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Une journée à repenser la social-démocratie québécoise

Lundi dernier, 24 octobre, avait lieu à Montréal une journée de réflexion sur le thème «Pour une sociale démocratie renouvelée». L’événement était organisé à l’occasion de la sortie du dernier film de Hugo Latulippe, République, un abécédaire populaire (j’y reviendrai, en terminant). Je m’y suis pointé parce que le citoyen Lamontagne, 30 ans après avoir mis de côté l’engagement politique pour se consacrer au journalisme et à l’édition — Le Temps Fou (1978-1982) le Guide Ressources (1985-1996) et PasseportSanté.net (1998-2011) — a l’impression que son expérience de vie et ses fréquentations intellectuelles lui donnent un point de vue rarement exprimé à l’heure actuelle au Québec. Il est donc curieux d’aller vérifier son impression sur le terrain, dans cette période d’instabilité aiguë destinée à engendrer une reconfiguration du monde.

L’assemblée de 150 personnes était hétérogène: une majorité de baby-boomers, bien sûr, puisqu’un certain nombre sont déjà à la retraite et ont du temps libre, mais aussi des jeunes dans la vingtaine et la trentaine, sensibles aux désordres de l’époque comme l’étaient leurs aînés, il y a 40 ans. Le panel invité reflétait sensiblement la salle: Françoise David, présidente de Québec Solidaire, et l’économiste Pierre Fortin représentaient la génération des «aînés», Laure Waridel, co-fondatrice d’Équiterre et Paul St-Pierre-Plamondon, fondateur de Génération d’idées, celle de la relève. Autrement dit, étaient présents des vieux et des jeunes souhaitant un certain nombre de changements dans la société, dans une perspective de solidarité sociale.

Trois points de vue
Les propos des conférenciers peuvent se ramener à trois perspectives: celle de la colère devant les inégalités, de la défense des conditions minimales de la justice sociale et du besoin de changements radicaux (Françoise David); celle des conditions d’une sociale-démocratie durable et de la nécessité de passer des protestations aux idées et solutions (Paul St-Pierre-Plamondon et Pierre Fortin);  et du besoin d’une utopie tirant parti de la créativité de la société civile et des groupes communautaires (Laure Waridel).

Évidemment, ce résumé ne rend pas justice aux conférenciers et je m’en voudrais de ne pas souligner le discours nuancé et réfléchi de Françoise David. Bien que je reconnaisse la générosité manifeste des gens de Québec solidaire, je n’ai pas beaucoup d’affinités avec ce que je perçois comme un vieux discours de «gauche», en partie déconnecté de la complexité et des conditions réelles des sociétés. Mais, selon ce que j’ai entendu lundi après-midi, j’enverrais volontiers Françoise David à l’Assemblée nationale car elle y apporterait une bonne dose d’intelligence, de dignité et de sensibilité trop souvent absente des débats politiques. Cette remarque vaut également pour Paul St-Pierre-Plamondon, dont les analyses et les points de vue à la fois élèvent et ancrent les débats dans la réalité.

Cela dit, c’est l’économiste Pierre Fortin qui, à mon sens, a posé la question de fond: comment régénérer l’enthousiasme pour l’action collective et le sens de l’État, dans le contexte particulier où les succès du modèle québécois de la social-démocratie (système de garderie,  congés parentaux, assurance-médicaments,  plus haut salaire minimum du continent, équité salariale, etc.) sont pris pour acquis (ou oubliés) devant les difficultés de l’État à maintenir les infrastructures de transport et le système de santé, et à mettre fin aux abus en tous genres dans les contrats publics.

Un instantané
Il va de soi qu’on ne peut attendre de révélations lors d’un pareil événement qui ressemble à une photo instantanée de l’opinion plutôt qu’au scénario d’un projet de société. Mais une observation était évidente: mis à part le thème de la représentation proportionnelle, les solutions aux préoccupations révélées lors des discussions en petits groupes supposent toutes une vision globale et à long terme dans la perspective d’un développement durable. Éducation, transport en commun et santé étant les priorités absolues, tout en devant réduire les contraintes imposées par une trop importante dette publique.

J’ai été particulièrement frappé par l’intervention d’une jeune femme, probablement la plus jeune de notre petit groupe, qui semblait pratiquement souhaiter une crise environnementale grave pour faire bouger les choses. Elle avait peut-être l’intuition inconsciente que les sociétés sont comme les individus: sauf avantage clairement identifié, elles ne se transforment que lorsqu’elles n’ont  plus le choix.

République : le constat des culs-de-sac plus que l’enthousiasme devant les défis
Si l’après-midi était consacré à la discussion, la soirée était celle du lancement du film de Hugo Latulippe, République, un abécédaire populaire. Environ 700 personnes emplissaient la salle et ce qui me fait croire que le film, tourné en moins de deux mois immédiatement après l’élection du gouvernement Harper, va avoir une carrière surprenante. Vu sous l’angle des constats nécessaires, il est tout à fait pertinent et parfaitement en phase avec l’époque.

Dans un montage très créatif, Latulippe nous fait entendre une brochette de figures connues ou moins connues de la scène artistique et intellectuelle québécoise, en réussissant à nous faire complètement oublier que tous ces gens sont assis sur des chaises devant un fond de scène. Seront particulièrement remarqués l’anthropologue Serge Bouchard («tout ce chemin depuis le Big Bang pour en arriver au Canadian Tire…»), l’auteur et humoriste Christian Vanasse qui exsude la colère, la passion et l’humanisme, Luc Ferrandez, maire du Plateau Mont-Royal («l’écologie est un humanisme»), et le rire dévastateur de Brigitte Haentjens à l’endroit de Stephen Harper. Je ne vous livre pas le ressort de ce rire, sinon pour vous dire qu’il constitue probablement la critique la plus radicale de la dynamique de fond du gouvernement choisi par les Canadiens et rejeté par les Québécois en mai dernier. Ce rire-là passera à l’Histoire et je souhaite que tous les Canadiens aient l’occasion de l’entendre.

Cela dit, République est avant tout le reflet du désarroi, du cul-de-sac et  de la colère devant le gâchis et les impasses de la société. On sait ce qu’il faut protéger et mettre de l’avant en priorité (l’éducation, l’accès aux soins de santé, une redistribution minimale de la richesse) mais aucune vision ne parvient à intégrer les diverses perspectives dans un ensemble cohérent. J’ai regretté que le film ne présente pas davantage de figures d’expérience, de gens ayant la vie derrière eux pour donner davantage de perspective aux propos. Quel doit être l’équilibre entre le besoin de créativité individuelle (que les artistes connaissent bien) et le fait que nous sommes aussi redevables à la société et à la planète où nous vivons? Mis à part Claude Béland, ancien président du Mouvement Desjardins, pas un seul entrepreneur ou dirigeant de grande compagnie pour nous entretenir des défis d’une entreprise à visage humain. Tant que la gauche ne comptera pas son lot d’entrepreneurs et de scientifiques à côté de ses travailleurs sociaux et de ses artistes, elle ne pourra être le point de ralliement qu’elle souhaite être. Et si, pour ce faire, on devait mettre de côté, ou relativiser, les catégories de gauche et de droite? Et si, pour relever les défis actuels, on devait prendre un tout autre point de vue?

Sur la pointe des pieds
Une fois la projection terminée, j’ai quitté la salle rapidement, sur la pointe des pieds, en ayant un peu l’impression de retourner aux années ’60 et ’70, à l’époque du militantisme gauchiste. Je sais que Françoise David a mis derrière elle depuis longtemps sa période En lutte! mais, pendant le film, certains applaudissements m’ont rappelé l’atmosphère typique du «nous» contre «eux», où les solutions sont simples, l’écoute et la discussion une perte de temps, et les ennemis bien identifiés. Mais je n’en ferai pas une maladie, personne n’étant en mesure de passer aux actes.

On pourra constater l’ampleur du désarroi actuel à gauche en lisant La liberté comme fin du politique, un texte de Sophie Heine, qui prononçait la conférence d’ouverture du colloque. Alors que certains proposent la coopération et la solidarité, Mme Heine propose plutôt de s’appuyer sur un égoïsme bien compris pour remettre en cause les rapports de domination et créer les espaces de liberté auxquels tout le monde aspire. Bien qu’on puisse être d’accord avec elle sur le principe de réformes réalistes pour améliorer le sort de tous et chacun, cela ne constitue ni un programme ni une révélation. Quant aux justifications et aux raisonnements qu’elle met de l’avant pour justifier tout ce discours, je serai généreux en disant que leur cohérence et leur pertinence ne sont pas manifestes.

Alors, quels principes et quelles méthodes d’observation pourront nous aider à y voir clair? Un de mes principes les plus chers est de me rappeler qu’il est très rare que quelqu’un soit 100% dans l’erreur. Cela me permet généralement d’établir un climat de discussion. À partir de là, tout devient possible. Si on pouvait prendre l’habitude de tenter d’intégrer les différents points de vue plutôt que de n’en garder qu’un seul, je ne doute pas que les nécessaires consensus apparaîtraient plus rapidement.

Pour votre information
Site du colloque Pour une sociale démocratie renouvelée
Site du film République, un abécédaire populaire

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Classé dans Esprit du temps, Politique québécoise

Laïcité 4 – Le Québec en quête de laïcité

Même si on peut penser qu’il n’intéresse véritablement qu’une poignée de gens, le débat sur la laïcité et la place de la religion dans l’espace public touche, en réalité, plusieurs aspects fondamentaux de la vie en société à notre époque et soulève les passions d’un grand nombre de gens. Contrairement à ce que l’on a souvent tendance à penser, les prises de position sur ces questions ne sont directement déterminées par des valeurs différentes mais par des conceptions différentes de la réalité.

Il est fascinant de constater qu’on peut anticiper les comportements, les valeurs et les jugements selon le point de vue adopté : magique, mythique, moderne, postmoderne ou transrationnel  (j’y reviendrai).

Un des problèmes des sociétés actuelles, et principalement des sociétés occidentales, est que ces différents points de vue coexistent à une échelle jamais atteinte auparavant. Au Québec, la coexistence est principalement due à l’augmentation des flux migratoires vers les pays occidentaux mais, ailleurs, elle une conséquence directe de la «mondialisation».

Pour comprendre comment on aborde le débat sur la laïcité, j’ai parlé de points de vue magique, mythique, moderne, postmoderne et transrationnel. J’utilise le terme «transrationnel», que je dois à Ken Wilber, pour désigner un point de vue qui accepte la rationalité de tous les points de vue apparus précédemment dans l’histoire mais détermine leurs limites et précise leur sphère de validité. Pour bien faire, il faudrait également raffiner l’analyse encore plus en montrant quelles dimensions de la réalité sont privilégiées par ces points de vue, mais ceci allongerait encore un blogue déjà outrageusement long.

Comme on le soupçonne peut-être, les points de vue ne sont pas simplement juxtaposés sur le même plan, mais indiquent une évolution. Grosso modo, on peut dire que cette évolution permet toujours plus de complexité, de profondeur et d’universalité. Mais les points de vue magique, mythique et moderne ne voient pas l’évolution et nient simplement la validité des points de vue différents. Pour eux, il y a seulement d’autres points de vue à combattre parce que faux. Le point de vue postmoderne accepte qu’il y ait plusieurs points de vue mais a parfois de la difficulté à apercevoir l’ordre apparent au point de vue transrationnel.

On a une démonstration limpide de tout cela dans Le Québec en quête de laïcité, un recueil de textes paru il y a quelques semaines. Outre un panorama assez complet des points de vue, l’intérêt de cet ouvrage est de permettre de faire sens des arguments soulevés pour peu qu’on identifie le niveau de discours qui les sous-tend et ce qu’ils autorisent à penser.

Un consensus: la nécessaire laïcité de l’État
Le premier texte, signé par le sociologue Guy Rocher, tente de définir ce que doit signifier, en pratique, la laïcité de l’État, un principe sur lequel existe un large consensus. Cette laïcité pourrait se résumer en deux points : l’État ne se mêle pas de religion et la religion ne se mêle pas de l’État; l’État respecte l’égalité morale des individus et protège leur liberté de conscience et de religion. M. Rocher, significativement, n’aborde les choses que sous le premier angle.

Et le litige apparaît lorsqu’il pose comme condition de la laïcité de l’État que son personnel et celui des institutions publiques s’abstiennent de faire part de ses convictions religieuses en portant des signes ou vêtements ostentatoires. Cette condition est problématique parce qu’elle touche des individus plutôt que le collectif (institutions, lois, immeubles).

M. Rocher parle d’une «étrange distinction entre l’institution, qui est neutre, et les personnes qui jouissent de la liberté de conscience». À sa face même, la distinction entre le collectif et l’individuel n’est pas étrange mais élémentaire. Le collectif concerne des artefacts (lois, cérémonies, institutions, objets) qui n’ont aucune des caractéristiques d’une personne: conscience, sentiment, pensée, droits, obligations, etc. C’est la source même du problème. Une série de questions surgissent: un agent de l’État respecte-t-il ou non la neutralité de l’État en arborant un signe religieux quelconque? L’État brime-t-il la liberté de conscience de son personnel en lui interdisant de porter un signe religieux?

Comme le dit M. Rocher, le fait de porter un signe religieux ne rend pas l’agent moins objectif personnellement et «la neutralité religieuse, aussi bien que politique et idéologique, fait partie du statut du fonctionnaire au service de l’État». Mais ce qu’implique la «neutralité» religieuse n’est pas aussi simple qu’on le croit. Ce qui importe, fondamentalement, est que l’agent agisse de manière professionnelle, sans discrimination. On ne peut vraiment pas se contenter d’une «apparence de neutralité».

Il est évident, cependant, que cette «apparence de neutralité» importe à la vision moderne. Car ce point de vue associe souvent le port de signes religieux à l’affirmation de la «supériorité» des principes religieux sur le contrat social de la modernité. Dans sa version extrême, il considère même la religion comme des «inepties idéologiques». Mais ce qui apparaît comme une affirmation de supériorité à la modernité (qui elle se considère clairement «supérieure» à la religion) n’est pas «supérieur» de la même manière du point de vue mythique. Si les livres  sacrés prescrivent le port du voile, de la barbe, du turban ou de la kippa, cela ne se discute tout simplement pas. Par ailleurs, pour les gens immergés dans un point de vue mythique, la notion de «choix», dans ce domaine, est inexistante: les choses sont ainsi et il est impossible au sujet de se penser hors de ce contexte. Les points de vue mythique et moderne sont mutuellement exclusifs et donnent lieu à des positions rigides, ayant un caractère absolu.

Prenant un point de vue postmoderne, comme le fait Daniel Weinstock dans un autre texte du recueil, je peux me borner simplement à noter la présence ou l’absence de signe religieux, sans préjuger ce que cela signifie vraiment pour la personne qui est en face de moi. J’oserai avancer que pour la transrationalité, le signe religieux révèle d’abord le besoin humain de transcendance. Il ne constitue pas un passif affectant la «neutralité» exigée des agents de l’État.

Le point de vue transrationnel est très minoritaire dans la société québécoise actuelle et le point de vue postmoderne, plutôt indifférent à la question, rallie une bonne partie de la population. Beaucoup de gens sont certainement plus à l’aise avec l’«apparence» de neutralité religieuse mais cette préférence semble surtout liée à la perception négative de l’appartenance religieuse, une observation partagée par la plupart des intervenants dans le débat.

L’État brime-t-il la liberté de conscience de son personnel en lui interdisant de porter un signe religieux? Cela est-il discriminatoire? L’interdiction exclut-elle des personnes sur la base de leurs croyances et peut-elle contribuer à les ghettoïser? À toutes ces questions, il faut répondre oui, en ce qui concerne les personnes attachées à un point de vue mythique, c’est-à-dire aux prescriptions des textes sacrés ou ce qui est considéré comme tel. Pour les autres, ayant fait le saut au point de vue moderne, postmoderne ou transrationnel, l’exigence pourra apparaître «raisonnable», mais pour trois raisons différentes: parce que la société doit réguler la religion pour les modernes; parce que les religions n’ont qu’une dimension intime et personnelle pour les postmodernes; et parce que les signes religieux n’ont aucune importance concrète pour les transrationnels.

Évidemment, les discriminations potentielles ne concernent concrètement qu’un très petit nombre de personnes mais nous sommes ici dans les principes et le nombre réel n’a pas d’importance.

Les signes religieux dans le système scolaire
M. Rocher note que le système public d’enseignement non confessionnel est une institution qui exige la réserve du personnel en ce qui a trait à leurs convictions religieuses. Il existe un large consensus sur ce point.

Dans ce contexte, la question devient: est-ce que le simple signe d’une appartenance religieuse, idéologique ou politique constitue une brèche dans le devoir de réserve? On peut répondre oui, si ce devoir est interprété au sens strict et au premier degré. Mais on peut aussi se demander si exiger de camoufler toute appartenance religieuse est un moyen de faire l’apprentissage du pluralisme, ce qui est également le rôle de l’école.

Imaginons un instant une école où le personnel enseignant porte le signe d’une appartenance religieuse: croix, foulard, barbe, kippa, étoile raélienne, tresse rasta, bindi ou tilak hindou, etc. Quelle est la réaction devant une telle diversité? N’est-il pas préférable de constater les «appartenances» de chacun plutôt que d’en faire un tabou? Est-il seulement possible d’avoir une position fondamentaliste dans un tel contexte?

Pour M. Rocher, la laïcité dite «ouverte», qui permet les signes de l’appartenance religieuse chez les employés de l’État et, en particulier, chez les enseignants, constitue un recul historique de la déconfessionnalisation des institutions publiques. Ce point de vue est valable, mais seulement si on considère que les signes religieux révèlent la tentation de soumettre la vie publique aux normes religieuses. La société québécoise, dans sa large majorité, n’en est plus là.

Certes, les discours fondamentalistes existent encore mais les conceptions mythiques à la base du fondamentalisme sont très minoritaires dans notre société, elles ne sont pas capables d’imposer leurs diktats et le seront de moins en moins, suivant en cela un mouvement qui a commencé depuis au moins six siècles.

Les limites aux accommodements raisonnables
On reproche à la laïcité «ouverte» de ne pas poser de limites aux accommodements accordés, ou qu’il est difficile de les définir et compliqué de trancher. Or il y a déjà des limites reconnues: sécurité, égalité des sexes, fonctionnement d’une institution, respect des principes constitutifs de la société (démocratie, liberté de conscience, etc.). Daniel Weinstock s’attache essentiellement à définir la nature de ces limites et à tenir une position d’équilibre entre les droits individuels reconnus dans les Chartes, la laïcité de l’État et la reconnaissance réelle du pluralisme. Françoise David, plus loin, a les mêmes arguments.

Les chartes des droits et libertés sont des discours de niveau moderne et postmoderne. Les demandes d’accommodements religieux proviennent essentiellement de discours de niveau mythique où le soi doit se conformer à la règle du groupe auquel il s’identifie. Les demandes d’accommodement ne sont jamais dirigées directement contre la laïcité de l’État. Elles n’exigent pas que l’État se conforme à une prescription religieuse, mais simplement qu’il la permette.

Il y a forcément une inégalité et une asymétrie dans les positions: d’un côté, on permet, de l’autre, on oblige (voile, kippa, foulard, etc.). Cette asymétrie dérange beaucoup le point de vue moderne. Et parfois la demande est fondée sur des principes contraires aux principes constitutifs d’une société, par exemple celui de l’égalité entre les hommes et les femmes. Est-ce que la demande d’avoir un examinateur masculin ou féminin pour passer un examen de conduite automobile va à l’encontre de ce principe d’égalité?

On peut considérer cette demande comme une préférence, au même titre qu’une femme peut demander qu’un examen gynécologique soit fait par une femme plutôt qu’un homme, sans remettre en question le principe de l’égalité des droits entre les hommes et les femmes. Bien sûr, chacun sait que les motifs de ces demandes sont fondés sur des raisons de niveau différent et des principes opposés. Pour les hassidim ou les musulmanes, la raison est de niveau mythique (les hommes et les femmes ont des positions différentes dans la création, la règle divine ordonne un comportement particulier), pour la femme moderne, c’est plutôt une manifestation de sa liberté de choix et de ses préférences personnelles. Et pour nous, nous référant à un point de vue moderne, postmoderne ou transrationnel, c’est essentiellement le motif qui pose problème et non la réponse à la demande comme telle puisque d’autres motifs nous sont acceptables.

Par contre, l’accueil de cette demande est une illustration limpide de l’inclusivité de la société postmoderne envers différents types de discours qui, eux, n’ont pas cette tolérance. Il devrait être manifeste que la valeur, l’avantage et la «supériorité» de la société postmoderne se trouvent précisément là et que cette inclusivité doit être défendue sans compromis. Autrement dit, les discours de niveau mythique et moderne ne peuvent pas imposer leur loi.

La limite aux accommodements serait clairement atteinte si, par exemple, les hassidim réclamaient d’obliger les femmes à s’asseoir à l’arrière des autobus comme ils ont tenté de le faire en Israël. Ou lorsqu’un maire oblige tout le monde à écouter une prière au début des séances du conseil municipal. Tant que ces demandes ne constituent pas une atteinte aux libertés des  autres, n’imposent pas un comportement, n’entravent pas le fonctionnement des institutions, et ne remettent pas en question les principes constitutifs de la société, il n’y a pas de raison fondamentale de les refuser.

La question de l’intégration
Une des thèmes secondaires des discussions sur la laïcité est celui de l’intégration des immigrants. La question est de savoir si l’intégration des nouveaux arrivants est facilitée ou retardée en permettant le port de signes ou de vêtements religieux. Les deux parties arrivent à des conclusions opposées.

Par exemple, Daniel Baril, un ancien président du Mouvement laïque québécois, ne croit pas que les accommodements facilitent cette intégration. «Est-ce que l’érouv d’Outremont a permis une meilleure intégration des hassidim? […] Peut-on penser que le hijab peut être perçu, par un non-musulman ou même par un musulman progressiste, comme un désir de rapprochement?», demande-t-il? Et de conclure: «Les accommodements religieux accentuent les différences et, à l’évidence, marginalisent encore davantage ceux qui les obtiennent…»

On peut facilement observer que tous ces accommodements permettent aux gens de sentir qu’ils ont droit, tels qu’ils sont, à une place dans la société. C’est une illustration bien concrète du respect de l’égalité morale des individus. D’autre part, permettre à quelqu’un de porter le hijab, la kippa ou le turban au travail est, à l’évidence, une meilleure façon de favoriser son intégration que de lui refuser ce travail. Et quand on sait que le travail est le meilleur gage de l’intégration des immigrants, le choix est facile à faire.

On doit cependant reconnaître avec M. Baril que toutes ces mesures ne se traduisent pas nécessairement par un changement de moeurs ou de points de vue. Les hassidim sont une secte vivant en marge de la société et cherchent à se prémunir de toute influence extérieure. Mais refuser des demandes qui n’obligent pas les autres citoyens les marginaliserait objectivement en limitant encore plus leur participation à la société. Les accommodements pour des motifs religieux n’accentuent pas les différences, ils font une place à la différence et permettent une intégration minimale à la société, ne serait-ce que moralement. Il est cependant évident qu’obliger les hassidim à se déplacer à pied, en leur refusant de passer un permis de conduire avec un examinateur masculin, empêche même l’intégration minimale.

Contraindre, refuser ou permettre
À lire les contributions de Daniel Baril, Marie-Michèle Poisson et Louise Mailloux, tous trois militants actifs de la laïcité, ceux-ci partagent un certain nombre de positions: la religion et les valeurs qu’ils lui associent sont perçues négativement (inepties idéologiques, valeurs rétrogrades, sexisme, etc.); la modernité est légitimée d’imposer ses exigences à la religion parce qu’elle a préséance sur les préceptes religieux; l’intégration ne peut se faire que par la soumission aux principes de la laïcité.

Il s’agit là, évidemment, de positions typiques (et extrêmes) de la modernité, mais il est impossible de nier qu’ils décrivent une partie de la vérité. Le problème est de tenter de faire de vérités partielles une vérité absolue. Leur «foi» est matérialiste et exclusive et, à la différence des postmodernes, ils ne sont pas capables de s’en rendre compte. Ceci les amène à une position contradictoire: pour forcer l’inclusion, il faut exclure. Comme si on pouvait amener quelqu’un à changer son point de vue ou sa croyance en lui imposant un comportement. N’est-ce pas là une façon de faire similaire à celle du point de vue mythique qui croyait «convertir» les gens à la pointe de l’épée?

Ce qu’on appelle la «laïcité républicaine» qui, entre autres, interdit de manière assez stricte le port de signes religieux dans l’espace public, est une image inversée de la mainmise des églises et de la religion à une autre époque, dans un autre contexte. C’est pourquoi ce modèle est loin d’être la seule réponse à la nécessaire laïcité de l’État. Sur ce point, la démonstration d’André Baubérot et de Micheline Milot, dans Laïcités sans frontières, est convaincante. Est-ce la raison pour laquelle Baril, Poisson et Mailloux n’en font pas mention et ne la réfutent d’aucune façon? Je l’ignore mais ce silence est une faiblesse de plus dans une argumentation qui perd toute sa portée à force de vouloir s’imposer plutôt que de convaincre.

Pourquoi accommoder?
Dans un autre texte, Jean-Marc Piotte, ancien professeur de science politique à l’UQAM, se demande, à propos des juifs hassidim: «Mais pourquoi la société devrait-elle accommoder des communautés qui refusent tout accommodement?» Il se borne à poser la question mais ne répond pas. Une réponse possible est que la pensée postmoderne ou transrationnelle, en faisant preuve de recul critique, peut le faire alors que la pensée mythique, enfermée dans l’autoréférentiel, ne le peut pas. On pourrait illustrer métaphoriquement les deux positions en faisant dire à la pensée postmoderne: «Il est interdit d’interdire» et à la pensée mythique: «Il est interdit de permettre». La pensée postmoderne peut tolérer la pensée mythique alors que l’inverse n’est pas vrai. La limite est évidente: la pensée mythique ne peut imposer sa règle à la postmodernité, c’est-à-dire l’interdire, ce qui constituerait clairement une régression.

D’une certaine manière, ou du moins chez certains de ceux qui s’en réclament, la pensée moderne, nourrie du préjugé matérialiste et scientiste, s’enferme dans une autoréférence tout à fait semblable à celle du discours mythique. C’est pourquoi elle peut être aussi intolérante que la pensée mythique et tenter de la faire disparaître tout simplement, comme on l’a vu dans les expériences communistes. C’est à partir du stade postmoderne qu’on commence à relativiser réellement le savoir associé aux visions du monde et aux diverses méthodes d’investigation.

Jean-Marc Larouche, professeur de sociologie et de science des religions à l’Université du Québec à Montréal, identifie bien la transformation exigée des religions pour qu’elles s’adaptent à ce qu’il appelle la société postséculière: «[les traditions religieuses doivent pouvoir], sans relativiser leurs propres vérités, moderniser leur foi en adoptant une conscience autocritique de leur propre tradition, une position non exclusive. Cette modernisation de la foi  religieuse est une condition de l’insertion de celle-ci dans l’espace public.» Ce que décrit M. Larouche est le passage de la pensée mythique à la pensée moderne et postmoderne, celles qui font une place à toutes  les formes de science dans le raisonnement.

Un des textes les plus porteurs du Québec en quête de laïcité est celui de Françoise David, présidente et co-porte-parole de Québec Solidaire. Elle identifie bien les dérapages intolérants d’un certain discours de la modernité en déplorant qu’on utilise «l’anathème, l’ironie méchante, l’insulte, voire la diffamation». Elle note avec justesse que les «demandes d’accommodements religieux ne concernent qu’une très petite minorité, en plus des Québécois et Québécoises dits de souche.» Autrement dit, elle estime que les conceptions mythiques à la base des demandes d’accommodements ne sont pas en mesure d’imposer leurs diktats à la société.

Mme David se montre donc très ouverte envers le port de signes religieux chez les employés de l’État, en évoquant principalement des arguments liés à l’intégration des personnes qui les portent, mais aussi d’autres dimensions mentionnées précédemment. Sur ce point, je pourrais quasiment dire, Françoise David, ma soeur. Elle est aussi la seule qui réclame «un débat bien organisé dans toute la société québécoise», à peu près certaine que cela permettrait l’émergence d’un consensus (et non d’une unanimité) qui permettrait à la société d’avancer.» Sur ce point aussi, je suis d’accord avec elle, même si j’ai quelques doutes sur l’ampleur possible de la mobilisation: réfléchir n’est vraiment pas notre sport national.

Le point de vue de l’«Autre»
La grande surprise de ce recueil est l’essai de Ruba Ghazal, québécoise d’origine palestinienne, coauteure du mémoire sur les accommodements raisonnables présenté par Québec Solidaire à la Commission Bouchard-Taylor. Outre une remarquable et très synthétiques  mise en perspective historique du débat sur la laïcité, tel qu’il se déroule au Québec et dans le monde, Mme Ghazal apporte le point de vue «de l’intérieur» sur la pratique de l’Islam au Québec et dans le monde.

Selon elle, la majorité des musulmans pratiquent leur religion sans militantisme ni idéologie et la grande majorité d’entre eux sont convaincus que le port du voile (hidjab) est une prescription coranique au même titre que la prière cinq fois par jour et le jeûne durant le Ramadan. Et malgré cette croyance, nombreuses sont celles qui ne portent pas le voile. Autrement dit, la modernité avance malgré tout et plusieurs s’autorisent à faire leurs propres choix.

Il est intéressant de noter que Mme Ghazal évoque exactement les mêmes arguments qu’Amin Maalouf dans Le dérèglement du monde pour expliquer l’augmentation de la ferveur religieuse chez les musulmans: la religion est devenue une valeur refuge pour un grand nombre d’entre eux vivant dans la misère, sous des régimes dictatoriaux et dans le mépris de l’Occident. Interdire le port du hidjab entraînerait, selon elle, un sentiment de rejet chez tous les musulmans, pratiquants ou non, car le voile est aussi associé à la culture musulmane. «Je n’ose imaginer, écrit-elle, le contenu des discours intégristes qui seraient proférés dans certaines mosquées québécoises si on interdisait le port de signes religieux dans la fonction publique.»

Au bout du compte, il devient évident que tout se tient : intégration, tolérance, inclusion, égalité morale des individus, respect de la liberté de conscience, évolution des points de vue. Et les principes à respecter sont clairs même si les limites se discutent.

Bien sûr, je n’aime pas constater que des gens vivent sur une autre planète que moi, que leurs principes sont figés dans le temps et dans une conception du monde étrangère à la culture majoritaire. L’évolution se produira un jour, ou non. Mais je crois que la plupart conviendront, avec nous, que nous avons tous le droit à nos croyances et à nos façons de vivre, mais pas celui de les imposer aux autres. Et nous seront tous devenus postmodernes sans le savoir.

Le Québec en quête de laïcité, sous la direction de Normand Baillargeon et Jean-Marc Piotte. Éditions Écosociété, 2011, 164 pages.

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Une soirée avec François Legault

François Legault lors de la soirée du 20 septembre 2011 à Sherbrooke

François Legault

Le 20 septembre, j’étais parmi les quelque 200 personnes qui s’étaient rassemblées dans une salle de l’hôtel Delta de Sherbrooke pour assister à une des rencontres publiques de consultation de la Coalition pour l’avenir du Québec (CAQ), fondée par François Legault et Charles Sirois.

MM Legault et Sirois ont présenté rapidement les propositions de la CAQ mais la plus grande partie de la soirée fut consacrée à entendre les commentaires et à répondre aux questions de l’assemblée. Pour une rare fois Charles Sirois, le cofondateur de la CAQ, était présent aux côtés de M. Legault.

Une affirmation ouvertement nationaliste
L’assemblée, majoritairement composée de baby-boomers, comptait aussi un certain nombre d’étudiants et de gens au début de la trentaine. Les deux moments forts de la soirée furent une intervention d’un jeune homme sur la nécessité de retrouver la fierté d’être Québécois par la réalisation de projets mobilisateurs et une intervention claire et bien sentie de Charles Sirois sur la nécessité de renforcer la protection de la langue française. La sortie de M. Sirois a attiré les applaudissements les plus nourris de la soirée.

Il s’est dégagé de cette assemblée l’impression que le discours de la CAQ attire un électorat résolument nationaliste, dont une bonne partie est composée d’indépendantistes qui ne voient plus comment la cause peut avancer. Et tous ces gens ont envie que le Québec se reprenne en mains. Vues sous cet angle, les propositions très précises de la CAQ concernant la santé (un médecin de famille pour chacun), l’éducation (meilleur salaire pour les enseignants et évaluation de leur travail), l’économie (implication plus active de la Caisse de dépôt et de placement dans l’économie québécoise), la protection du français et l’intégration des immigrants ont tout pour séduire les Québécois. Même les étudiants qui assistaient à l’assemblée ne s’opposaient pas à une hausse des frais de scolarité à l’université si elle s’accompagnait de mesures de soutien.

Est-ce que le programme de la CAQ est réalisable sans trop d’opposition des groupes d’intérêts (corporations professionnelles et syndicats)? François Legault affirme avoir senti une ouverture de la part des syndicats professionnels de médecins. Par contre l’abolition des commissions scolaires ne sera peut-être pas aussi simple à réaliser et ne donnera peut-être pas tous les résultats attendus. Mais peu de gens regretteront des élections scolaires qui ne riment à rien.

Il y avait manifestement peu d’anglophones dans l’assistance à Sherbrooke. Quand je lui ai posé la question, après l’assemblée, M. Legault m’a affirmé que plusieurs membres de la communauté anglophone l’avaient approché. Éventuellement des noms seront rendus publics. Il faut le souhaiter fortement car si le Québec doit trouver un second souffle, il est impératif que la mobilisation réussisse à dépasser les allégeances traditionnelles.

Le cinquième volet manquant à un programme pragmatique
D’une certaine manière, François Legault semble être la bonne personne, à la bonne place, au bon moment: son programme pragmatique apparaît comme une promesse de reprise en mains et une pause salutaire dans une conjoncture où le gouvernement ne bénéficie plus du respect moral des citoyens pendant que l’opposition indépendantiste est en plein désarroi stratégique. Seuls les partisans les plus retranchés sur leurs positions ne s’interrogeront pas sur la pertinence de leurs choix, tel cet intervenant déplorant que M. Legault divise le mouvement indépendantiste alors qu’il aurait pu, disait-il, prendre la place de Mme Marois. Ce à quoi M. Legault a répondu que le problème du PQ n’était pas Mme Marois mais l’article 1 du programme, c’est-à-dire l’option indépendantiste.

Il faut lire, sur les sites web des grands médias, les commentaires aux nouvelles concernant François Legault et la CAQ pour prendre la mesure véritable du cynisme et du scepticisme qui ont envahi l’esprit des Québécois. Tous les doutes et tous les soupçons sont évoqués. De temps à autre, un rare intervenant déplore l’absence d’un projet véritablement inspirant et le peu de charisme des leaders de la CAQ. Comme le disait un commentateur, les propositions de la CAQ ne sont pas révolutionnaires et peuvent facilement faire l’objet d’un consensus, mais elles ne sont pas inspirantes. Peut-il en être autrement et peut-on espérer davantage dans le climat actuel de cynisme et de suspicion? Quelqu’un apparaissant comme un «sauveur» aurait toutes les chances de finir crucifié…

Cependant, dans la conjoncture particulière du Québec, à ce moment précis de son histoire, il apparaît aussi indispensable de combattre le cynisme qui mine les esprits que les problèmes chroniques et l’inefficacité de certains secteurs du système. Les problèmes d’efficience et d’efficacité n’ont-ils pas une dimension morale  et éthique manifeste lorsque les intérêts de groupes particuliers prennent le pas sur le bien commun? La collusion et les enveloppes brunes ne sont pas des problèmes d’organisation mais le résultat de manquements à la responsabilité envers le bien commun. Ces préoccupations devraient constituer le cinquième volet du programme de la CAQ, celui qui n’a pas encore été formulé. Elles permettraient peut-être de rassembler la cinquième colonne nécessaire au changement de régime et à la définition des principes et des règles éthiques de la politique au 21e siècle.

Jusqu’à présent, je constate que la CAQ séduit beaucoup de gens préoccupés par les problèmes concrets du système, des gens d’affaire et des gestionnaires, des professeurs et des technocrates, des gens intelligents et compétents. Toutes leurs compétences sont nécessaires mais ne seront pas suffisantes, à elles seules, pour donner un souffle nouveau à la vie politique québécoise. Cela fait aussi partie des urgences.

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Crise au Parti Québécois : les multiples facettes du désarroi national

Une excellente réflexion d’Antonin-Xavier Fournier parue dans Le Devoir du 2 septembre vient apporter un éclairage de haut vol à la crise que traverse actuellement le Parti Québécois et, plus largement, le nationalisme québécois.

Pour l’auteur, cette crise s’explique principalement par la perte de conscience nationale due à la disparition des crises politiques qui ont jadis attisé la flamme nationaliste et par le caractère de plus en plus abstrait des revendications nationales (pensons, par exemple, à la non-signature de la Constitution canadienne par le Québec ou à la revendication de pouvoirs dans le domaine des communications).

Le jeune professeur de sciences politiques au Cégep de Sherbrooke rappelle également deux autres facteurs évoqués par les commentateurs pour expliquer le déclin du nationalisme québécois, soit la reconquête (relative) de l’économie québécoise par les francophones et l’idéologie du multiculturalisme qui considère que la culture majoritaire n’en est qu’une parmi d’autres.

M. Fournier observe avec perspicacité que «depuis le référendum de 1995, […] la scène politique québécoise n’est plus alimentée par les tensions nationales. […] En refusant systématiquement d’entrer sur ce terrain fertile, les partis fédéralistes coupent l’un des fondements les plus profonds du nationalisme québécois: le sens de l’histoire.» Les commentaires à l’article publiés sur le site du Devoir montrent que l’analyse semble exacte à un bon nombre de personnes, même si certains nationalistes semblent plus pressés de trouver des «solutions» que d’approfondir davantage la réflexion.

Je vais donc tenter de le faire en prenant encore un peu plus de recul.

Il faut se souvenir que l’apparition du nationalisme québécois, au début des années 1960, était parfaitement en phase avec l’époque qui a marqué l’apogée du mouvement mondial de décolonisation. Au même moment, les mouvements de guérilla foisonnaient en Amérique Latine et Fidel Castro renversait la dictature de Batista. Le Québec s’est joint, à sa manière, à cet élan libérateur.

Aujourd’hui la conjoncture mondiale est dominée par la crise financière, la crise environnementale et la déplacement  du pouvoir économique vers les pays dits «émergents». Et, en général, le discours nationaliste est battu en brèche sauf dans certaines parties du monde où les discriminations ethniques ne laissent qu’une issue.

Au Québec, les crises ressenties comme telles par la population sont avant tout des crises internes : celles du système de santé, des transports et, dans une moindre mesure, de l’éducation et de la langue. Rien de cela n’a directement à voir avec la «question nationale». Il n’est donc pas étonnant que la population perçoive moins la pertinence du discours nationaliste.

Les préoccupations d’une  nouvelle génération
En 2009, lors du sommet de Copenhague sur l’environnement, Antonin-Xavier Fournier s’est demandé si le discours environnemental pourrait être le moteur du changement social et la souveraineté un moyen de s’attaquer vraiment aux défis environnementaux. Ce qu’il faut noter, dans cette interrogation, est la préséance de la conjoncture et des problèmes globaux dans la définition des priorités politiques locales. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec la conjoncture globale du début des années 1960. Et s’il y a une observation plutôt facile à faire, ce serait que la multiplication des moyens de communication et des échanges réels au niveau mondial renforce un peu plus l’influence du contexte global dans la conception et la perception des problèmes locaux.

J’ai été frappé, cet été, lors d’un voyage en France par les similitudes de culture et d’apparence entre les jeunes Français et les jeunes Québécois. Bien sûr, il s’agit d’une impression très intuitive mais je ne pouvais m’empêcher de sentir qu’au-delà des spécificités locales, la sensibilité de cette jeunesse avait plus de points communs que de différences.

Et il semble assez évident que le discours nationaliste québécois ne s’est absolument pas ajusté à l’évolution de la conjoncture globale. Comme le dit Antonin-Xavier Fournier,«les revendications nationales prennent donc de plus en plus une dimension abstraite qui ne trouvent plus d’ancrage dans la société québécoise.»

Il n’est donc pas étonnant que les Québécois soient attirés par des discours davantage tournés vers les problèmes concrets, soit carrément à droite (ADQ), au centre-droit (la Coalition pour l’avenir du Québec de M. Legault), soit plus à gauche (Québec Solidaire).

Évidemment, la question nationale continue d’être un élément de la dynamique politique québécoise, mais elle est  reléguée au second plan et l’indépendance a cessé, en pratique, de pouvoir être une fin en soi («la condition normale d’un peuple normal»). Elle ne pourra être qu’un moyen en vue de fins.

Malheureusement pour le Parti Québécois, les États généraux de la souveraineté risquent de venir un peu tard et, surtout, il serait très surprenant que ceux qui y participeront aient l’audace des grandes remises en question.

Pendant ce temps…
…vous n’avez pas pu ne pas remarquer comment Jean Charest concentre ses attaques sur François Legault, le provoque, le somme de préciser ses intentions, etc. Il peut se contenter de négliger Mme Marois pendant qu’elle se dépêtre dans sa gestion de crise en sachant qu’il pourra l’achever par quelque remarque assassine sur l’état de son parti.

Les prochains mois  seront probablement déterminants pour l’alignement définitif des forces en vue du prochain scrutin. Tout me semble reposer sur la capacité de François Legault de se distancer suffisamment des positions de l’ADQ pour attirer un large électorat ayant envie qu’on prenne les problèmes concrets du Québec à bras le corps mais sans tomber dans les solutions simplistes et sans être sous la coupe des entrepreneurs du Québec. Cet équilibre ne sera pas facile à atteindre. Mais, en ce moment, la fluidité des choses est telle qu’on ne peut exclure une situation inédite où un parti formerait un gouvernement (majoritaire ou minoritaire) en ayant recueilli autour de 30% des votes.  La pertinence de la représentation proportionnelle ou d’une modification importante du mode de scrutin pourrait devenir un thème majeur du débat politique au Québec.

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La ligne du risque

Depuis la démission des quatre députés péquistes  (Beaudoin, Curzi, Lapointe et Aussant), il y a deux semaines, nous assistons à la multiplication des signes annonciateurs de la fin du Parti Québécois et d’un réalignement profond de l’équilibre politique québécois. En fait, cela a commencé avec le coup de tonnerre de la quasi disparition du Bloc Québécois, le 2 mai dernier, ça s’est continué par les sondages montrant la montée en popularité de François Legault, la lettre des 12 jeunes députés péquistes invitant Parizeau à passer le relais et la réplique cinglante qu’il leur a servie. Dans le pâturage du PQ, le diable est aux vaches. J’imagine que les gens qui ne sont pas aveuglés par leurs choix partisans mesurent l’ampleur du mouvement des plaques tectoniques, malgré l’obligation de ne pas montrer ouvertement le désarroi.

Il y a près de cinquante ans (en 1963), l’essayiste Pierre Vadeboncoeur fit paraître La ligne du risque, un recueil de six essais qui devait lui valoir une notoriété certaine dans les milieux intellectuels. Le titre de l’ouvrage m’est venu à l’esprit pour qualifier le mouvement qui est désormais clairement observable : une portion significative de la population québécoise ressent un tel besoin de changement qu’elle est disposée à prendre la ligne du risque de l’inconnu.

Malgré toutes les critiques qu’on peut lui faire, dont celles du caractère très général de ses propositions et ses silences sur des sujets à controverse, comme les gaz de schiste, les problèmes du système de santé et les orientations d’Hydro-Québec, François Legault  se trouve dans la position d’être la bonne personne,  au bon endroit, au bon moment. Tous les autres partis agissant comme des repoussoirs (PQ et PLQ) ou comme des non choix (ADQ et QS), il profite d’une conjoncture parfaite pour sortir le Québec de la stagnation et du carcan imposés depuis 30 ans par la non résolution de la question nationale. Cette question ne cessera pas d’être problématique et d’exiger une solution à long terme, mais elle cessera, pour un temps, de polariser la scène politique québécoise.

Le réaménagement à venir
Il est un peu audacieux de prédire ce que sera le réaménagement politique en cours, mais les lignes de force sont suffisamment claires pour que le risque de se tromper ne soit pas trop grand. Tout d’abord, le Parti Québécois, est destiné à devenir marginal, à cause de l’impossibilité dans laquelle il se trouve de reconsidérer son option indépendantiste sans provoquer son éclatement. Au PQ, l’indépendance est un article de foi. C’est ce qui le perdra. Damned if you do, damned if you don’t.

Le Parti Libéral, qui s’est défini depuis si longtemps en opposition au Parti Québécois, par son option fédéraliste, sera moins affecté dans ses bastions montréalais mais pourrait l’être autant que le PQ dans le reste de la province. Le facteur inconnu, dans son cas, est la qualité des candidats que pourra recruter François Legault. Les anglophones ne sont certainement pas moins fatigués que les francophones de l’impasse actuelle même s’ils sont certainement plus craintifs envers leur avenir. Mais s’ils sont capables de s’identifier à des candidats de valeur, il pourrait y avoir des surprises. De toute manière, le changement viendra chez eux aussi, même s’il se produit plus lentement.

Québec Solidaire et l’ADQ grappilleront sans doute quelques pourcentages de vote, mais le réalignement en cours leur enlèvera probablement toute représentation… jusqu’au remplacement du système uninominal à un tour par un autre système qui permette une meilleure représentation des choix de la population.

Il y a déjà plusieurs années que la parfaite tempête se prépare. L’épisode Mario Dumont en a été le premier signe. L’élection fédérale du 2 mai 2011 a montré que les vents violents soufflent déjà.

Le drame qui ne sera pas
Cependant, la mise entre parenthèses de l’indépendance ne sera pas le drame que l’on craint. Simplement parce que les solutions à la majorité des problèmes que le Québec a à affronter ne dépendent pas de l’indépendance ou très marginalement. Éducation, santé, problèmes environnementaux, politique énergétique, immigration, pérennité et affirmation de la langue française : le Québec dispose des outils essentiels pour au moins commencer le travail. J’ai beau avoir voté pour des partis indépendantistes depuis que je vote, ce n’est pas tant le Canada qui me désespère que la piètre qualité de ce que nous faisons avec les outils dont nous disposons.

Pour un bon coup (la politique familiale des garderies et des congés parentaux), nous prenons dix décisions douteuses ou mauvaises (la centrale de Gentilly, celle du Suroît, Rabaska, le parc du Mont Orford, le gaz de schiste, les droits miniers, la politique de l’industrie pharmaceutique, la non application du rapport Pronovost sur l’agriculture, les invraisemblables retards dans la mise à jour du code du bâtiment, le laxisme dans l’application des normes environnementales, etc.) et nous tergiversons sans fin sur celles qui devraient être prises (modification de la carte et du système électoraux, implantation des infirmières praticiennes, etc.).  Quant à la moralité dans les comportements des élus, à la fraude dans l’exécution des travaux publics, aux manœuvres illégales dans le financement des partis politiques et à l’infiltration de la mafia dans le secteur de la construction, n’en parlons pas. Rien de cela n’est lié à la question nationale.

Je ne sais pas si les Québécois ont manqué de courage en refusant par deux fois de se prendre en mains ou s’ils ont été prudents parce qu’ils n’avaient pas suffisamment confiance dans leurs leaders et le projet qu’on leur présentait. Sans doute un peu de tout ça. Mais, entretemps, la définition et le contexte (provincial, national et international) des problèmes ont suffisamment changé pour rendre inévitable le réalignement des options politiques.

Le changement qui s’annonce sera plus profond qu’un simple changement de garde politique. Il y a 50 ans, les Québécois ont commencé un processus qui leur a fait faire des pas de géants très rapidement. Collectivement, nous avons une certaine propension à bouger rapidement et à le faire de manière plutôt consensuelle.  C’est l’avantage d’être relativement peu nombreux et tricotés serrés. Il y a déjà trop longtemps que la question nationale monopolise trop d’énergies sans trouver son aboutissement. Aujourd’hui, les énergies ont besoin de se manifester créativement. Et si le Canada devient un obstacle à cette créativité, le Québec avisera.

Les commentateurs commencent à être nombreux à partager une analyse similaire à la mienne. Le même jour, Yves Boisvert, dans La Presse, et Joseph Facal, sur son propre blogue, annoncent les grands changements. Il y a seulement une chose que les indépendantistes  semblent avoir une très grande difficulté à apercevoir: que la proposition de  réaliser l’indépendance n’est pas perçue comme pertinente actuellement. Eux considèrent que c’est une «évidence» mais ils sont les seuls à la voir. On peut appeler ça de l’aveuglement.

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Démographie québécoise: questions sans réponse

En mars dernier, un article de The Economist, Minority Report, expliquait que la fécondité des «minorités visibles» combinée à la faible fécondité de la population blanche était en train de changer le visage des États-Unis. Les chiffres laissent peu de doute. Chez les enfants de trois ans, les Noirs, les Hispaniques et les Asiatiques sont désormais majoritaires. Au cours de la dernière décennie, la population américaine a augmenté de 9,7% et 92% de cette augmentation est venue des minorités. Celles-ci représentent désormais plus de 36% de la population des États-Unis.

Dans quelle mesure ce phénomène se produit-il également au Québec et au Canada? J’ai eu beau consulter L’État du Québec 2011, le Bilan démographique du Québec, édition 2010 et les Regards sur la démographie canadienne de Statistiques Canada, aucune donnée ne permet de connaître les caractéristiques ethniques des bébés, les caractéristiques linguistiques, ethniques et l’origine des parents, pas plus que l’indice de fécondité selon les mêmes caractéristiques. Au Québec et au Canada, il semble que l’égalité en droit efface toutes les différences réelles.

L’intérêt de répondre à la question est évidemment d’anticiper les effets à long terme d’une possible modification de la composition ethnique du Québec. Mais pour le moment, je suis incapable de dire si une telle modification est en cours ou non. Par exemple, les indices de fécondité sont plus élevés dans toutes les régions qu’à Montréal et à Québec et l’augmentation de la fécondité au cours des dernières années a été plus importante dans la plupart des régions que dans la métropole.

De même, le pourcentage d’augmentation du nombre des naissances a été plus important dans la plupart des régions qu’à Montréal. Comme on sait que la grande majorité des immigrants s’installent à Montréal et dans sa région limitrophe, on ne peut pas observer, à partir des données disponibles publiquement, dans quelle mesure ils influencent la composition démographique des naissances. Un des rares indices dont je dispose est, par exemple, que la majorité des enfants fréquentant la Commission scolaire de Montréal font partie des «minorités visibles». Mais comme les Québécois francophones de souche ne forment plus qu’environ la moitié de la population de Montréal, on ne peut rien conclure sur les taux de fécondité relatifs selon l’origine des mères.

Répondre clairement à la question nous permettrait également de fonder nos analyses et nos jugements sur des faits et non des peurs et des préjugés. La hantise atavique des Québécois francophones de souche d’être noyés dans la mer anglophone et de disparaître peu à peu sous le poids des nouveaux arrivants se nourrit de la peur engendrée par l’ignorance de l’état réel de la situation.

Si les démographes voulaient bien nous donner les réponses à nos questions, leur apport serait salutaire dans de nombreux débats. Mais peut-être est-ce trop politiquement incorrect pour que les organismes statistiques gouvernementaux s’acquittent de ce mandat.

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Québec-Canada: avant tout, sortir de l’impasse

Depuis le 2 mai, on a entendu tous les commentaires imaginables suite à l’élection du gouvernement Harper, du balayage NPD au Québec et de la quasi disparition du Bloc Québécois. Certains y ont vu la démonstration de la différence entre le Québec et la Canada, d’autres le signal d’un déplacement et d’une polarisation du débat en termes gauche-droite plutôt que Canada-Québec, d’autres encore y ont vu le signal de la fin pour l’option indépendantiste.

Or, bien qu’elles contiennent une part de vérité, aucune de ces visions ne reflète vraiment ce que les résultats de l’élection laissent entrevoir. Pour les interpréter, il est nécessaire d’utiliser différents paramètres et de regarder au-delà de cette seule élection. On ne peut parler de la pertinence du Bloc Québécois, de l’opposition au Parti Conservateur, du  rejet du Parti Libéral du Canada et de la signification du vote pour le NPD de la même manière à Québec qu’à Montréal ou dans l’Outaouais, dans un milieu francophone, immigrant ou anglophone, chez des fédéralistes ou des indépendantistes convaincus.

Commençons par les évidences…

Le besoin de changement
De toutes les conclusions que l’on peut tirer de l’élection du 2 mai, la plus générale  et la plus évidente est que les Québécois, toutes origines, langues et géographies confondues, veulent du changement. Qu’on en juge: si le Bloc a perdu 490,000 votes, les Conservateurs en ont perdu 157,000, les Libéraux 322,000 et le Parti Vert 44,000 ! Tout ce beau monde est allé au NPD, qui a reçu 1,628,000 votes soit 1,187,000 de plus qu’en 2008. Parlez-moi d’un mouvement de foule!

Par contre, je ne parierais pas trop sur le caractère «de gauche» de ce vote. Les gens de la grande région de Québec ont successivement choisi l’ADQ, les Conservateurs et le NPD. Leur seule constante est de voter sans faire référence à «la question nationale», ce qui reflète en bonne partie le fait que le Québec est coupé en deux, entre la zone d’influence de Québec et celle de Montréal. Mais le 2 mai, c’est pratiquement tout le Québec francophone qui a choisi de s’extirper de l’impasse dans laquelle le plonge la question nationale alors que les anglophones et les néo-québécois exprimaient une autre insatisfaction.

Sortir de l’impasse
C’est une conjoncture tout à fait exceptionnelle qui a permis au NPD de bénéficier du ras-le-bol des Québécois. Ce ras-le-bol s’est déjà reporté à quelques reprises sur l’ADQ au niveau provincial et n’eût été de sa maladresse, de son discours simpliste et de son manque de candidats prestigieux, il aurait pu être un concurrent sérieux aux deux partis qui dominent la scène québécoise depuis près de 40 ans. Le ras-le-bol s’exprime aussi par l’intérêt que l’on manifeste au projet de François Legault.

La conjoncture exceptionnelle est le fait de cinq éléments:

  • la redondance du discours du Bloc, son impuissance à influer de manière sérieuse sur l’avenir du pays (peu importe auquel on pense) et son absence d’importance stratégique pour l’indépendance;
  • la piètre performance de Michael Ignatief qui s’est révélé incapable de représenter une alternative crédible à Harper, tant au Québec qu’au Canada;
  • et le rejet des politiques conservatrices qui ne conviennent pas au Québec et qui font peur.

Lorsque s’est présenté le «bon gars» Jack Layton et ses politiques social-démocrates qui promettent mer et monde sans effort, tous les ingrédients se sont mis en place pour canaliser les insatisfactions de tous et chacun dans un beau vote de protestation sans risque réel de le voir se réaliser. Pour certains, la possibilité de se débarrasser d’un élu conservateur honni a même joué un rôle déterminant. Mais si le véritable enjeu avait été le programme néo-démocrate et si le NPD avait vraiment eu une chance de prendre le pouvoir, la partie n’aurait pas été aussi facile.

Bienvenue au 21e siècle
J’ai signalé en août 2009, dans un texte publié dans Le Devoir, l’impasse politique qui dure depuis le référendum de 1995 et le fait que les paramètres actuels de la question nationale ne permettent pas de susciter le moindre projet mobilisateur. De fait, le discours indépendantiste ne peut plus rouler sur les vagues arguments de l’opposition entre Ottawa et les «valeurs québécoises», entre autres, parce que les solutions aux défis présents et à venir ne passent pas obligatoirement par l’indépendance. Aux yeux de la majorité, l’indépendance n’apparaît ni comme une évidence, ni comme une panacée. Et il faut cesser de penser qu’un peu d’éducation, un effort soutenu ou un leader charismatique constitueraient les conditions gagnantes. La démonstration de la nécessité de l’indépendance a besoin d’être (re)faite.

L’indépendance n’apparaît même pas obligatoire pour aborder efficacement LA grande question de la langue et de l’épanouissement du français. Imaginons pour le reste. Même si la Cour Suprême a limité la portée de la Loi 101, ce n’est vraiment pas un motif capable de mobiliser les Québécois.

D’une certaine manière, il est tout à fait pertinent de parler de «vrais problèmes» plutôt que de constitution tant que celle-ci n’apparaît pas elle-même comme un problème qui nous empêche d’agir efficacement pour régler les «vrais problèmes». C’est ce que disent l’ADQ, le Parti Libéral et François Legault qui représentent bien, ensemble, l’opinion d’une majorité de Québécois, y compris celle de bien des partisans du Parti Québécois. Il en serait autrement si le cadre fédéral devenait un obstacle majeur à la résolution des problèmes d’éducation, de santé, d’environnement, d’intégration des immigrants, de lutte ou d’adaptation aux changements climatiques, d’énergie, de culture, de communications, etc.

Il faut également prendre note que le changement de génération est bien amorcé. Il est toujours frappant de constater le grisonnement marqué des congrès du PQ par rapport à d’autres assemblées. Même si la question nationale n’est pas disparue de l’écran radar de tous les moins de 30 ans, force est de constater qu’elle n’a pas la même résonance que jadis et que les jeunes, qu’ils soient de Montréal ou du reste du Québec, ont d’autres priorités. Lesquelles? Voyez les sujets qui préoccupent les jeunes de Génération d’idées: environnement, démocratie, justice sociale, assainissement des finances publiques, développement de l’esprit d’entreprise, diplomation de tous les jeunes, reprise du contrôle sur les ressources naturelles, amélioration du fonctionnement de l’État et des services publics, etc. Ces gens sont les plus allumés de la génération montante.

Demandons-nous franchement qui semble le mieux à même de répondre à leurs préoccupations. Je ne dirai pas qui peut le faire, mais je dirai que les figures connues du mouvement indépendantiste ne le peuvent pas. Qui écoute les Gérald Larose, Jacques Parizeau, Michel Arsenault, Gilbert Paquette et autres intellectuels pour la souveraineté? Ont-ils eu la moindre influence le 2 mai dernier? Pour le moment, une seule personne pourrait représenter un choix possible si son discours était mieux défini : François Legault.

La non pertinence stratégique du Bloc Québécois
Il ne faut pas accorder trop d’importance à la «disparition» du Bloc Québécois, celle-ci n’est qu’apparente. À 23% des suffrages, le Bloc est encore le deuxième parti au Québec, largement devant les Conservateurs et les Libéraux. Le fait est qu’il n’avait pas été conçu pour durer aussi longtemps. Sa nécessité est tactique, dans le cadre d’une bataille précise pour l’indépendance, afin de représenter les Québécois au Parlement fédéral. Mais la bataille stratégique doit se livrer au Québec, ce que tous les observateurs ont déjà souligné depuis longtemps. D’une certaine manière, même s’ils n’ont pas fait cette savante analyse, un peu plus d’un tiers des électeurs du Bloc ont évalué qu’il n’était pas pertinent dans les circonstances actuelles.

Tant qu’il n’y a pas d’échéance référendaire, l’intérêt d’aller siéger à Ottawa constitue une perte d’énergie et une distraction qui peut facilement faire illusion comme on l’a vu depuis l’élection du gouvernement Charest: gouvernement fédéraliste à Québec, représentation indépendantiste à Ottawa. Le monde à l’envers, gracieuseté d’un système électoral qui favorise la surreprésentation de ceux qui ont la pluralité des votes sans être majoritaires. Les sept «victoires» consécutives du Bloc ne servaient qu’à cacher sa faiblesse réelle.

Le Bloc ne doit pas être dissous, seulement mis en veilleuse pour un temps, tant que la 3e bataille ne sera pas déclarée. Et lorsqu’on le réanimera, il faudra le faire avec toute la vigueur possible, non comme une stratégie à long terme mais pour mesurer vraiment les forces en présence et pour occuper toutes les positions possibles avant de livrer l’ultime combat. Mais pour le moment, il est impossible de même concevoir une échéance possible pour un troisième référendum, qui serait gagnant celui-là. Pour cela, il faudrait que le PQ ose ce qu’il n’osera pas: se déplacer au centre et entreprendre de négocier sérieusement et honnêtement avec Ottawa.

Un moment charnière
Pour le mouvement indépendantiste, la situation actuelle est extrêmement ouverte et fluide.  Résumons les principaux points.

  • Selon toutes probabilités, les orientations du gouvernement Harper heurteront et irriteront les Québécois dans de nombreux domaines, certains émotifs (le registre des armes à feu), d’autres économiques (commission des valeurs mobilières, garantie de prêt à Terre-Neuve), politiques (Afghanistan, manie du secret, politique culturelle), sécuritaires (politique purement répressive envers le crime), environnementaux (gaz à effet de serre) et possiblement d’autres encore. Cependant, aucun de ces sujets ne provoquera une crise grave, seulement une crise permanente d’urticaire.
  • Il serait très étonnant que le NPD puisse offrir une opposition digne de ce nom et défendre les positions du Québec. Son caucus sera traversé par de nombreuses tensions et on voit mal comment tout ce monde pourrait s’accorder. Il ne serait pas surprenant que des défections surviennent d’ici deux ans, le temps que le Québec connaisse des désaccords sérieux sur des politiques fédérales. Autrement dit, le NPD est destiné à décevoir les Québécois.
  • Il est indéniable que le débat politique québécois a glissé d’une polarisation sur la question de l’indépendance à des débats sur la transformation de l’État québécois, l’équilibre des finances publiques, la création de richesse, l’intégration des immigrants, les problèmes du système de santé et du système d’éducation, le contrôle des ressources naturelles et quantité d’autres sujets plus ou moins chauds, tels le financement des partis politiques et l’infiltration de la mafia dans le secteur de la construction.
    Malgré l’apparence du virage social-démocrate suggéré par le vote NPD, le virage que l’on souhaite vraiment est celui de l’allègement des structures de l’État ou, du moins, sa plus grande efficacité. Alors que la richesse n’a pas augmenté pour les classes moyennes, les exemples de gaspillage, de traitements privilégiés et d’inefficacité provoquent un sentiment de révolte envers l’État. Le gouvernement que la majorité attend est celui qui sera capable de tenir en laisse les groupes d’intérêt et de diminuer les privilèges non mérités. Il ne s’agit pas tant d’un virage à droite que du besoin d’une mise à jour et d’une mise en ordre de la maison.
  • Compte tenu de l’impopularité du gouvernement Charest, il est probable, aujourd’hui, que Mme Marois devienne première ministre du Québec.  Mais il est aussi probable qu’elle le devienne non parce que les Québécois auront un coup de coeur pour elle ou pour l’option indépendantiste, mais simplement parce qu’elle apparaîtra comme la meilleure alternative pour se débarrasser des Libéraux. Elle vaincrait par défaut. Pour qu’elle devienne véritablement le premier choix des Québécois, il faudrait que le Parti Québécois prenne note du changement de conjoncture politique au Québec et qu’il reconnaisse qu’il lui faut de nouveau faire la démonstration de la nécessité de l’indépendance.
    Autrement dit, qu’il est nécessaire de mettre l’option indépendantiste en veilleuse pour entreprendre de bonne foi de véritables négociations avec Ottawa pour récupérer les pouvoirs essentiels à l’épanouissement du Québec à l’intérieur de l’ensemble canadien. Si ces négociations aboutissaient, l’option indépendantiste ne serait plus pertinente. Si elles n’aboutissaient pas, la table serait mise pour l’ultime bataille. Mais il est très improbable que le PQ ait le courage et la lucidité nécessaires pour oser cette stratégie.
  • Reste donc la possibilité que François Legault vienne brasser les cartes. Comme on l’a vu avec l’ADQ et le NPD, bien des choses sont possibles  lorsque la conjoncture est favorable. Un vote pour le changement, n’importe lequel, ferait davantage mal au PQ qu’au Parti Libéral mais les deux en souffriraient. Au point de se retrouver avec un gouvernement de centre-droit? Je n’oserais pas l’affirmer mais le ras-le-bol des vieux discours, l’impopularité relative de Mme Marois et celle, confirmée, des Libéraux ouvrent une grande porte. Rappelons-nous qu’au pire de la crise de confiance envers Jean Charest, en novembre dernier, le PQ l’a emporté dans Kamouraska-Témiscouata par à peine 196 voix de plus que le Parti Libéral et que l’ADQ affaiblie a attiré 23% des électeurs contre 36% pour le PQ et 35% pour les Libéraux. Quant à Québec-Solidaire, il n’a recueilli que 4% des voix à cette élection. Ce n’est pas ce parti bicéphale et anachronique (on y chante encore l’Internationale) qui canalisera le mécontentement populaire.
  • Si M. Legault réussissait à former le gouvernement, c’est à lui que reviendrait le mandat de mettre la maison en ordre en s’appuyant sur des consensus suffisamment forts. Il aurait aussi à négocier avec Ottawa les arrangements administratifs nécessaires à l’épanouissement de la société québécoise. En cas d’échec, c’est une nouvelle génération et une base sociale élargie qui ferait l’expérience de l’impasse canadienne. Ainsi pourrait être recréée sur des bases plus larges et plus solides la coalition qui a mené le Québec au seuil de la déclaration d’indépendance en 1995.
    Mais seul le fait que Québec ne puisse pas réaliser des objectifs stratégiques majeurs, dans ses domaines de compétences, à cause d’obstacles situés à Ottawa, serait en mesure d’entraîner le type de crise pouvant mener à la nécessité de l’indépendance comme moyen de lever les obstacles. Cependant, on ne peut pas créer sciemment une telle crise. C’est la raison pour laquelle la population se méfie de la bonne foi du Parti Québécois.
  • Il n’est pas évident de créer la conjoncture parfaite capable d’amener une population à choisir clairement une option aussi dramatique que la création d’un nouveau pays. Il y a 60 ans que les indépendantistes s’y essaient activement ou l’attendent passivement. Force est de reconnaître que la stratégie adoptée jusqu’ici n’a pas donné les résultats escomptés. Sachant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, la population québécoise exprime clairement son besoin de quelque chose de différent. Pour le moment, c’est là où on en est. Ceux et celles qui n’en tiendront pas compte s’en mordront les doigts.

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