bouger si on y consacrait un peu d’énergie sans toujours calculer l’impact des gestes sur le résultat du prochain référendum.

Retrouver l’élan créateur politique et social
Le côté «progressiste» du Québec n’est pas dû à sa culture, à ses vertus ou à des caractéristique ontologiques particulières mais simplement à sa différence, ou plutôt à son désir de maintenir sa différence dans un environnement exerçant une formidable pression à ses frontières. Cette différence fait que le Québec est un défi pour lui-même et pour le Canada. Parce qu’il est une société sous tension, en équilibre instable, le Québec a toujours eu deux choix: se replier sur lui-même ou être en état de (auto) création perpétuelle. Depuis la Révolution tranquille, il a manifestement tendance à aller vers la création. C’est avant tout le désir de sortir des tranchées et de se mettre à avancer qui porte les Québécois à voter pour François Legault.

Je crois que la plupart des anglophones québécois sont capables de reconnaître et d’accepter la légitimité des mesures nécessaires pour maintenir la différence québécoise, c’est-à-dire assurer la pérennité du Québec français. Cette reconnaissance est certainement plus facile pour eux, une fois écartée la «menace» de l’indépendance. Il est également évident que la dissolution de l’opposition fédéralisme-indépendantisme est la première condition pour leur permettre de participer à la politique québécoise ailleurs qu’au parti Libéral.

Au début des années 1970, j’ai vécu quelques années au sein d’une «commune» dont tous les membres, sauf moi, étaient d’origine anglophone, juive montréalaise, canadienne ou américaine. Et la langue qu’on y parlait était, 99% du temps, le français. Je mentionne cette anecdote simplement pour signaler qu’une fraction significative de la communauté anglophone est foncièrement «progressiste» et comprend très bien la situation particulière du Québec.

Les deux «bonnes» raisons éventuelles de faire l’indépendance sont là: que le Québec soit empêché de prendre les mesures pour maintenir son intégrité culturelle et qu’il ne puisse pas appliquer sur son territoire les politiques qu’il souhaite. Si le blocage devenait irréductible, alors la solution de l’indépendance ne serait sans doute plus vraiment contestée à l’intérieur du Québec et permettrait d’établir un front au-delà des communautés linguistiques.

Pour le moment, le Parti Conservateur ne semble pas se rendre compte des conséquences de ses positions et accumule les signes de mépris, mais j’imagine que ses dirigeants ne sont pas assez bêtes pour donner au Québec les raisons élémentaires de dire «Oui» à un prochain référendum. Il serait malheureux que les choses prennent cette tournure car cela ramènerait le débat au niveau «ethnocentrique» qui divise le Québec entre «eux» et «nous». C’est vraiment la dernière chose dont le Québec a besoin.

Note
On peut envisager d’autres aspects de la nouvelle donne Québec-Canada dans un texte écrit en 2006 par  Claude Morin, ancien ministre québécois des Relations internationales et père de «l’étapisme». Reconnaissance de la nation québécoise – De quoi s’agit-il?

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Une journée à repenser la social-démocratie québécoise

Lundi dernier, 24 octobre, avait lieu à Montréal une journée de réflexion sur le thème «Pour une sociale démocratie renouvelée». L’événement était organisé à l’occasion de la sortie du dernier film de Hugo Latulippe, République, un abécédaire populaire (j’y reviendrai, en terminant). Je m’y suis pointé parce que le citoyen Lamontagne, 30 ans après avoir mis de côté l’engagement politique pour se consacrer au journalisme et à l’édition — Le Temps Fou (1978-1982) le Guide Ressources (1985-1996) et PasseportSanté.net (1998-2011) — a l’impression que son expérience de vie et ses fréquentations intellectuelles lui donnent un point de vue rarement exprimé à l’heure actuelle au Québec. Il est donc curieux d’aller vérifier son impression sur le terrain, dans cette période d’instabilité aiguë destinée à engendrer une reconfiguration du monde.

L’assemblée de 150 personnes était hétérogène: une majorité de baby-boomers, bien sûr, puisqu’un certain nombre sont déjà à la retraite et ont du temps libre, mais aussi des jeunes dans la vingtaine et la trentaine, sensibles aux désordres de l’époque comme l’étaient leurs aînés, il y a 40 ans. Le panel invité reflétait sensiblement la salle: Françoise David, présidente de Québec Solidaire, et l’économiste Pierre Fortin représentaient la génération des «aînés», Laure Waridel, co-fondatrice d’Équiterre et Paul St-Pierre-Plamondon, fondateur de Génération d’idées, celle de la relève. Autrement dit, étaient présents des vieux et des jeunes souhaitant un certain nombre de changements dans la société, dans une perspective de solidarité sociale.

Trois points de vue
Les propos des conférenciers peuvent se ramener à trois perspectives: celle de la colère devant les inégalités, de la défense des conditions minimales de la justice sociale et du besoin de changements radicaux (Françoise David); celle des conditions d’une sociale-démocratie durable et de la nécessité de passer des protestations aux idées et solutions (Paul St-Pierre-Plamondon et Pierre Fortin);  et du besoin d’une utopie tirant parti de la créativité de la société civile et des groupes communautaires (Laure Waridel).

Évidemment, ce résumé ne rend pas justice aux conférenciers et je m’en voudrais de ne pas souligner le discours nuancé et réfléchi de Françoise David. Bien que je reconnaisse la générosité manifeste des gens de Québec solidaire, je n’ai pas beaucoup d’affinités avec ce que je perçois comme un vieux discours de «gauche», en partie déconnecté de la complexité et des conditions réelles des sociétés. Mais, selon ce que j’ai entendu lundi après-midi, j’enverrais volontiers Françoise David à l’Assemblée nationale car elle y apporterait une bonne dose d’intelligence, de dignité et de sensibilité trop souvent absente des débats politiques. Cette remarque vaut également pour Paul St-Pierre-Plamondon, dont les analyses et les points de vue à la fois élèvent et ancrent les débats dans la réalité.

Cela dit, c’est l’économiste Pierre Fortin qui, à mon sens, a posé la question de fond: comment régénérer l’enthousiasme pour l’action collective et le sens de l’État, dans le contexte particulier où les succès du modèle québécois de la social-démocratie (système de garderie,  congés parentaux, assurance-médicaments,  plus haut salaire minimum du continent, équité salariale, etc.) sont pris pour acquis (ou oubliés) devant les difficultés de l’État à maintenir les infrastructures de transport et le système de santé, et à mettre fin aux abus en tous genres dans les contrats publics.

Un instantané
Il va de soi qu’on ne peut attendre de révélations lors d’un pareil événement qui ressemble à une photo instantanée de l’opinion plutôt qu’au scénario d’un projet de société. Mais une observation était évidente: mis à part le thème de la représentation proportionnelle, les solutions aux préoccupations révélées lors des discussions en petits groupes supposent toutes une vision globale et à long terme dans la perspective d’un développement durable. Éducation, transport en commun et santé étant les priorités absolues, tout en devant réduire les contraintes imposées par une trop importante dette publique.

J’ai été particulièrement frappé par l’intervention d’une jeune femme, probablement la plus jeune de notre petit groupe, qui semblait pratiquement souhaiter une crise environnementale grave pour faire bouger les choses. Elle avait peut-être l’intuition inconsciente que les sociétés sont comme les individus: sauf avantage clairement identifié, elles ne se transforment que lorsqu’elles n’ont  plus le choix.

République : le constat des culs-de-sac plus que l’enthousiasme devant les défis
Si l’après-midi était consacré à la discussion, la soirée était celle du lancement du film de Hugo Latulippe, République, un abécédaire populaire. Environ 700 personnes emplissaient la salle et ce qui me fait croire que le film, tourné en moins de deux mois immédiatement après l’élection du gouvernement Harper, va avoir une carrière surprenante. Vu sous l’angle des constats nécessaires, il est tout à fait pertinent et parfaitement en phase avec l’époque.

Dans un montage très créatif, Latulippe nous fait entendre une brochette de figures connues ou moins connues de la scène artistique et intellectuelle québécoise, en réussissant à nous faire complètement oublier que tous ces gens sont assis sur des chaises devant un fond de scène. Seront particulièrement remarqués l’anthropologue Serge Bouchard («tout ce chemin depuis le Big Bang pour en arriver au Canadian Tire…»), l’auteur et humoriste Christian Vanasse qui exsude la colère, la passion et l’humanisme, Luc Ferrandez, maire du Plateau Mont-Royal («l’écologie est un humanisme»), et le rire dévastateur de Brigitte Haentjens à l’endroit de Stephen Harper. Je ne vous livre pas le ressort de ce rire, sinon pour vous dire qu’il constitue probablement la critique la plus radicale de la dynamique de fond du gouvernement choisi par les Canadiens et rejeté par les Québécois en mai dernier. Ce rire-là passera à l’Histoire et je souhaite que tous les Canadiens aient l’occasion de l’entendre.

Cela dit, République est avant tout le reflet du désarroi, du cul-de-sac et  de la colère devant le gâchis et les impasses de la société. On sait ce qu’il faut protéger et mettre de l’avant en priorité (l’éducation, l’accès aux soins de santé, une redistribution minimale de la richesse) mais aucune vision ne parvient à intégrer les diverses perspectives dans un ensemble cohérent. J’ai regretté que le film ne présente pas davantage de figures d’expérience, de gens ayant la vie derrière eux pour donner davantage de perspective aux propos. Quel doit être l’équilibre entre le besoin de créativité individuelle (que les artistes connaissent bien) et le fait que nous sommes aussi redevables à la société et à la planète où nous vivons? Mis à part Claude Béland, ancien président du Mouvement Desjardins, pas un seul entrepreneur ou dirigeant de grande compagnie pour nous entretenir des défis d’une entreprise à visage humain. Tant que la gauche ne comptera pas son lot d’entrepreneurs et de scientifiques à côté de ses travailleurs sociaux et de ses artistes, elle ne pourra être le point de ralliement qu’elle souhaite être. Et si, pour ce faire, on devait mettre de côté, ou relativiser, les catégories de gauche et de droite? Et si, pour relever les défis actuels, on devait prendre un tout autre point de vue?

Sur la pointe des pieds
Une fois la projection terminée, j’ai quitté la salle rapidement, sur la pointe des pieds, en ayant un peu l’impression de retourner aux années ’60 et ’70, à l’époque du militantisme gauchiste. Je sais que Françoise David a mis derrière elle depuis longtemps sa période En lutte! mais, pendant le film, certains applaudissements m’ont rappelé l’atmosphère typique du «nous» contre «eux», où les solutions sont simples, l’écoute et la discussion une perte de temps, et les ennemis bien identifiés. Mais je n’en ferai pas une maladie, personne n’étant en mesure de passer aux actes.

On pourra constater l’ampleur du désarroi actuel à gauche en lisant La liberté comme fin du politique, un texte de Sophie Heine, qui prononçait la conférence d’ouverture du colloque. Alors que certains proposent la coopération et la solidarité, Mme Heine propose plutôt de s’appuyer sur un égoïsme bien compris pour remettre en cause les rapports de domination et créer les espaces de liberté auxquels tout le monde aspire. Bien qu’on puisse être d’accord avec elle sur le principe de réformes réalistes pour améliorer le sort de tous et chacun, cela ne constitue ni un programme ni une révélation. Quant aux justifications et aux raisonnements qu’elle met de l’avant pour justifier tout ce discours, je serai généreux en disant que leur cohérence et leur pertinence ne sont pas manifestes.

Alors, quels principes et quelles méthodes d’observation pourront nous aider à y voir clair? Un de mes principes les plus chers est de me rappeler qu’il est très rare que quelqu’un soit 100% dans l’erreur. Cela me permet généralement d’établir un climat de discussion. À partir de là, tout devient possible. Si on pouvait prendre l’habitude de tenter d’intégrer les différents points de vue plutôt que de n’en garder qu’un seul, je ne doute pas que les nécessaires consensus apparaîtraient plus rapidement.

Pour votre information
Site du colloque Pour une sociale démocratie renouvelée
Site du film République, un abécédaire populaire

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Une soirée avec François Legault

François Legault lors de la soirée du 20 septembre 2011 à Sherbrooke

François Legault

Le 20 septembre, j’étais parmi les quelque 200 personnes qui s’étaient rassemblées dans une salle de l’hôtel Delta de Sherbrooke pour assister à une des rencontres publiques de consultation de la Coalition pour l’avenir du Québec (CAQ), fondée par François Legault et Charles Sirois.

MM Legault et Sirois ont présenté rapidement les propositions de la CAQ mais la plus grande partie de la soirée fut consacrée à entendre les commentaires et à répondre aux questions de l’assemblée. Pour une rare fois Charles Sirois, le cofondateur de la CAQ, était présent aux côtés de M. Legault.

Une affirmation ouvertement nationaliste
L’assemblée, majoritairement composée de baby-boomers, comptait aussi un certain nombre d’étudiants et de gens au début de la trentaine. Les deux moments forts de la soirée furent une intervention d’un jeune homme sur la nécessité de retrouver la fierté d’être Québécois par la réalisation de projets mobilisateurs et une intervention claire et bien sentie de Charles Sirois sur la nécessité de renforcer la protection de la langue française. La sortie de M. Sirois a attiré les applaudissements les plus nourris de la soirée.

Il s’est dégagé de cette assemblée l’impression que le discours de la CAQ attire un électorat résolument nationaliste, dont une bonne partie est composée d’indépendantistes qui ne voient plus comment la cause peut avancer. Et tous ces gens ont envie que le Québec se reprenne en mains. Vues sous cet angle, les propositions très précises de la CAQ concernant la santé (un médecin de famille pour chacun), l’éducation (meilleur salaire pour les enseignants et évaluation de leur travail), l’économie (implication plus active de la Caisse de dépôt et de placement dans l’économie québécoise), la protection du français et l’intégration des immigrants ont tout pour séduire les Québécois. Même les étudiants qui assistaient à l’assemblée ne s’opposaient pas à une hausse des frais de scolarité à l’université si elle s’accompagnait de mesures de soutien.

Est-ce que le programme de la CAQ est réalisable sans trop d’opposition des groupes d’intérêts (corporations professionnelles et syndicats)? François Legault affirme avoir senti une ouverture de la part des syndicats professionnels de médecins. Par contre l’abolition des commissions scolaires ne sera peut-être pas aussi simple à réaliser et ne donnera peut-être pas tous les résultats attendus. Mais peu de gens regretteront des élections scolaires qui ne riment à rien.

Il y avait manifestement peu d’anglophones dans l’assistance à Sherbrooke. Quand je lui ai posé la question, après l’assemblée, M. Legault m’a affirmé que plusieurs membres de la communauté anglophone l’avaient approché. Éventuellement des noms seront rendus publics. Il faut le souhaiter fortement car si le Québec doit trouver un second souffle, il est impératif que la mobilisation réussisse à dépasser les allégeances traditionnelles.

Le cinquième volet manquant à un programme pragmatique
D’une certaine manière, François Legault semble être la bonne personne, à la bonne place, au bon moment: son programme pragmatique apparaît comme une promesse de reprise en mains et une pause salutaire dans une conjoncture où le gouvernement ne bénéficie plus du respect moral des citoyens pendant que l’opposition indépendantiste est en plein désarroi stratégique. Seuls les partisans les plus retranchés sur leurs positions ne s’interrogeront pas sur la pertinence de leurs choix, tel cet intervenant déplorant que M. Legault divise le mouvement indépendantiste alors qu’il aurait pu, disait-il, prendre la place de Mme Marois. Ce à quoi M. Legault a répondu que le problème du PQ n’était pas Mme Marois mais l’article 1 du programme, c’est-à-dire l’option indépendantiste.

Il faut lire, sur les sites web des grands médias, les commentaires aux nouvelles concernant François Legault et la CAQ pour prendre la mesure véritable du cynisme et du scepticisme qui ont envahi l’esprit des Québécois. Tous les doutes et tous les soupçons sont évoqués. De temps à autre, un rare intervenant déplore l’absence d’un projet véritablement inspirant et le peu de charisme des leaders de la CAQ. Comme le disait un commentateur, les propositions de la CAQ ne sont pas révolutionnaires et peuvent facilement faire l’objet d’un consensus, mais elles ne sont pas inspirantes. Peut-il en être autrement et peut-on espérer davantage dans le climat actuel de cynisme et de suspicion? Quelqu’un apparaissant comme un «sauveur» aurait toutes les chances de finir crucifié…

Cependant, dans la conjoncture particulière du Québec, à ce moment précis de son histoire, il apparaît aussi indispensable de combattre le cynisme qui mine les esprits que les problèmes chroniques et l’inefficacité de certains secteurs du système. Les problèmes d’efficience et d’efficacité n’ont-ils pas une dimension morale  et éthique manifeste lorsque les intérêts de groupes particuliers prennent le pas sur le bien commun? La collusion et les enveloppes brunes ne sont pas des problèmes d’organisation mais le résultat de manquements à la responsabilité envers le bien commun. Ces préoccupations devraient constituer le cinquième volet du programme de la CAQ, celui qui n’a pas encore été formulé. Elles permettraient peut-être de rassembler la cinquième colonne nécessaire au changement de régime et à la définition des principes et des règles éthiques de la politique au 21e siècle.

Jusqu’à présent, je constate que la CAQ séduit beaucoup de gens préoccupés par les problèmes concrets du système, des gens d’affaire et des gestionnaires, des professeurs et des technocrates, des gens intelligents et compétents. Toutes leurs compétences sont nécessaires mais ne seront pas suffisantes, à elles seules, pour donner un souffle nouveau à la vie politique québécoise. Cela fait aussi partie des urgences.

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La ligne du risque

Depuis la démission des quatre députés péquistes  (Beaudoin, Curzi, Lapointe et Aussant), il y a deux semaines, nous assistons à la multiplication des signes annonciateurs de la fin du Parti Québécois et d’un réalignement profond de l’équilibre politique québécois. En fait, cela a commencé avec le coup de tonnerre de la quasi disparition du Bloc Québécois, le 2 mai dernier, ça s’est continué par les sondages montrant la montée en popularité de François Legault, la lettre des 12 jeunes députés péquistes invitant Parizeau à passer le relais et la réplique cinglante qu’il leur a servie. Dans le pâturage du PQ, le diable est aux vaches. J’imagine que les gens qui ne sont pas aveuglés par leurs choix partisans mesurent l’ampleur du mouvement des plaques tectoniques, malgré l’obligation de ne pas montrer ouvertement le désarroi.

Il y a près de cinquante ans (en 1963), l’essayiste Pierre Vadeboncoeur fit paraître La ligne du risque, un recueil de six essais qui devait lui valoir une notoriété certaine dans les milieux intellectuels. Le titre de l’ouvrage m’est venu à l’esprit pour qualifier le mouvement qui est désormais clairement observable : une portion significative de la population québécoise ressent un tel besoin de changement qu’elle est disposée à prendre la ligne du risque de l’inconnu.

Malgré toutes les critiques qu’on peut lui faire, dont celles du caractère très général de ses propositions et ses silences sur des sujets à controverse, comme les gaz de schiste, les problèmes du système de santé et les orientations d’Hydro-Québec, François Legault  se trouve dans la position d’être la bonne personne,  au bon endroit, au bon moment. Tous les autres partis agissant comme des repoussoirs (PQ et PLQ) ou comme des non choix (ADQ et QS), il profite d’une conjoncture parfaite pour sortir le Québec de la stagnation et du carcan imposés depuis 30 ans par la non résolution de la question nationale. Cette question ne cessera pas d’être problématique et d’exiger une solution à long terme, mais elle cessera, pour un temps, de polariser la scène politique québécoise.

Le réaménagement à venir
Il est un peu audacieux de prédire ce que sera le réaménagement politique en cours, mais les lignes de force sont suffisamment claires pour que le risque de se tromper ne soit pas trop grand. Tout d’abord, le Parti Québécois, est destiné à devenir marginal, à cause de l’impossibilité dans laquelle il se trouve de reconsidérer son option indépendantiste sans provoquer son éclatement. Au PQ, l’indépendance est un article de foi. C’est ce qui le perdra. Damned if you do, damned if you don’t.

Le Parti Libéral, qui s’est défini depuis si longtemps en opposition au Parti Québécois, par son option fédéraliste, sera moins affecté dans ses bastions montréalais mais pourrait l’être autant que le PQ dans le reste de la province. Le facteur inconnu, dans son cas, est la qualité des candidats que pourra recruter François Legault. Les anglophones ne sont certainement pas moins fatigués que les francophones de l’impasse actuelle même s’ils sont certainement plus craintifs envers leur avenir. Mais s’ils sont capables de s’identifier à des candidats de valeur, il pourrait y avoir des surprises. De toute manière, le changement viendra chez eux aussi, même s’il se produit plus lentement.

Québec Solidaire et l’ADQ grappilleront sans doute quelques pourcentages de vote, mais le réalignement en cours leur enlèvera probablement toute représentation… jusqu’au remplacement du système uninominal à un tour par un autre système qui permette une meilleure représentation des choix de la population.

Il y a déjà plusieurs années que la parfaite tempête se prépare. L’épisode Mario Dumont en a été le premier signe. L’élection fédérale du 2 mai 2011 a montré que les vents violents soufflent déjà.

Le drame qui ne sera pas
Cependant, la mise entre parenthèses de l’indépendance ne sera pas le drame que l’on craint. Simplement parce que les solutions à la majorité des problèmes que le Québec a à affronter ne dépendent pas de l’indépendance ou très marginalement. Éducation, santé, problèmes environnementaux, politique énergétique, immigration, pérennité et affirmation de la langue française : le Québec dispose des outils essentiels pour au moins commencer le travail. J’ai beau avoir voté pour des partis indépendantistes depuis que je vote, ce n’est pas tant le Canada qui me désespère que la piètre qualité de ce que nous faisons avec les outils dont nous disposons.

Pour un bon coup (la politique familiale des garderies et des congés parentaux), nous prenons dix décisions douteuses ou mauvaises (la centrale de Gentilly, celle du Suroît, Rabaska, le parc du Mont Orford, le gaz de schiste, les droits miniers, la politique de l’industrie pharmaceutique, la non application du rapport Pronovost sur l’agriculture, les invraisemblables retards dans la mise à jour du code du bâtiment, le laxisme dans l’application des normes environnementales, etc.) et nous tergiversons sans fin sur celles qui devraient être prises (modification de la carte et du système électoraux, implantation des infirmières praticiennes, etc.).  Quant à la moralité dans les comportements des élus, à la fraude dans l’exécution des travaux publics, aux manœuvres illégales dans le financement des partis politiques et à l’infiltration de la mafia dans le secteur de la construction, n’en parlons pas. Rien de cela n’est lié à la question nationale.

Je ne sais pas si les Québécois ont manqué de courage en refusant par deux fois de se prendre en mains ou s’ils ont été prudents parce qu’ils n’avaient pas suffisamment confiance dans leurs leaders et le projet qu’on leur présentait. Sans doute un peu de tout ça. Mais, entretemps, la définition et le contexte (provincial, national et international) des problèmes ont suffisamment changé pour rendre inévitable le réalignement des options politiques.

Le changement qui s’annonce sera plus profond qu’un simple changement de garde politique. Il y a 50 ans, les Québécois ont commencé un processus qui leur a fait faire des pas de géants très rapidement. Collectivement, nous avons une certaine propension à bouger rapidement et à le faire de manière plutôt consensuelle.  C’est l’avantage d’être relativement peu nombreux et tricotés serrés. Il y a déjà trop longtemps que la question nationale monopolise trop d’énergies sans trouver son aboutissement. Aujourd’hui, les énergies ont besoin de se manifester créativement. Et si le Canada devient un obstacle à cette créativité, le Québec avisera.

Les commentateurs commencent à être nombreux à partager une analyse similaire à la mienne. Le même jour, Yves Boisvert, dans La Presse, et Joseph Facal, sur son propre blogue, annoncent les grands changements. Il y a seulement une chose que les indépendantistes  semblent avoir une très grande difficulté à apercevoir: que la proposition de  réaliser l’indépendance n’est pas perçue comme pertinente actuellement. Eux considèrent que c’est une «évidence» mais ils sont les seuls à la voir. On peut appeler ça de l’aveuglement.

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