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Sortir des vieux paradigmes ?

L’échangeur Turcot

J’ai commencé ce blogue, il y a quelques jours, habité par mon pessimisme sur l’évolution des choses dans les années à venir, comme des millions d’autres personnes, mais je ne parvenais pas à trouver le « souffle » dont je veux que mes mots soient porteurs.

Je pourrais dire que le souffle est fait de l’émotion et du senti qui doivent accompagner la réflexion et qui lui donnent son cadre et son énergie. Soudainement, il m’est apparu que je retrouvais mon souffle simplement en lui portant attention. On pourrait faire une analogie avec l’odeur que suit une bête pour trouver sa proie, ou avec la piste qu’essaie de distinguer un chasseur dans la forêt. Sans l’émotion et le senti qui habitent le souffle, le cœur ne peut accompagner la tête.

Que je pense à une personne ou une collectivité, le souffle me semble un ingrédient essentiel du pouvoir inspirant d’un projet, d’un point de vue ou d’une idée, et un stimulant de la créativité.

J’en suis arrivé, avec les années, à souhaiter créer une liste de questions à poser pour évaluer la nature des projets collectifs et leurs conséquences sur tous les plans. Une de ces questions serait certainement : ce projet est-il inspirant d’une quelconque façon? D’autres : ce projet augmentera-t-il la fierté de notre collectivité? Quelle est sa dimension « spirituelle », c’est-à-dire comment influencera-t-il « l’esprit du temps »? Vers plus d’individualisme ou un meilleur équilibre entre les dimensions individuelles et collectives? Comment  l’améliorer pour qu’il ait des effets positifs dans le plus de dimensions possibles?

Si ces questions vous paraissent théoriques, pensez au projet de reconstruction de l’échangeur Turcot [1]. Quelles seraient vos réponses aux questions que je pose? Il faut consulter le site du Ministère des transports sur le projet Turcot pour constater que ce genre de réflexions ne semble pas y avoir droit de cité, sauf peut-être  comme note de bas de page dans un des multiples documents qui ont préparé la conceptualisation du projet.

Le type de questions que je soulève me vient directement de la grille intégrale [2], développée par Ken Wilber, grille qui tient compte des dimensions subjectives  et objectives, individuelles et collectives de la réalité. Un échangeur d’autoroute a beau être du béton, ce béton a un effet sur les gens qui le voient, qui l’utilisent et qui vivent à proximité. On ne peut tenir compte seulement de sa capacité à faire circuler des voitures. C’est cette vision étroite et en silo qui fait naître les cauchemars.

La table est mise, les convives viendront
Mais l’esprit de notre temps n’est pas fait que d’individualisme et de raisonnements en silo. Toute personne est désormais en mesure d’observer que les situations sont liées entre elles et qu’il est impossible de les penser « isolément ». Ce type d’observations, où on fait le lien entre diverses situations, n’est pas rare dans les discours critiques. Par exemple, le rapport final de la Commission sur les déterminants sociaux de la santé [3], mise sur pied par l’ONU, fait explicitement les liens entre des situations qui favorisent la santé d’une population et celles qui lui nuisent.

Je cite : « Pour remédier aux inégalités sanitaires et aux disparités des conditions de vie quotidiennes, il faut s’attaquer aux inégalités dans la façon dont la société est organisée, par exemple entre hommes et femmes. La tâche exige un secteur public puissant, déterminé, capable et suffisamment financé. Pour qu’il ait ces atouts, il faut plus que renforcer les instances gouvernementales, il faut renforcer la gouvernance : légitimité, latitude dans l’action (« espace ») et soutien de la société civile, d’un secteur privé responsable et de tous les membres de la société pour défendre l’intérêt commun et réinvestir dans l’action collective. À l’heure de la mondialisation, une gouvernance dévouée à l’équité s’impose depuis le niveau communautaire jusqu’aux institutions mondiales. » Assez éloigné de l’approche uniquement médicale, n’est-ce pas?

Pour moi, la table est mise pour que la réflexion se fasse plus ronde, holistique. Quand elle ne l’est pas, elle perd pratiquement toute sa pertinence.

Mais il m’est difficile d’être optimiste sur les discours critiques ces temps-ci quand je vois le ton du débat dans les journaux et les revues. J’ai encore des espoirs du côté de la revue Nouveau Projet [4] dont le deuxième numéro vient de paraître, mais ils ont diminué après que j’aie lu les textes de leur dossier « Quel progrès? »

Est-on vraiment sérieux quand on écrit qu’après l’effondrement anticipé du système actuel, la clé de la survie serait « des communautés qui, grâce à une agriculture écologiquement viable, emprunteraient la voie de l’autosuffisance, devenant ainsi de plus en plus indépendantes du marché ». Vraiment? L’auteur de la citation, Chris Hedges, a reçu le prix Pulitzer en 2002. Si c’est comme ça que les plus brillants esprits envisagent l’avenir…

Ils sont loin d’avoir tout faux bien sûr. Le même Chris Hedges écrit que « Qui contrôle les images contrôle ceux qui les regardent. » Ce qui est une autre manière d’expliquer que notre environnement – et je dirais particulièrement en ville et avec l’utilisation massive d’internet et du cellulaire – détermine la majorité de nos comportements et de nos pensées. Mais la réflexion sur l’esprit de l’époque s’arrête là. Les diagnostics des critiques sont souvent justes, mais les solutions et leur vision des choses manquent singulièrement du potentiel mobilisateur dont la société a désespérément besoin.  Le texte le plus nuancé et le plus réaliste du dossier de Nouveau Projet sur le progrès, « La Suède ne s’est pas construite en un jour », du philosophe québécois Jocelyn Maclure, est le seul à envisager les petits pas qui améliorent progressivement les choses et à pointer les multiples dimensions d’un thème comme celui des droits de scolarité.

Je me demande souvent  si je suis complètement dans le champ avec la grille intégrale, quand je vois à quel point elle est absente du discours critique dominant. Il est évident que je fais partie de ce que le psychiatre Roger Walsh appelle une « minorité cognitive », selon l’expression du sociologue Peter Berger, c’est-à-dire « un groupe de personnes dont la conception du monde diffère sensiblement de celle tenue pour acquise dans leur société… un groupe formé autour d’un corpus de savoir déviant » [5]. L’avenir dira si ce corpus est fécond et positif mais, pour le moment, il est très minoritaire.

 
Le bon vieux Karl                                                     Ken Wilber

Chose certaine, on cite beaucoup plus souvent Marx que Ken Wilber dans les textes critiques provenant de la gauche. « Désormais, écrit le philosophe québécois Éric Martin, une méta-normativité s’impose à tous les peuples de la terre : la compétitivité, la croissance, la guerre économique » [6]. La perspective revient parfois à un discours n’hésitant pas à utiliser l’expression « lutte des classes » [7]. Disons qu’une nouvelle perspective sur l’évolution de la société, bien que le besoin en soit ressenti intensément, ne fait pas encore partie des discours dominants, qu’ils soient à « droite » ou à « gauche ».

Pourtant, la nécessité de sortir de nos façons habituelles de penser n’est-elle pas évidente quand on regarde la nature des problèmes? Par exemple, il est excessivement rare, dans les discours critiques, qu’on fasse état de la mondialisation des échanges et de la nécessité de créer une institution capable d’encadrer véritablement cette mondialisation. Les institutions actuelles, prises dans leur cadre « national », sont simplement incapables d’imposer les règles à des entreprises multinationales. Et ce ne sont pas les traités de libre-échange qui vont y changer quoi que ce soit. D’où la « course vers le bas » à laquelle se livrent tous les gouvernements pour attirer les investissements chez eux. Pensez à notre Plan Nord à rabais. Ceci n’est-il pas de l’ordre de l’évidence observable par n’importe qui? Mais réaliser que le « cadre national » n’est plus approprié pour gérer la planète demande de sortir des conceptions du monde qui ont dominé l’Occident (et le monde) depuis le Siècle des Lumières. Disons que nous sommes très loin d’en être sortis et que tout le monde ne perçoit pas l’urgence de passer à autre chose.

D’une certaine manière, j’ai le sentiment de me retrouver dans un contexte analogue à celui que j’ai connu lorsque j’ai fondé Le Guide Ressources en 1985 : je vois un phénomène  assez évident (l’insatisfaction profonde de la population, la cohérence des critiques, les besoins de sens…) et j’ai l’impression de pouvoir, très modestement, aider cet élan à devenir plus organisé et plus cohérent. La minorité cognitive sera-t-elle vraiment capable de faire avancer les choses dans le tintamarre social et culturel de notre époque? En ce qui me concerne, je ne peux tout simplement pas tenter autre chose.

P.S. Ce texte est tiré de mon autre blogue, L’État des lieux intimes et politiques, dans lequel j’essaie de présenter les choses d’une manière qui permette de faire le lien entre l’intime et le politique. Je ne publierai sur les Notes de Sutton que les textes contenant une dimension politique explicite. Les gens qui apprécient ma vision du monde et qui ont des intérêts plus larges pourront d’abonner à l’État des lieux intimes et politiques (la boîte est sur la page d’accueil) sur lequel je publierai plus souvent que sur les Notes de Sutton.


[1] L’échangeur Turcot, à Montréal, est un immense spaghetti de voies d’autoroute qui se croisent parfois à 30 mètres dans les airs et qui a fait le vide au sol depuis près de 50 ans.

[2] Une abonnée à ce blogue m’a demandé d’expliquer les grandes lignes de la grille intégrale pour mieux comprendre l’essence de mes commentaires. Je vais le faire dans les prochaines semaines, sans doute en créant une nouvelle « page » sur L’état des lieux intimes et politiques et en y allant progressivement. Ce n’est pas que la théorie soit compliquée à comprendre – à mon sens elle est plutôt simple – mais un blogue n’est pas un livre et un texte de 1000 mots est une limite qu’il est préférable de respecter sur internet quand on s’adresse à un large public. J’irai donc par petites bouchées.

[3] Combler le fossé en une génération, rapport final de la commission. Rapport complet ou Résumé analytique du rapport final.

[4] La revue peut être achetée en ligne en allant sur leur site : nouveauprojet.com/

[5] Roger Walsh, The State of the Integral Enterprise, Journal of Integral Theory and Practice, 4(3), pp. 1-12

[6] Éric Martin, Reprendre nos esprits, Nous autres, 22 août 2012.

[7] Eric Pineault, La lutte c’est classe… contre classe, P.16 du journal Ceci n’est pas la matraque des profs contre la hausse.

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Classé dans Esprit du temps, Penseurs, Politique québécoise

Regard global sur une crise sociale imprévue

« Il est rare que quelqu’un soit 100 % dans l’erreur. »
Ken Wilber

Il y a longtemps que le Québec a connu une crise sociale de l’ampleur de celle déclenchée par les étudiants en février 2012. Et il y a encore plus longtemps que la discussion publique a été aussi animée, en partie, sans doute, du fait des nouveaux moyens de communication accessibles à tous.

Il y a actuellement consensus, chez la plupart des observateurs, sur le fait que cette crise, à l’origine bien délimitée, a été le catalyseur d’une critique tout azimut du gouvernement, de la corruption, des abus et privilèges, de la mentalité du chacun pour soi, du développement à courte vue, etc. Il y a, chez une bonne partie de la population, un ras-le-bol qui a profité de l’opportunité offerte par la grève historique des étudiants pour s’exprimer bruyamment. Mais lorsque la poussière sera retombée, qu’aurons-nous appris de ces événements?

J’ai lu des dizaines de commentaires sur cette crise qui a pris tout le monde par surprise. Les perspectives et les arguments évoqués par tout un chacun sont en général sensés et raisonnables, mais aussi partiels. À vrai dire, aucun argument  et aucune perspective spécifiques ne peuvent prétendre résumer et clore le débat. Nous assistons, ici, aux premiers signes annonciateurs de changements sociaux et politiques majeurs : le passage d’une société fondée sur une logique réductionniste (matérialiste, productiviste, individualiste, fonctionnant en silo) à une logique inclusive et intégrale, avec une compréhension profonde des liens faisant de la société un tout cohérent.

Le changement de vision n’est pas la conséquence de la découverte d’une nouvelle théorie mais celle de l’écosystème des sociétés avancées : des individus ayant des conceptions du monde à des stades très différents d’évolution de la pensée (par exemple le mythique du fondamentalisme religieux et le relativisme du postmodernisme), des industries primaires fonctionnant comme au 19e siècle, des institutions « modernes » peinant à évoluer, des échanges commerciaux globalisés et de l’information en qualité et quantité inimaginables circulant de manière quasi instantanée . Conséquemment, nous avons conscience de la globalité des problèmes et de leur interconnexion, et nous sommes témoins de l’impuissance des gouvernements à mettre en place et appliquer des solutions « solidaires » appropriées à la nature des problèmes.

Le passage que nous vivons, qui est véritablement un changement de paradigme, c’est-à-dire le remplacement d’un modèle explicatif révolu par un autre plus cohérent, capable d’intégrer un plus grand nombre de faits et d’en faire sens, est fort bien décrit dans un texte récent[1] d’Andrée Mathieu, paru sur le site de l’Agora. Les professeurs Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, tous deux spécialisés en gestion de crise, partagent sensiblement la même perspective dans un texte paru dans Le Devoir du 6 juin 2012[2].

Des éléments du nouveau modèle, développé et décrit de manière très détaillée par le philosophe américain Ken Wilber et les nombreux théoriciens de la mouvance intégrale, se retrouvent dans un grand nombre de commentaires qui ont été publiés sur la crise. Mais il manque souvent à ces commentaires la vision d’ensemble qui permettrait de voir la cohérence et les liens entre les éléments présentés, de même que leur ambiguïté, c’est-à-dire l’impossibilité de les identifier de manière absolue comme « bien » ou « mal ».

Les observations sont souvent justes mais limitées, excluant les faits qui ne cadrent pas dans le raisonnement. Par exemple, comment interpréter le fait que ce n’est pas la majorité des étudiants qui ont fait la grève et que tous ne refusent pas l’augmentation des frais de scolarité? N’y a-t-il pas là une question de valeurs ayant une dimension personnelle, sociale, culturelle (différence anglophones et francophones) et institutionnelle? On ne répond pas à ce genre de questions à l’aide de slogans, sans une pensée nuancée, complexe et capable d’accueillir et de comprendre de manière cohérente des positions très différentes.

Si la description des fondements de la crise actuelle est davantage le domaine des intellectuels, la perception et le « senti » de ces fondements sont à la portée de tous. On en a un bon exemple avec Québécois 101, un petit livre récent du sondeur Pierre Côté. A priori, ce livre n’avait rien à voir avec les événements que nous avons connus, a posteriori, il nous en décrit la toile de fond.

L’état d’esprit de l’époque
L’intérêt de Québécois 101, un ouvrage facile à lire écrit de manière limpide, est de nous révéler  l’état d’esprit d’une bonne majorité de Québécois. L’élément le plus significatif de leur état d’esprit, à mon sens, est de ne pas faire confiance à leurs dirigeants, que ce soit au niveau politique, médiatique, juridique ou syndical. Le sociologue Gérard Bouchard faisait le même constat dans Le Devoir du 12 juin : « le Québec souffre présentement d’une crise de confiance généralisée envers ses élites et ses institutions. »[3] La qualité que les Québécois valorisent le plus est l’honnêteté et comme tout le monde a vu que certains de ses dirigeants ont frayé avec des entrepreneurs véreux, que des titulaires de charges publiques ont même organisé ou participé à des fraudes  et que les partis politiques ont contourné les lois pour obtenir du financement, la confiance a été profondément minée. Quand la concentration des médias atteint un niveau inégalé, que les plus importants d’entre eux n’hésitent pas à manipuler l’opinion publique en ne donnant la parole qu’à ceux qui pensent comme eux, et que le système légal est inaccessible financièrement à la majorité de la population, comment la confiance peut-elle exister? Comme le souligne Pierre Côté, dans de telles circonstances, l’individualisme règne, la solidarité disparaît et la société perd sa définition : sa cohérence se délite.

Plusieurs autres éléments mis en lumière par Pierre Côté confirment cette perte de cohésion sociale. Le plus triste est que plus les gens ont des revenus élevés, moins ils sont généreux, plus ils sont individualistes  et conservateurs. Le confort et le maintien d’une situation privilégiée priment tout pour une bonne partie des mieux nantis.

Le résultat global est à l’avenant : la solidarité est très mal en point, les valeurs collectives semblent disparues de l’inconscient collectif, les trois quarts des gens affirment qu’il n’existe aucun projet porteur pour le Québec et 94 % d’entre eux s’entendent pour dire que le Québec et le Canada sont en panne de leaders. Il n’est pas surprenant que la majorité soit pessimiste quant à l’avenir.

Mais pour prendre la pleine mesure du désarroi, il faut comparer le climat actuel avec celui de la Révolution tranquille d’il y a cinquante ans. Le contraste est frappant : le Québec actuel n’a pas de vision, pas d’idéal inspirant et pas de leaders personnifiant l’élan et les espoirs. Il y a un gigantesque fossé, un abîme, entre l’état d’esprit du Québec de 1962 et celui de 2012. Nous aurions besoin d’une autre révolution tranquille mais alors que le Québec de 1960 sortait de la « grande noirceur », le Québec de 2012 baigne dans son confort et la majorité ne voit pas de raison suffisante pour changer.  Le Québec de 2012 a mal à l’âme et il a besoin de retrouver un élan vital fait de confiance et d’effort collectif. Mais pour cela, il faudra que des gens et des idées lui donnent envie de bouger pour des changements dont il peut concevoir clairement les avantages. À cet égard, le « Plan Nord » est un flop monumental, tout comme les gaz de schiste et la perspective du pétrole dans le Golfe du St-Laurent.

On dirait que nous concevons le progrès comme une régression à une économie dégradée de chasseurs-cueilleurs : « cueillir » des ressources naturelles non renouvelables sans perspectives sur l’avenir, sur ce qu’il adviendra lorsqu’elles seront épuisées, en envoyant des « cueilleurs » par avion, en rotation toutes les trois semaines. Ce n’est pas cela qui donnera au Québec l’inspiration dont il a besoin. Certes, il s’agira sûrement d’emplois très bien payés mais qu’en retirera le Québec à long terme? Et les Premières nations dont nous envahirons les territoires ancestraux? Notre bilan carbone en sera-t-il amélioré ou détérioré?

Comme plusieurs personnes l’ont déjà noté, la crise déclenchée par les étudiants rejoint celle du mouvement « Occupy ». C’est cette protestation contre l’immobilisme de la société en face de ses défis de concentration du pouvoir, de financiarisation de l’économie, d’environnement, de mobilité sociale et de croissance des inégalités, entre autres problèmes, qui se trouve en filigrane des événements. Les étudiants contestataires ne sont pas des « enfants-rois », comme les a qualifiés avec mépris Lysiane Gagnon dans La Presse[4], ils sont un symptôme de la maladie du corps social tout entier, ils sont les canaris dans la mine.

Crise de vision, crise de valeurs, crise de société
Il n’y a pas de solution technique à la crise, comme l’ont écrit les professeurs Therrien et Lagadec[5]. La seule manière d’éviter les échecs assurés est de « réécrire des futurs partagés », selon leur belle expression, de « prendre en charge les questions de fond, de changer les visions, les repères, les cadres d’analyse et d’action, les perspectives. »

Compte tenu de l’état de déliquescence sociale, politique et culturelle sous-jacent à la crise, la première chose à faire ne serait-elle pas d’énoncer les valeurs que l’on entend favoriser parce qu’elles sont essentielles à la solidité et au dynamisme d’une société?  Disons, par exemple, que l’on désire favoriser l’honnêteté (la valeur la plus désirable selon les Québécois), l’humilité qui va de pair avec l’honnêteté, la justice, la solidarité, l’égalité des chances, l’excellence, le dépassement de soi, la hauteur morale, le dialogue et la créativité. Quelles attitudes les chefs doivent-ils cultiver afin de donner l’exemple? Quelles politiques peuvent-ils concevoir? Comment évaluerions-nous la performance du gouvernement Charest sous cet angle? Le 75 000 $ que M. Charest reçoit chaque année du Parti Libéral et qu’il n’a reconnu ouvertement qu’une fois forcé de le faire constitue-t-il un exemple d’honnêteté et de franchise?

Lorsque le gouvernement Charest a parlé de la « juste part » des étudiants pour combler le sous-financement universitaire, il avait un argument sensé et raisonnable. L’idée d’une « juste part » de chacun est une composante essentielle de l’adhésion des citoyens au système de leur société. Mais cette « juste part » n’existe pas dans l’abstrait et la compréhension qu’on en a, de même que son acceptabilité sociale, reposent entièrement sur les valeurs d’une société. Au surplus, la « justesse » et la « justice » de la juste part ne se limitent pas à une dimension financière. La justesse d’une politique ne devrait-elle pas se traduire par le fait qu’elle renforce, par exemple, la cohésion de la société, dont la solidarité, l’égalité des chances, une valeur à laquelle les Québécois sont très attachés, et le dialogue entre toutes les parties prenantes? Malheureusement M. Charest ne pouvait pas s’appuyer sur l’augmentation des écarts de revenus entre les mieux et les moins bien nantis pour parler de la « juste part » des mieux nantis.

En fait, en décrétant une hausse relativement importante des frais de scolarité sans consensus solide et sans vision à long terme, le gouvernement semble s’être simplement conformé à l’esprit du temps (dont il représente quasiment une image d’Épinal) et à sa mentalité à courte vue, individualiste, utilitariste, matérialiste, conformiste, sans imagination et sans autre perspective qu’économique ou même comptable.

La crise du politique
En tant que « gestionnaire » des institutions de la société, le gouvernement Charest a la plus grande part de responsabilité dans la crise actuelle. Il serait cependant trop facile de lui faire porter toute la responsabilité: il est le reflet des forces et de l’idéologie dominant la société. Vu de l’extérieur, il semble que l’orgueil et l’entêtement l’aient empêché de concevoir un processus qui aurait pu calmer le jeu et mener à une vision passablement consensuelle. Au lieu de cela, il a prétendu que le débat avait déjà eu lieu. On peut lui concéder qu’il avait été amorcé mais certainement pas que tout avait été dit.

Aujourd’hui, la démarche « technique » à mettre en place semble plutôt évidente : des états généraux sur l’éducation post-secondaire, qui permettraient de faire le point sur l’ensemble du système, sur ses objectifs, les valeurs sous-jacentes à sa gestion, la place de la recherche, ses relations avec la communauté et non seulement sur un éventuel « déficit de financement » des universités. Mais cela n’est que l’aspect « institutionnel » et technique de la crise. Ce sont les enjeux de fond qui doivent être discutés. Ils peuvent certainement être abordés lors d’états généraux sur l’éducation post-secondaire mais, évidemment, ils débordent largement ce cadre.

On ne peut compter sur aucun des partis politiques actuels pour aborder les choses en profondeur. La perspective du pouvoir n’est pas un facteur d’innovation et nous avons besoin de perspectives plus complexes et plus englobantes que ce que réclame un message politique formulé en quinze secondes. En fait, le besoin d’une nouvelle force politique, incarnant une manière nouvelle de concevoir les choses et d’agir, est ressenti par une grande partie de la population, même si c’est de manière floue et intuitive. Québec Solidaire, à gauche, et la CAQ, à droite, sont des signes de ce besoin. Mais ni l’un ni l’autre n’ont beaucoup d’avenir parce que la gauche a de la misère à sortir de visions dichotomiques où le bien ne se trouve que de son côté[6] alors que la droite est dépourvue des perspectives d’ensemble nécessaires à une vision cohérente à long terme.

En fait, nous assistons à la démonstration des impasses générées par un mode de pensée dichotomique et réducteur, héritage du siècle des Lumières, et à l’émergence d’un mode de pensée multi perspectiviste intégral (la subjectivité et l’objectivité, l’individu et la société sont des dimensions inséparables de la réalité une[7]).

Si la valeur d’une théorie se mesure, entre autres, par sa capacité prédictive, je me risque à prédire que, peu importe qui formera le prochain gouvernement, les années qui viennent verront une intensification des débats de société, parce que les solutions imaginables par les gouvernements pour améliorer le fonctionnement de la société passeront largement à côté des questions auxquelles il faudrait répondre avant d’imaginer des solutions. La question des frais de scolarité de l’éducation post-secondaire n’est qu’une des situations problématiques. Les infrastructures de transport intra et interurbain en sont une autre, tout comme le système de santé et last but not least, toutes les questions environnementales. La contestation initiée en février 2012 les étudiants n’est que l’annonce de ce qui va suivre.

Chose certaine, l’intensité et le nombre d’interventions entraînées par le débat actuel sont un signe évident que la discussion de fond est commencée.


[1] Directe, indirecte : le choc des démocraties, Andrée Mathieu, Encyclopédie de l’Agora pour un monde durable.

[2] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, Le Devoir, 6 juin 2012

[3] Au-delà de la crise : retrouver les voies du Québec, Gérard Bouchard, Le Devoir, 12 juin 2012

[4] Il faut miser sur le temps, Lysiane Gagnon, La Presse, 15 mai 2012

[5] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec. Op. Cit.

[6] L’exemple le plus récent et le plus explicite de cette pensée dichotomique est le manifeste de la CLASSE, publié dans Le Devoir du 12 juillet.

[7] Cette dimension est effleurée dans l’essai récent de David Robichaud et Patrick Turmel La juste part (Collection Documents, Atelier 10, 2012)

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Au congrès de la Coalition Avenir Québec

François Legault, chef de la Coalition Avenir QuébecJ’ai assisté, vendredi et samedi dernier, au congrès de fondation de la Coalition Avenir Québec. Je suis devenu membre de la Coalition l’automne dernier parce que je voulais connaître de l’intérieur ce que le nouveau parti avait dans le ventre. On peut dire que j’étais en mission d’exploration. Cependant, je partage sincèrement le constat de François Legault à l’effet qu’il faut mettre de côté pour un certain temps la perspective de l’indépendance : nous n’en sommes pas venus à bout en 50 ans, la conjoncture ne mène pas du tout dans cette direction, alors commençons par redonner un élan au Québec en sortant de la sclérose dans laquelle nous nous sommes progressivement enfoncés depuis 1980.

De façon assez claire, Legault partage le constat de Mathieu Bock-Côté (ou est-ce l’inverse?) dans Fin de cycle à propos de la perte d’élan de l’option souverainiste. Le ton résolument nationaliste que j’ai pu entendre dans la plupart des interventions de Legault lors de ce congrès en fait des compagnons de route pas du tout dépareillés. Donc, nous avons affaire à un parti clairement nationaliste (il n’y avait pas l’ombre d’un unifolié dans ce congrès), mais la nature de la CAQ  est plus complexe que cela.

Une véritable coalition?
Première constatation : la CAQ me semble être une véritable coalition rassemblant surtout souverainistes  et nationalistes. Je ne connaissais personne parmi les quelque 500 délégués mais en discutant avec l’un ou l’autre, j’ai rencontré beaucoup d’anciens adéquistes, quelques péquistes mais aucun fédéraliste se présentant comme tel. Ces derniers sont surtout identifiables dans la garde rapprochée de Legault. C’est donc encore le gros défi de Legault d’aller chercher des fédéralistes notoires.

Quand j’ai demandé à François Legault s’il était satisfait de la représentation anglophone à la CAQ, il lui a bien fallu reconnaître que c’était un de ses défis. Mais il est de notoriété publique que les milieux fédéralistes font de grosses pressions auprès de possibles candidats de prestige pour qu’ils ne fassent pas le saut à la CAQ. C’est donc que la CAQ est perçu comme une menace réelle à la domination du Parti Libéral du Québec sur l’électorat anglophone et fédéraliste.

Droite, centre ou gauche?
Autre constatation : les jeunes à qui j’ai parlé n’avaient aucune gêne à s’identifier comme plutôt « à droite ». Mais quand je leur demandais ce qu’ils entendaient par là, je n’ai pas eu de réponse très précise sauf qu’ils favorisaient la hausse des frais de scolarité. Il est indéniable qu’il y a eu une certaine saveur « individualiste » dans plusieurs amendements soumis au programme de la CAQ. Certains ont été approuvés,  d’autres rejetés. Cependant, le principe d’un système de santé d’accès universel et gratuit est fermement inscrit dans le programme de la CAQ, de même que l’augmentation du financement pour le maintien à domicile des personnes âgées et la création prioritaire de places en CPE dans les milieux défavorisés.

Au bout du compte, le programme de la CAQ est un mélange d’orientations sociales-démocrates, nationalistes (sur la défense du français et l’investissement étatique dans les ressources naturelles), et de désirs de débureaucratiser les structures du système d’éducation et du système de santé. Sur ce point, la CAQ croit avoir l’avantage de n’être pas liée par des alliances avec les milieux syndicaux comme l’est le Parti Québécois et de ne pas craindre de perdre des électeurs francophones comme le Parti Libéral .

Moins un congrès qu’un événement rassembleur
S’il fallait juger du sérieux d’un congrès politique par la profondeur des discussions qu’on y  tient, le congrès de la CAQ serait probablement un des pires exemples à citer. J’ai assisté à l’atelier Santé et Familles et on y a expédié l’étude de treize propositions en deux heures. Autrement dit, aucune véritable discussion n’a eu lieu et il en a été de même dans tous les ateliers. Certaines propositions reflétaient vraiment un consensus, comme l’application intégrale des conclusions du rapport de la Commission parlementaire Mourir dans la dignité, mais d’autres ont été approuvées sur la base des idées préconçues des délégués plutôt que des faits objectifs. Disons que « nécessité fait loi », mais le congrès est apparu plus comme un événement rassembleur en vue d’élections rapprochées  que comme un lieu de véritables débats argumentés.

Cette impression d’événement rassembleur destiné à galvaniser les troupes s’est encore renforcée par la mise en scène orchestrée pour la fin du congrès. C’était la première dois que j’assistais à un congrès d’un parti politique mais l’arrivée d’une trentaine de jeunes munis de longs ballons blancs sur une musique tonitruante, pour précéder l’arrivée de François Legault, m’a donné l’impression de me retrouver dans un cirque où on essaie artificiellement d’exciter la foule. Très traditionnel, typique d’une certaine façon de faire de la politique. Très peu pour moi.

Cela dit, le discours de clôture de François Legault a été étonnant d’émotion réelle (il a dû s’arrêter de parler à quelques reprises et l’expression de son visage en disait long sur l’émotion qui l’habitait). On ne pouvait pas douter de sa sincérité. S’il est capable de montrer davantage ce visage au cours des prochaines semaines, il pourrait commencer par toucher la population.

En ce qui me concerne, coincé entre le béton teinté d’une culture du copinage et de la corruption d’un côté, et l’opportunisme du  « jello » déterminé par ses vieilles alliances de l’autre, je ne me suis jamais trouvé  aussi désemparé. Je n’ai pas beaucoup d’illusions à propos des capacités réelles de la CAQ et j’ai un malaise certain devant ce que je perçois comme une manière très traditionnelle de faire de la politique. Mais je me demande : ais-je le choix? Avancer ou faire du surplace?  La Coalition est, pour le moment, une alliance conjoncturelle dont l’importance stratégique semble essentiellement de faire bouger le Québec, de le remettre sur les rails à de nombreux points de vue.

La CAQ peut-elle répondre vraiment à la soif de changement réel que l’on sent au Québec? Cette soif de changement est tellement floue et multiforme qu’il est impossible à aucun parti de l’incarner sans un long travail d’éclaircissement.  Mais les Québécois auront-ils le choix de voter lors de la prochaine élection sans répondre à la question «Où se trouve le changement?»

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Fin de cycle: l’impasse du souverainisme

Fin de cycle, le brillant essai de Mathieu Bock-Côté sur l’impasse de la démarche souverainiste, devrait être une lecture obligée pour tous ceux et celles qui s’intéressent à la situation politique du Québec.

L’analyse du sociologue est brillante, claire, très bien argumentée et je partage entièrement son constat de l’impasse qu’il détaille sous toutes les coutures. Une des thèses les plus originales de ce livre est son analyse des orientations technocratiques, modernistes et multiculturalistes des partis politiques québécois, toutes tendances confondues, en rupture avec les racines canadiennes-françaises. Ce que je partage moins est le retour  au « conservatisme » (qui a peu de choses à voir avec la nouvelle « droite » qu’il décrit plutôt comme hyper moderniste) comme stratégie d’un « peuple appelé à gérer intelligemment la défaite d’un idéal qui en était venu à se confondre à son propre destin ».

Pour Bock-Côté, ce nouveau conservatisme, nécessaire à la survie de la majorité canadienne-française, passe par l’affirmation claire des valeurs occidentales et de ses racines historiques, et la mise au rancart du « multiculturalisme » et du modernisme technocratique poussés également, mais de manières différentes, par la gauche et par la droite. Le métissage avancé de Montréal, où la majorité canadienne-française aura perdu ce statut majoritaire d’ici dix ans, n’est jamais évoqué, pas plus que la coupure entre la grande région montréalaise et le reste du Québec. Va pour l’affirmation claire des valeurs « occidentales » mais je ne défendrai pas le catholicisme, même si celui-ci est beaucoup plus tolérant que d’autres religions, encore prises  dans leurs racines historiques et leur conscience « mythologique ». D’ailleurs, le catholicisme n’échappe pas plus que les autres à cette conscience mythologique, même  s’il s’est adapté à ce qu’il ne pouvait plus contester.

La faiblesse (relative) de la thèse de Bock-Côté est de sous-estimer l’influence du contexte mondial. Il ne fait qu’évoquer très rapidement ce contexte en parlant  des  classes moyennes qui sortent peu à peu des paramètres du modèle québécois « pour se redéployer dans les paramètres de l’économie continentale et mondialisée ».  Pourtant, à une ou deux reprises, il évoque clairement le fait que la remise en question des modèles «  multiculturels » se fait dans de nombreux pays (l’Angleterre, l’Allemagne et la France au premier chef). Il y a quelque chose qui dépasse les frontières du Québec dans ce mouvement qui affecte, en réalité, la planète entière.

Une autre faiblesse de sa thèse est de tenir à l’écart tout ce qui n’est pas « canadien-français ». Par exemple, il écrit : « Cinquante ans après la Révolution tranquille, il serait peut-être temps de définir une politique de l’expérience historique qui travaille à préserver les assises fondamentales sur lesquelles s’édifie une communauté  politique. Une politique qui fasse de la restauration du processus de transmission culturelle son premier impératif. » `

Mathieu Bock-Côté ne semble pas se rendre compte ou tient pour sans importance qu’il y a aussi une nouvelle  communauté politique et culturelle en train de naître, qu’elle inclut tout le monde et n’a rien à voir avec le multiculturalisme communautaire. Bien sûr, la majorité a le droit et le devoir de protéger son héritage et d’en transmettre l’histoire à tous les citoyens québécois, mais on ne peut pas penser la communauté politique québécoise en excluant une partie de ses citoyens. Peut-être ai-je lu trop vite, mais je n’ai pas vu une ligne de Fin de cycle qui évoque la minorité anglophone, les nouveaux arrivants et les peuples autochtones.

À mon sens, Fin de cycle regarde un peu trop vers l’arrière pour inspirer qui que ce soit. Le conservatisme de Mathieu Bock-Côté est une stratégie purement défensive alors que la société québécoise, comme toutes les sociétés occidentales, a un besoin critique d’une vision inspirante, tournée vers l’avenir et capable de lui donner un nouveau dynamisme. Cependant, je rends grâce à l’auteur d’avoir dit et montré les choses telles qu’elles sont et d’insister sur le fait que faire table rase du passé n’est pas une option. Ceux et celles qui pourront inspirer les Québécois ont à en tenir compte.

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Le Québec au 21e siècle: le présent, le probable et le possible

Une fenêtre de l’histoire s’étant refermée derrière nous, l’exploration de notre identité montre par où et comment émergent le dynamisme créatif et l’élan vital devant les défis actuels et à venir.

Il y a quelques jours, j’ai lu d’une traite La fatigue politique du Québec français, une série de courts essais de Daniel D. Jacques, publié en 2008. J’essayais depuis plusieurs mois de mettre la main sur cet ouvrage parce que j’avais l’intuition que les observations du philosophe pourraient enrichir et se croiser avec les miennes. Bien que nous ayons pris des perspectives assez différentes, nous avons bien regardé le même objet avec des points de repère de même nature, ce qui nous mène à des conclusions similaires. La principale est que «la fenêtre ouverte [vers l’indépendance politique du Québec] par l’histoire se referme lentement derrière nous».

Dans la conclusion à son petit recueil, Daniel Jacques a même des accents prophétiques en ayant anticipé la disparition du Bloc Québécois et l’émergence d’un nouveau regroupement indépendantiste visant clairement l’indépendance du Québec. Seul le scénario envisagé pour le Parti Québécois ne se réalise pas tout à fait comme prévu pour le moment, à cause, entre autres, de l’arrivée de la Coalition Avenir Québec, mais le mouvement de fond est bien le même.

La fermeture de la fenêtre
Pour prendre la pleine mesure de la fermeture de la fenêtre historique, la lecture de la recherche du démographe Marc Termote, Perspectives démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal (2006-2056), publiée en septembre par l’Office de  la langue française, permet d’en arriver à des conclusions générales fermes, quel que soit le scénario précis qui se réalisera. En 2031 les francophones auront perdu leur majorité depuis à peu près dix ans sur l’île de Montréal, la grande région de Montréal ne comptera plus que 63 % de francophones alors que le reste du Québec demeurera francophone à plus de 93 %.  Autrement dit, le Québec sera coupé en deux démographiquement, l’avenir du français est déjà problématique sur l’île de Montréal et sa force d’attraction est largement compromise dans toute la région montréalaise. C’est la conclusion explicite de la rigoureuse étude de Termote.

Devant cette réalité, la realpolitik n’est plus une option mais une nécessité politique et une obligation morale.

Ceci signifie en premier lieu de mettre de côté la perspective et l’objectif de l’indépendance politique. Rien ne nous permet de croire que cette option peut rallier une majorité de citoyens.  Il semble que cette conclusion soit partagée aujourd’hui par la plupart des Québécois. Cela ne signifie pas que l’indépendance du Québec ne se réalisera jamais mais qu’elle ne se réalisera jamais selon les perspectives avec  lesquelles elle a été pensée depuis 1960. Pour le moment, elle ne peut même plus être l’objet d’un quelconque scénario. Les tendances démographiques, qui sont parmi les lourdes, les plus lentes et les plus difficiles à faire bouger, nous interdisent de penser autrement.

D’autre part, la conjoncture mondiale, que ce soit dans ses dimensions économiques, politiques et environnementales, entraîne tout le monde dans un séisme majeur. Est-il possible de penser que cela n’est qu’un mauvais moment à passer et que les choses vont doucement rentrer dans l’ordre? Et si on essayait de regarder les choses de manière vraiment différente?

Les trois niveaux de notre identité
La réalité apparaît toujours sous quatre aspects : une perspective subjective individuelle (ce que nous pensons et ressentons), une perspective objective individuelle (ce qu’un observateur extérieur peut dire de nous en observant notre corps et notre comportement), une perspective objective collective (ce qu’on peut voir de l’extérieur : famille, clans, regroupements, institutions, entreprises, pays, modes de production, etc.) et une perspective subjective collective (comment notre culture, au sens le plus large possible, pense et considère les choses).

Ces quatre perspectives sont simplement les quatre dimensions de tout événement, phénomène et être vivant. Nos pensées, notre corps, notre milieu et notre manière de considérer les choses constituent un tout indivisible dont nous ne pouvons jamais dire qu’une dimension est absente, même si nous considérons généralement les phénomènes dans une seule de leurs dimensions.

Ces considérations peuvent sembler très théoriques mais elles sont essentielles pour décrire et comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons,  comme citoyens québécois, quelle que soit notre langue, notre communauté et notre origine. Il sera surtout question, dans ce qui suit, de notre dimension subjective collective.

J’ai reçu de nombreux commentaires, par courriel et sur le blogue, à la suite de mes deux blogues précédents sur l’avenir du Québec. Ces commentaires ont tous fait état implicitement, et parfois explicitement, des différents niveaux ou «couches» de l’identité des Québécois «pure laine». Le niveau qui définit spécifiquement la majorité des Québécois est, bien sûr, la couche de fond «canadienne-française» que nous résumons parfois par le mot «nous». La seconde, qui  recouvre notre couche de fond, est la couche «occidentale» de la modernité,  caractérisée par l’individualisme et le matérialisme. La troisième est la couche de la postmodernité qu’on pourrait caractériser très sommairement par le relativisme et l’émergence d’une conscience planétaire (représentée symboliquement par l’image de la Terre vue de l’espace). Il peut exister bien d’autres couches mais celles-là sont certainement les plus courantes et les plus universelles.

Deux de mes commentateurs ont bien saisi le poids de l’individualisme et du matérialisme dans l’esprit de notre époque. L’un a dit : «Parfois j’ai l’impression qu’il est trop tard, que notre relative prospérité économique et la spiritualité matérialiste qui en découle, nous anesthésient et nous font craindre les conséquences d’un plongeon dans l’inconnu. » L’autre : «Notre propre culture (occidentale) repose sur des fondements qui sont la négation la plus radicale [de la pensée collective], à savoir l’individualisme et le matérialisme.» La plupart des gens partageront sans doute ces observations sur les caractéristiques du lieu et de l’époque.

L’identité à trois couches des «pure laine» ne me semble pas contestable : elle forme les bases de notre culture commune. Cette identité nous rend sensibles à trois niveaux de réalité et colore la perception que nous en avons. Notre couche postmoderne est sensible à l’environnement et capable d’apprécier la diversité des cultures mais a de la difficulté à déterminer son échelle de valeurs.  La couche occidentale consomme allègrement et manifeste un individualisme poussé. Et la couche canadienne-française tolère mal d’être, en pratique, niée et malmenée dans la réalité du Canada et des dix provinces. La lutte pour l’indépendance politique du Québec ne s’est jamais manifestée qu’en lien avec la couche «canadienne-française», que ce soit politiquement, économiquement ou culturellement. On peut penser que si cette  lutte n’a pas abouti au résultat souhaité, c’est, entre autres raisons,  parce que beaucoup de gens n’y retrouvaient pas les niveaux moderne et postmoderne de leur identité.

Cette grille permet de voir comment et dans quelle mesure les identités de nos concitoyens d’origine anglo-saxonne, des membres des Premières Nations et des néo-québécois de toutes origines diffèrent chacune à leur façon de l’identité des «pure laine».

Et il n’est pas difficile de constater que les membres des Premières Nations sont dans une situation passablement plus critique que tous les autres Québécois : un pied dans une réalité ancestrale n’ayant pas de base économique dans la société actuelle, un autre dans la postmodernité qu’ils partagent avec tous, et un troisième dans le statut «autochtone» dont on ne sait pas vraiment quoi faire. S’ils participent et s’intègrent à la société, la réalité ancestrale disparaît. Je n’irai pas plus loin sur ce thème ici, mais il est fondamental de s’y arrêter et d’y trouver une issue parce que si réalité concrète concerne principalement de petites communautés invisibles aux yeux de la société, le besoin de vivre et d’assumer avec fierté, au plan symbolique, des identités à plusieurs niveaux, nous concerne tous. Comme Canadiens-français et Québécois, nous devrions être particulièrement sensibles à cette réalité.

Le probable au niveau global
Une question me taraude l’esprit : comment penser, respecter et donner forme à nos trois couches d’identité? C’est une autre formulation de la question que  Daniel Jacques se  pose, à la fin de sa réflexion : comment nous donner une politique plus réaliste qu’une improbable indépendance politique, en accord avec notre situation historique? À partir de cet ajustement au réalisme politique, quelles perspectives s’ouvrent à nous?

Les trois couches de notre identité ne sont pas une simple affaire subjective de culture, car elles ont leur contrepartie bien concrète. Dans les manifestations objectives de notre réalité collective, chaque couche ou niveau de phénomènes détermine certaines probabilités dans les couches inférieures.

Par exemple, les changements climatiques, la prédominance de l’anglais comme langue internationale et la mondialisation de l’économie (des centres d’appel à l’exportation des matières premières) entraînent certaines probabilités au niveau local. Bien concrètement, au Québec, le plan Nord et l’industrie de l’aluminium, entre autres, illustrent bien notre insertion dans ce niveau global d’échanges. Essayer de se mettre à l’écart de ce niveau de réalité produit  des Corée du Nord, des communautés d’Amish ou hassidiques et, pourrait-on dire, aucune autre perspective d’avenir que la marginalisation. Quant à l’idée d’échapper aux changements environnementaux planétaires…

Autrement dit, l’émergence et l’intensité du niveau global d’échange représentent des forces auxquelles aucune société ne peut échapper. Si vous avez le moindre doute à ce sujet, voyez comment nous avons vécu et vivons depuis 20 ans l’influence déterminante du mode de production et des forces de production, une idée de Marx, avec l’apparition d’internet et la transformation de la Chine en atelier mondial. La majorité des habitants de la Terre, et nous plus que d’autres, ressentent et profitent bien concrètement du mouvement de la grande roue de l’histoire.

Je vais sauter le niveau «moderne» de notre réalité car il est déjà bien incrusté dans nos habitudes de consommation, notre matérialisme, notre individualisme et, aspect un peu trop souvent négligé, nos systèmes politiques démocratiques. Nous arrivons donc à l’identité canadienne-française et au contexte local d’abord québécois, ensuite canadien.

Le possible au niveau local
Le niveau local, s’il ne peut pas échapper au mouvement et à l’influence du contexte global, entretient trois types de relation avec les niveaux supérieurs.  La première relation détermine certaines caractéristiques et possibilités du niveau supérieur. Par exemple, si le Québec était un pays, il participerait à la définition de politiques au niveau international. Mais, pour nous, c’est le Canada qui joue ce rôle, comme on l’a vu avec le sort du protocole de Kyoto. Le deuxième type de relation, comme je l’ai montré plus haut, est passif : nous ne pouvons échapper à certains effets du niveau global comme les échanges commerciaux, la langue de communication internationale et l’évolution du climat.

Le troisième type de relation est la mise en forme locale des contraintes des niveaux supérieurs. Pour les pays, les peuples, les régions et même les villes, c’est à ce niveau que les forces de niveau supérieur prennent leur forme concrète.

L’exemple actuel de l’Europe, où les peuples refusent d’abandonner le contrôle de leur destin au niveau «européen», démontre assez explicitement que l’uniformisation de toutes les politiques et la disparition des caractéristiques locales ne sont pas acceptées. Et,  philosophiquement, on pourrait facilement argumenter qu’elles ne sont pas acceptables : un écosystème n’est-il pas riche et vivant dans la mesure où il est composé d’un grand nombre d’espèces? Les membres de l’Union européenne refuseront donc que le Parlement européen détermine leurs politiques locales. Au Québec, on a vu récemment que l’abandon du registre des armes à feu et le projet de loi C-10 sur les jeunes contrevenants ont rencontré une opposition suffisamment unanime pour ne pas rester sans conséquences politiques à long terme.

Alors comment l’identité canadienne-française et québécoise peut-elle mettre en forme ce avec quoi elle doit composer? Deux mouvements semblent déjà clairs.

En effet, il est probable que la mise au rancart de l’idée d’indépendance du Québec aura comme première conséquence  le renforcement des mesures visant l’usage et le rayonnement du français dans la société québécoise. Simplement parce que nous y tenons, que c’est notre langue de communication et que notre contexte est particulier. Bien sûr, ces mesures n’auront en elles-mêmes qu’un effet mineur sur les tendances démolinguistiques à long terme car le contexte canadien, nord-américain et mondial est trop lourd. Cependant, il est clair que ce sont des mesures légitimes et qu’elles peuvent recevoir un appui passablement unanime dans la société québécoise.

On peut aussi penser qu’une certaine part des énergies consacrées à la question nationale sera désormais canalisée dans les débats sur l’organisation interne de la société, comme la réapparition de la polarité gauche-droite commence à le montrer, entre autres sur le système de santé et le système scolaire, et dans les questions d’environnement. Une autre partie pourra s’investir plus librement dans toutes les activités économiques de la société, des affaires à la recherche. Et une dernière, espérons-la petite et passagère, se refermera un peu déprimée sur le domaine personnel.

Il y a cependant un aspect de la lutte pour l’indépendance du Québec qui me semble essentiel et  qui doit être remplacé par quelque chose de similaire : ce projet a fait battre le cœur du Québec pendant au moins 30 ans. Les artistes l’ont chanté et lui ont donné forme dans leurs œuvres. Il y avait, dans ce rêve et cette vision, un dynamisme créateur qui donnait vie et faisait avancer toute une société.  Peut-on retrouver ce type de dynamisme plutôt que de seulement « gérer efficacement » une société qui ne sait plus quels sont ses points de repère et ses valeurs fondamentales?

Je crois qu’on ne peut répondre à cette question  sans considérer les choses sous un angle très personnel. Tout autre type de réponse n’est que de la théorie. Donc, comment puis-je trouver un dynamisme créateur qui ne laisse rien de côté ni dans l’ombre?

Il est fondamental, ici, de considérer les trois niveaux et les quatre quadrants de notre identité et de leur donner cohérence. Sinon, on laisse des choses dans l’ombre ou on les réprime. Exemples : si je n’accorde aucune attention aux changements climatiques et à leur rapport à mon mode de vie, comment puis-je concevoir les politiques de mon pays concernant l’avenir de la planète et réfléchir à mes propres habitudes de vie? Si je n’accorde aucune attention à la couche canadienne-française de mon identité, comment puis-je concevoir les relations avec les Premières Nations ou le Canada? Si je me contente de consommer sans accorder la moindre importance à ma vie intérieure, comment puis-je dialoguer avec des gens qui pratiquent une religion? Personnellement, je considère que je ne peux rien rejeter de la réalité et c’est à cette condition que je retrouve un dynamisme créateur, que je perçois la continuité et la cohérence du monde et que j’y vois ma petite place.

Évidemment, je ne peux plus m’identifier à un seul niveau de ma réalité. Selon les événements et les circonstances, j’en considérerai un ou l’autre, mais sans jamais oublier ou nier les autres. Ce type d’identité intégrale a une caractéristique fondamentale : elle représente un principe vital, un niveau d’organisation actif, dynamique, créatif et autocréateur. Si l’on devait construire une identité «québécoise» incluant tous les citoyens, francophones, anglophones, néo-québécois allophones et membres des Premières Nations, pourrait-elle être autrement?

Une phrase d’Arnaud Desjardins, maître spirituel français récemment décédé, me vient à l’esprit : « Regardez très loin à l’horizon vers quoi vous allez et regardez de très près où vous posez les pieds, pas après pas. » Je cite cette phrase totalement hors de son contexte de méthode d’investigation spirituelle, mais elle me semble tout à fait pertinente dans la situation présente.

Aucune société actuelle, où que nous regardions, ne représente un modèle idéal convenant à toutes les autres. Il faudrait, pour cela, qu’elles aient au moins des niveaux similaires de développement. Mais certaines s’en tirent mieux que d’autres et présentent des caractéristiques qui favorisent l’harmonie et la cohésion sociales : pas trop d’écarts de revenus, une grande importance à l’éducation, une bonne fluidité sociale, des soins de santé accessibles à tous, un régime démocratique. Il existe déjà des points de repère consensuels et bien documentés, dont ce qu’on appelle les « déterminants sociaux de la santé ». Mais le sentiment général devant l’état des choses est celui d’un immense désarroi : les systèmes locaux sont désorganisés sinon carrément en crise, les anciennes alliances ne tiennent plus et nous sommes en train de modifier le climat. Si cela ne s’appelle pas une crise de civilisation, je me demande ce que c’est!

Dans ce contexte, disons que la perte de momentum du mouvement indépendantiste apparaît comme un sujet secondaire. D’une certaine manière, je crois que la naissance de la CAQ est tout à fait symptomatique du mouvement général qui bouleverse le monde. Mais nous sommes encore à cent lieues du regard neuf et des perspectives générales que la situation exige.

* * *

À 62 ans, je me dis que si les circonstances me sont favorables, j’en ai peut-être pour une vingtaine d’années. À cette étape de la vie, vingt ans représentent à peu près l’intervalle d’une grande respiration. On laisse tomber les détails, on se concentre sur les vallées et les montagnes, les fleuves et la mer.  On regarde à l’horizon vers quoi on souhaiterait aller pendant 100 ans si on avait encore vingt ans et surtout comment on souhaiterait y aller.

Ce que je souhaite et l’esprit dans lequel je le souhaite ont une parenté certaine avec, par exemple, la démarche du groupe suisse Politique intégrale, né officiellement en mai 2011.  Quand je parle d’intégrer nos trois niveaux d’identité et les quatre perspectives de toute chose, ils en fournissent un exemple plutôt unique en ce moment. Pour en avoir une idée, vous pouvez plonger directement dans différents documents de synthèse de leurs visions et positions. C’est la Suisse et c’est autre chose que le Québec sur le plan local, mais pour le reste, on s’y  retrouve passablement.

* * *

J’arrête ici cette longue présentation des fondements de ma vision actuelle des choses. Bien sûr, le possible n’y a pas été vraiment abordé. Il me semblait d’abord essentiel de fermer la porte et de regarder la réalité en face. La suite des choses relève de la créativité et du dynamisme collectifs.

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Le Québec au 21e siècle: Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?

«Ce que je dis, c’est que ça me fait vraiment mal, l’actuel de la québécitude,  l’état du projet. Je serais porté à penser que c’est mort, l’affaire, mais je ne peux pas me faire à l’idée que c’est mort, l’affaire!»
Fred Pellerin, entrevue dans Le Devoir du 19 novembre 2011

Je me suis senti partagé entre la sympathie et les grincements de dents en prenant connaissance du diagnostic de Fred Pellerin sur l’état actuel du Québec. La sympathie, c’est pour le sentiment devant la situation globale de la «québécitude». Les grincements de dents, c’est pour «l’état du projet» et «l’affaire». «L’affaire» me semblant résumer à elle seule le flou, les non-dits, la difficulté de concevoir et d’énoncer clairement le «projet» et la «québécitude». Ouatte de phoque, peut-on parler clairement quand on veut être compris?

Bon, je ne vais pas tirer plus que nécessaire sur Fred, c’est un poète, pas un analyste politique. Pour le moment, ce qui importe, c’est la difficulté d’accepter le diagnostic, même si chacun peut interpréter «l’affaire» à sa manière. Mon interprétation de «l’affaire» est que le projet indépendantiste, tel que défini  depuis 50 ans, est mort. Le cadavre est encore chaud et certains espèrent une réanimation, mais la seule question qui m’importe est : qu’est-ce qu’on fait maintenant? Comment penser l’avenir du Québec sans la perspective de l’indépendance politique?

Il est toujours possible d’assister à une résurrection de «l’affaire» si le gouvernement Harper continue de démontrer aux Québécois que leur présence et leur opinion n’ont aucune valeur particulière dans la définition de la politique canadienne, mais j’imagine que s’ils tiennent vraiment au Canada, ils vont s’arrêter avant le miracle.

Quelques points de repères et quelques perspectives
Pour concevoir les possibles et les probables du Québec, il est indispensable de considérer diverses perspectives à différentes «hauteurs» locale (québécoise), régionale et nationale (canadienne), nord-américaine, occidentale et, finalement, mondiale.

Économie et démographie. Avec ses 8 millions de citoyens, le Québec représente un peu moins de 1/4 de la population du Canada, 1/40ième  de la population américaine et canadienne et 1/56ième de la population de l’Amérique du Nord. Si le Québec était le quatrième pays de l’Amérique du Nord, seule sa superficie lui permettrait de se comparer à ses voisins. Mais on comprend que du point de vue des États-Unis (308 millions de citoyens) et du Mexique (112 millions), il représente peu de choses.

Complètement intégré structurellement à l’économie nord-américaine, le Québec n’a jamais eu une grande marge de manœuvre pour appuyer son pouvoir politique sur sa force et son indépendance économiques. Le comportement des élites économiques québécoises a été assez révélateur à ce sujet depuis 50 ans. À peu près aucun dirigeant de grande entreprise ne s’est engagé pour l’indépendance mais beaucoup s’y sont ouvertement opposés. On peut penser que les pressions du ROC ou la crainte des réactions des partenaires s’y trouvant  ne sont pas étrangères à cette unanimité en rupture avec les opinions citoyennes. Comme l’a bien vu Marx, les «forces de production» représentent toujours un facteur déterminant dans la configuration et l’histoire des sociétés.

Bref, de ce côté-là, la réponse à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» demeure à peu près identique quel que soit le statut politique du Québec.

Culture et politique. C’est ici que les choses à la fois se compliquent et deviennent fluides et dynamiques car l’espace politique et culturel échappe en bonne partie aux contraintes de l’économie et de la démographie. Dans une société mondialisée où la production de biens et de services est à peu prés libérée des contraintes de distance (il en coûte 1,5 cent par t-shirt pour en amener un conteneur de Shanghai à Montréal!), la culture et la politique demeurent en grande partie des zones «locales». C’est dans ces espaces que le possible et le probable ont la plus grande marge de jeu. Ces espaces constituent également la zone des échanges intersubjectifs et de la structure symbolique d’une société. C’est là que «nous» prend forme, vit et, éventuellement, meurt. Dans notre monde «dématérialisé», l’importance de ces zones peut difficilement être sous-estimée.

Au Québec, cette réalité est visible et évidente depuis fort longtemps. Car dans notre contexte très particulier, seule une culture forte de haute qualité est en mesure de constituer «l’attracteur étrange» régénérant continuellement la «forme» Québec. La baisse de la garde nous dissout immédiatement dans la culture mondialisée où tous parlent anglais, tous se ressemblent et où n’existent plus que des atomes vedettes déracinés.

Pour bien prendre la mesure de notre contexte particulier, à première vue, seules les minorités de la Chine, dont principalement les Tibétains et les Ouïghours, vivent une situation similaire à la nôtre sous l’angle des défis culturels et du contexte démographique, bien que leurs difficultés soient cent fois les nôtres. Nous sommes, sur le plan humain, l’équivalent des espèces en danger sur le plan animal ou botanique.

Si, un jour, la différence québécoise se résume à une chose, ce sera celle de sa culture. Et puisque l’enjeu principal de la québécitude se trouve à ce niveau, c’est donc là que les réponses à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» sont cruciales.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
Comme j’ai tenté de l’expliquer sous un autre angle dans le premier blogue de cette série, on peut dire que l’absence d’appariement entre les aspects ethnocentriques du projet indépendantiste et les éléments modernes et postmodernes de la culture et des réalités économiques québécoises a constitué un des facteurs subjectifs majeurs qui ont empêché le ralliement de la société autour du projet indépendantiste. Cet aspect «boiteux», à cloche-pied, est apparent quand l’analyse des valeurs sous-jacentes aux choix de chacun met en lumière le «niveau» ou le «stade» des arguments, qu’ils aient été pour ou contre l’indépendance. «Le destin normal d’un peuple normal» de niveau ethnocentrique cadre mal avec le consumérisme et l’individualisme moderne, comme avec le relativisme et le début de conscience planétaire du postmodernisme.

Ce qui semble cependant très clair, c’est qu’une fois écarté l’élément de division de l’option indépendantiste «ethnocentrique», l’espace de jeu (le possible et le probable) culturel et politique présente soudainement des perspectives écartées depuis longtemps. Deux sont particulièrement évidentes et ont commencé à reconfigurer l’espace politique. La première est que la polarité gauche-droite devient plus apparente, tant au Québec qu’au Canada, où le Québec apparaît comme élément majeur, sinon central, d’un projet social-démocrate postmoderne. La seconde, effleurée par François Legault et Charles Sirois, est le renforcement des mesures de protection et de promotion du français, jusqu’à l’utilisation de la clause dérogatoire si nécessaire.

La dynamique politique québécoise ne changera pas instantanément avec la perte d’influence du Parti Québécois (et encore moins si le gouvernement Harper continue sur sa lancée), mais nous sommes déjà entrés dans une nouvelle étape, que cela plaise ou non. Il devient désormais possible que tous les partis politiques québécois et tous les représentants québécois dans les partis fédéraux s’entendent sur des politiques pour le Québec. Les pèlerinages du ministre Jean-Marc Fournier à Ottawa pour modifier le projet de C-10 sont un exemple de ce nouveau type de front uni. Avec cette nouvelle dynamique, le «projet» québécois pourrait bien avoir comme conséquence de modifier le «projet» canadien.

On peut faire une longue liste des dossiers qui pourraient se mettre à bouger si on y consacrait un peu d’énergie sans toujours calculer l’impact des gestes sur le résultat du prochain référendum.

Retrouver l’élan créateur politique et social
Le côté «progressiste» du Québec n’est pas dû à sa culture, à ses vertus ou à des caractéristique ontologiques particulières mais simplement à sa différence, ou plutôt à son désir de maintenir sa différence dans un environnement exerçant une formidable pression à ses frontières. Cette différence fait que le Québec est un défi pour lui-même et pour le Canada. Parce qu’il est une société sous tension, en équilibre instable, le Québec a toujours eu deux choix: se replier sur lui-même ou être en état de (auto) création perpétuelle. Depuis la Révolution tranquille, il a manifestement tendance à aller vers la création. C’est avant tout le désir de sortir des tranchées et de se mettre à avancer qui porte les Québécois à voter pour François Legault.

Je crois que la plupart des anglophones québécois sont capables de reconnaître et d’accepter la légitimité des mesures nécessaires pour maintenir la différence québécoise, c’est-à-dire assurer la pérennité du Québec français. Cette reconnaissance est certainement plus facile pour eux, une fois écartée la «menace» de l’indépendance. Il est également évident que la dissolution de l’opposition fédéralisme-indépendantisme est la première condition pour leur permettre de participer à la politique québécoise ailleurs qu’au parti Libéral.

Au début des années 1970, j’ai vécu quelques années au sein d’une «commune» dont tous les membres, sauf moi, étaient d’origine anglophone, juive montréalaise, canadienne ou américaine. Et la langue qu’on y parlait était, 99% du temps, le français. Je mentionne cette anecdote simplement pour signaler qu’une fraction significative de la communauté anglophone est foncièrement «progressiste» et comprend très bien la situation particulière du Québec.

Les deux «bonnes» raisons éventuelles de faire l’indépendance sont là: que le Québec soit empêché de prendre les mesures pour maintenir son intégrité culturelle et qu’il ne puisse pas appliquer sur son territoire les politiques qu’il souhaite. Si le blocage devenait irréductible, alors la solution de l’indépendance ne serait sans doute plus vraiment contestée à l’intérieur du Québec et permettrait d’établir un front au-delà des communautés linguistiques.

Pour le moment, le Parti Conservateur ne semble pas se rendre compte des conséquences de ses positions et accumule les signes de mépris, mais j’imagine que ses dirigeants ne sont pas assez bêtes pour donner au Québec les raisons élémentaires de dire «Oui» à un prochain référendum. Il serait malheureux que les choses prennent cette tournure car cela ramènerait le débat au niveau «ethnocentrique» qui divise le Québec entre «eux» et «nous». C’est vraiment la dernière chose dont le Québec a besoin.

Note
On peut envisager d’autres aspects de la nouvelle donne Québec-Canada dans un texte écrit en 2006 par  Claude Morin, ancien ministre québécois des Relations internationales et père de «l’étapisme». Reconnaissance de la nation québécoise – De quoi s’agit-il?

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Le Québec au 21e siècle – Acte 1: le nouveau contexte de la question nationale

Il y a déjà quelques années qu’on aurait pu l’observer mais ce n’est qu’avec la quasi disparition du Bloc Québécois, les déchirements du Parti Québécois, l’anticipation de sa faible performance électorale, et la naissance du parti dirigé par François Legault que cela devient manifeste: l’idée de l’indépendance politique du Québec n’est plus en mesure de susciter l’allégeance et la mobilisation de la population québécoise.

Je ne vais pas me contenter d’affirmer cela comme si c’était une évidence qui n’avait pas besoin de démonstration. Je vais tenter de l’expliquer en long et en large dans mes prochains blogues.

Je suis devenu indépendantiste dès que j’ai été capable de penser par moi-même, à 14 ans, lors de la visite de la Reine Élisabeth à Québec, en 1963, événement connu comme «le samedi de la matraque». Je suis donc un indépendantiste de la première heure et je n’ai jamais voté pour un parti fédéraliste depuis que j’ai le droit de vote.  Je mentionne cela tout simplement pour qu’on ne me considère pas comme un indépendantiste «mou» (même si je ne me considère pas comme un «pur et dur»). L’indépendance politique du Québec n’a jamais été, pour moi, qu’un moyen pour créer les conditions d’une société juste, inclusive, dynamique, respectueuse de tous les gens qui en sont membres  et capable de leur permettre les rêves collectifs nécessaires à leur épanouissement personnel. Ce point de vue (l’indépendance comme moyen d’une société plus juste) a toujours été présent chez une grand nombre d’indépendantistes.

Cela dit, les contradictions, les ambiguïtés et les silences du discours de la question nationale sont devenus aujourd’hui trop évidents  pour que le mouvement indépendantiste conserve la légitimité qu’il a eue auprès des  «canadiens-français» et soit en mesure de l’acquérir auprès de nos concitoyens anglophones, des néo-Québécois et des membres des Premières nations.

Au moment même où je commençais la rédaction de ce blogue, deux articles du Devoir venaient illustrer certaines facettes  de mon propos. Le premier, du juge à la retraite Elmer Smith, franco-ontarien ayant siégé à la Cour suprême de l’Ontario, vient parler du «mythe» du Canada-français. Le second, une simple lettre d’un lecteur, soulève clairement la nécessité de repenser les relations entre non-autochtones et Premières nations pour donner un sens porteur d’avenir à cette coexistence.

La perte de légitimité du mouvement indépendantiste
Pour éviter d’être mal compris, je tiens à préciser en partant que les raisons ayant entraîné la naissance du mouvement indépendantiste, c’est-à-dire l’épanouissement de la majorité «canadienne-française» et son désir de pérennité  en se donnant des outils collectifs, ne sont pas moins légitimes aujourd’hui qu’il y a 60 ans. C’est le moyen, le rêve indépendantiste, qui n’apparaît plus adéquat par rapport à l’objectif. Ceci ne signifie pas que l’idée de la séparation d’avec le Canada ne sera jamais plus pertinente mais, éventuellement, qu’elle devra être repensée et formulée en tenant compte du nouveau contexte.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble cependant nécessaire de prendre un peu de recul et de souligner que la crise du mouvement indépendantiste québécois n’est que l’aspect local de la crise multidimensionnelle qui secoue la planète entière: l’Europe est en crise, les États-Unis sont en crise, tout le Moyen-Orient est en crise, la Chine ne sait plus quoi faire pour étouffer la liberté d’expression, la Russie ne tient que par ses ressources pétrolières et gazières, l’Afrique est prise entre le clan, le cellulaire et des élites qui ne pensent qu’à leur intérêt personnel (sauf exception). Seules l’Inde, cahin-caha, et l’Amérique du  Sud semblent à peu près traverser une période de progrès, si on ne tient pas compte de Chavez. Et pendant ce temps, les gaz à effet de serre sont en augmentation constante et pas près de se  stabiliser. Bref, dans l’intense période de bouleversements environnementaux, sociaux et politiques  qui commencent à secouer la planète, nos misères comptent à peu près pour une note de bas de page dans un rapport qui en contient 500. Mais comme ce sont les nôtres, ce sont les premières dont nous avons à nous occuper…

La légitimité d’un point de vue repose sur sa capacité de rassembler, de susciter une résonance intersubjective, une compréhension fondée sur des valeurs et des jugements partagés. Lorsque nous disons «nous, le peuple québécois» ou lorsqu’on parle de «nation québécoise», quelle résonance intersubjective commune à tous les citoyens du Québec pouvons-nous identifier?

«Nous, le peuple québécois» n’est pas une identité réclamée par tous les citoyens du Québec. Pour l’être, la phrase devrait commencer par «Nous, citoyens du Québec». Mais «nous, citoyens du Québec» implique une délibération entre tous et tenant compte de tous. Le mouvement indépendantiste québécois ne s’est jamais rendu là. Comme nous vivons en démocratie, on a pu croire, pendant au moins trois décennies, qu’on pourrait réussir en ralliant la majorité des citoyens et qu’on s’occuperait des menaces partitionnistes et des revendications des Premières nations en temps en lieu. Mais on ne peut plus le croire.

C’est que l’ancien discours nationaliste ne colle plus aussi bien à la réalité sociale car la société québécoise, dans son ensemble, est happée par les processus de mondialisation qui imposent d’aborder les choses sous des angles inédits. Et le mouvement indépendantiste n’a pas été plus rapide que les autres partis pour penser la nouvelle réalité. En ce moment, il est évident que l’idée d’indépendance politique du Québec ne représente pas une option pouvant rallier tous les citoyens au-delà de leurs différences de langue, d’origine et d’histoire. Bien qu’il ait pris quantité d’autres caractéristiques lui ayant permis d’attirer un certain nombre de Québécois d’autres origines, l’ambiguïté du mouvement indépendantiste, qui s’est constitué fondamentalement autour du «mythe» du Canada-français, n’est plus tolérable. Lorsque François Legault dit qu’il faut mettre la question nationale de côté pour dix ans, il n’a peut-être pas pleinement conscience de la dynamique sous-jacente à cette position, mais il sent qu’on ne peut plus faire comme avant.

L’exemple de la situation linguistique est assez révélateur de l’inadéquation du projet indépendantiste actuel. Peut-on croire un instant que l’indépendance du Québec changerait quoi que ce soit à la nécessité de maîtriser l’anglais pour faire des études supérieures ou pour faire des affaires avec des gens de l’extérieur du Québec? Quatre-vingt-cinq pour cent (85%) du commerce extérieur du Québec se fait avec les Américains et le reste des échanges se passe très majoritairement en anglais. Dès que l’on sort du Québec, la langue anglaise est le plus commode passe-partout qui soit. L’indépendance ne changera rien à cela et accélérerait peut-être davantage le mouvement.

Malheureusement, pratiquement personne n’ose reformuler en profondeur les paramètres de la question nationale. Lisez ce texte de Claude Morin écrit en 2006 à propos de ce qui aurait dû accompagner la reconnaissance de la nation québécoise par le parlement fédéral. Dans un texte du 13 septembre 2011, le même Claude Morin réalise que les Québécois ne sont toujours pas prêts à faire l’indépendance, et emploie l’expression «ethnie récalcitrante» pour identifier la source des revendications nationalistes. Seuls certains vieux militants de gauche (voir Quel avenir pour le PQ?) perçoivent que le mouvement «indépendantiste» doit redevenir une grande coalition populaire. Mais eux non plus ne semblent pas percevoir le mouvement des plaques tectoniques.

Pour terminer, je vous demande  comment un jeune montréalais qui a des copains d’origine chinoise, vietnamienne, arabe, indienne et haïtienne peut-il concevoir la question nationale? Depuis la multiplication des échanges internationaux, l’arrivée massive d’immigrants de tous les coins du monde et la domination d’une culture mondialisée, la perception subjective de la question nationale ne peut plus se faire comme en 1960 ni même 1980. Cette réalité n’est peut-être pas très visible à St-Georges-de-Beauce et à St-Nérée-de-Bellechasse, mais la «jungle» montréalaise la montre de manière spectaculaire où que se pose le regard. Il y a le ROC et le RDQ (reste du Québec).

Le paradoxe de la situation québécoise, c’est que le mouvement nationaliste/indépendantiste qui a porté la modernisation et qui a été la clé du dynamisme du Québec depuis 60 ans, demeure toujours un ingrédient essentiel de la dynamique québécoise, même s’il n’est plus le seul. S’il ne reformule pas son objectif en tenant du compte du nouveau contexte, il deviendra  un passif plutôt qu’un actif et ne pourra plus jouer un rôle significatif  pour l’avenir du Québec. L’histoire est en marche.

P.S. Dans la correspondance privée de l’écrivain Pierre Vadeboncoeur, celui-ci écrivait en 1994: «Le Québec est actuellement le meilleur poste d’observation au monde pour découvrir jusqu’à quel point et combien intimement les civilisations sont en train de se faire culbuter, vider… Le Québec, naturellement, disparaîtra le premier.» L’écrivain n’a jamais osé dire cela publiquement et on ne peut pas mettre en doute son engagement envers le Québec. Il y a, bien sûr, une certaine civilisation (quoique le terme ne soit pas approprié pour parler du Québec) qui disparaît et un certain Québec qui disparaît, mais il y a quelque chose d’autre qui émerge. À nous de le distinguer et de lui donner forme puisqu’il sera aussi influencé par nos intentions.

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