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Fin de cycle: l’impasse du souverainisme

Fin de cycle, le brillant essai de Mathieu Bock-Côté sur l’impasse de la démarche souverainiste, devrait être une lecture obligée pour tous ceux et celles qui s’intéressent à la situation politique du Québec.

L’analyse du sociologue est brillante, claire, très bien argumentée et je partage entièrement son constat de l’impasse qu’il détaille sous toutes les coutures. Une des thèses les plus originales de ce livre est son analyse des orientations technocratiques, modernistes et multiculturalistes des partis politiques québécois, toutes tendances confondues, en rupture avec les racines canadiennes-françaises. Ce que je partage moins est le retour  au « conservatisme » (qui a peu de choses à voir avec la nouvelle « droite » qu’il décrit plutôt comme hyper moderniste) comme stratégie d’un « peuple appelé à gérer intelligemment la défaite d’un idéal qui en était venu à se confondre à son propre destin ».

Pour Bock-Côté, ce nouveau conservatisme, nécessaire à la survie de la majorité canadienne-française, passe par l’affirmation claire des valeurs occidentales et de ses racines historiques, et la mise au rancart du « multiculturalisme » et du modernisme technocratique poussés également, mais de manières différentes, par la gauche et par la droite. Le métissage avancé de Montréal, où la majorité canadienne-française aura perdu ce statut majoritaire d’ici dix ans, n’est jamais évoqué, pas plus que la coupure entre la grande région montréalaise et le reste du Québec. Va pour l’affirmation claire des valeurs « occidentales » mais je ne défendrai pas le catholicisme, même si celui-ci est beaucoup plus tolérant que d’autres religions, encore prises  dans leurs racines historiques et leur conscience « mythologique ». D’ailleurs, le catholicisme n’échappe pas plus que les autres à cette conscience mythologique, même  s’il s’est adapté à ce qu’il ne pouvait plus contester.

La faiblesse (relative) de la thèse de Bock-Côté est de sous-estimer l’influence du contexte mondial. Il ne fait qu’évoquer très rapidement ce contexte en parlant  des  classes moyennes qui sortent peu à peu des paramètres du modèle québécois « pour se redéployer dans les paramètres de l’économie continentale et mondialisée ».  Pourtant, à une ou deux reprises, il évoque clairement le fait que la remise en question des modèles «  multiculturels » se fait dans de nombreux pays (l’Angleterre, l’Allemagne et la France au premier chef). Il y a quelque chose qui dépasse les frontières du Québec dans ce mouvement qui affecte, en réalité, la planète entière.

Une autre faiblesse de sa thèse est de tenir à l’écart tout ce qui n’est pas « canadien-français ». Par exemple, il écrit : « Cinquante ans après la Révolution tranquille, il serait peut-être temps de définir une politique de l’expérience historique qui travaille à préserver les assises fondamentales sur lesquelles s’édifie une communauté  politique. Une politique qui fasse de la restauration du processus de transmission culturelle son premier impératif. » `

Mathieu Bock-Côté ne semble pas se rendre compte ou tient pour sans importance qu’il y a aussi une nouvelle  communauté politique et culturelle en train de naître, qu’elle inclut tout le monde et n’a rien à voir avec le multiculturalisme communautaire. Bien sûr, la majorité a le droit et le devoir de protéger son héritage et d’en transmettre l’histoire à tous les citoyens québécois, mais on ne peut pas penser la communauté politique québécoise en excluant une partie de ses citoyens. Peut-être ai-je lu trop vite, mais je n’ai pas vu une ligne de Fin de cycle qui évoque la minorité anglophone, les nouveaux arrivants et les peuples autochtones.

À mon sens, Fin de cycle regarde un peu trop vers l’arrière pour inspirer qui que ce soit. Le conservatisme de Mathieu Bock-Côté est une stratégie purement défensive alors que la société québécoise, comme toutes les sociétés occidentales, a un besoin critique d’une vision inspirante, tournée vers l’avenir et capable de lui donner un nouveau dynamisme. Cependant, je rends grâce à l’auteur d’avoir dit et montré les choses telles qu’elles sont et d’insister sur le fait que faire table rase du passé n’est pas une option. Ceux et celles qui pourront inspirer les Québécois ont à en tenir compte.

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Le Québec au 21e siècle: Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?

«Ce que je dis, c’est que ça me fait vraiment mal, l’actuel de la québécitude,  l’état du projet. Je serais porté à penser que c’est mort, l’affaire, mais je ne peux pas me faire à l’idée que c’est mort, l’affaire!»
Fred Pellerin, entrevue dans Le Devoir du 19 novembre 2011

Je me suis senti partagé entre la sympathie et les grincements de dents en prenant connaissance du diagnostic de Fred Pellerin sur l’état actuel du Québec. La sympathie, c’est pour le sentiment devant la situation globale de la «québécitude». Les grincements de dents, c’est pour «l’état du projet» et «l’affaire». «L’affaire» me semblant résumer à elle seule le flou, les non-dits, la difficulté de concevoir et d’énoncer clairement le «projet» et la «québécitude». Ouatte de phoque, peut-on parler clairement quand on veut être compris?

Bon, je ne vais pas tirer plus que nécessaire sur Fred, c’est un poète, pas un analyste politique. Pour le moment, ce qui importe, c’est la difficulté d’accepter le diagnostic, même si chacun peut interpréter «l’affaire» à sa manière. Mon interprétation de «l’affaire» est que le projet indépendantiste, tel que défini  depuis 50 ans, est mort. Le cadavre est encore chaud et certains espèrent une réanimation, mais la seule question qui m’importe est : qu’est-ce qu’on fait maintenant? Comment penser l’avenir du Québec sans la perspective de l’indépendance politique?

Il est toujours possible d’assister à une résurrection de «l’affaire» si le gouvernement Harper continue de démontrer aux Québécois que leur présence et leur opinion n’ont aucune valeur particulière dans la définition de la politique canadienne, mais j’imagine que s’ils tiennent vraiment au Canada, ils vont s’arrêter avant le miracle.

Quelques points de repères et quelques perspectives
Pour concevoir les possibles et les probables du Québec, il est indispensable de considérer diverses perspectives à différentes «hauteurs» locale (québécoise), régionale et nationale (canadienne), nord-américaine, occidentale et, finalement, mondiale.

Économie et démographie. Avec ses 8 millions de citoyens, le Québec représente un peu moins de 1/4 de la population du Canada, 1/40ième  de la population américaine et canadienne et 1/56ième de la population de l’Amérique du Nord. Si le Québec était le quatrième pays de l’Amérique du Nord, seule sa superficie lui permettrait de se comparer à ses voisins. Mais on comprend que du point de vue des États-Unis (308 millions de citoyens) et du Mexique (112 millions), il représente peu de choses.

Complètement intégré structurellement à l’économie nord-américaine, le Québec n’a jamais eu une grande marge de manœuvre pour appuyer son pouvoir politique sur sa force et son indépendance économiques. Le comportement des élites économiques québécoises a été assez révélateur à ce sujet depuis 50 ans. À peu près aucun dirigeant de grande entreprise ne s’est engagé pour l’indépendance mais beaucoup s’y sont ouvertement opposés. On peut penser que les pressions du ROC ou la crainte des réactions des partenaires s’y trouvant  ne sont pas étrangères à cette unanimité en rupture avec les opinions citoyennes. Comme l’a bien vu Marx, les «forces de production» représentent toujours un facteur déterminant dans la configuration et l’histoire des sociétés.

Bref, de ce côté-là, la réponse à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» demeure à peu près identique quel que soit le statut politique du Québec.

Culture et politique. C’est ici que les choses à la fois se compliquent et deviennent fluides et dynamiques car l’espace politique et culturel échappe en bonne partie aux contraintes de l’économie et de la démographie. Dans une société mondialisée où la production de biens et de services est à peu prés libérée des contraintes de distance (il en coûte 1,5 cent par t-shirt pour en amener un conteneur de Shanghai à Montréal!), la culture et la politique demeurent en grande partie des zones «locales». C’est dans ces espaces que le possible et le probable ont la plus grande marge de jeu. Ces espaces constituent également la zone des échanges intersubjectifs et de la structure symbolique d’une société. C’est là que «nous» prend forme, vit et, éventuellement, meurt. Dans notre monde «dématérialisé», l’importance de ces zones peut difficilement être sous-estimée.

Au Québec, cette réalité est visible et évidente depuis fort longtemps. Car dans notre contexte très particulier, seule une culture forte de haute qualité est en mesure de constituer «l’attracteur étrange» régénérant continuellement la «forme» Québec. La baisse de la garde nous dissout immédiatement dans la culture mondialisée où tous parlent anglais, tous se ressemblent et où n’existent plus que des atomes vedettes déracinés.

Pour bien prendre la mesure de notre contexte particulier, à première vue, seules les minorités de la Chine, dont principalement les Tibétains et les Ouïghours, vivent une situation similaire à la nôtre sous l’angle des défis culturels et du contexte démographique, bien que leurs difficultés soient cent fois les nôtres. Nous sommes, sur le plan humain, l’équivalent des espèces en danger sur le plan animal ou botanique.

Si, un jour, la différence québécoise se résume à une chose, ce sera celle de sa culture. Et puisque l’enjeu principal de la québécitude se trouve à ce niveau, c’est donc là que les réponses à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» sont cruciales.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
Comme j’ai tenté de l’expliquer sous un autre angle dans le premier blogue de cette série, on peut dire que l’absence d’appariement entre les aspects ethnocentriques du projet indépendantiste et les éléments modernes et postmodernes de la culture et des réalités économiques québécoises a constitué un des facteurs subjectifs majeurs qui ont empêché le ralliement de la société autour du projet indépendantiste. Cet aspect «boiteux», à cloche-pied, est apparent quand l’analyse des valeurs sous-jacentes aux choix de chacun met en lumière le «niveau» ou le «stade» des arguments, qu’ils aient été pour ou contre l’indépendance. «Le destin normal d’un peuple normal» de niveau ethnocentrique cadre mal avec le consumérisme et l’individualisme moderne, comme avec le relativisme et le début de conscience planétaire du postmodernisme.

Ce qui semble cependant très clair, c’est qu’une fois écarté l’élément de division de l’option indépendantiste «ethnocentrique», l’espace de jeu (le possible et le probable) culturel et politique présente soudainement des perspectives écartées depuis longtemps. Deux sont particulièrement évidentes et ont commencé à reconfigurer l’espace politique. La première est que la polarité gauche-droite devient plus apparente, tant au Québec qu’au Canada, où le Québec apparaît comme élément majeur, sinon central, d’un projet social-démocrate postmoderne. La seconde, effleurée par François Legault et Charles Sirois, est le renforcement des mesures de protection et de promotion du français, jusqu’à l’utilisation de la clause dérogatoire si nécessaire.

La dynamique politique québécoise ne changera pas instantanément avec la perte d’influence du Parti Québécois (et encore moins si le gouvernement Harper continue sur sa lancée), mais nous sommes déjà entrés dans une nouvelle étape, que cela plaise ou non. Il devient désormais possible que tous les partis politiques québécois et tous les représentants québécois dans les partis fédéraux s’entendent sur des politiques pour le Québec. Les pèlerinages du ministre Jean-Marc Fournier à Ottawa pour modifier le projet de C-10 sont un exemple de ce nouveau type de front uni. Avec cette nouvelle dynamique, le «projet» québécois pourrait bien avoir comme conséquence de modifier le «projet» canadien.

On peut faire une longue liste des dossiers qui pourraient se mettre à bouger si on y consacrait un peu d’énergie sans toujours calculer l’impact des gestes sur le résultat du prochain référendum.

Retrouver l’élan créateur politique et social
Le côté «progressiste» du Québec n’est pas dû à sa culture, à ses vertus ou à des caractéristique ontologiques particulières mais simplement à sa différence, ou plutôt à son désir de maintenir sa différence dans un environnement exerçant une formidable pression à ses frontières. Cette différence fait que le Québec est un défi pour lui-même et pour le Canada. Parce qu’il est une société sous tension, en équilibre instable, le Québec a toujours eu deux choix: se replier sur lui-même ou être en état de (auto) création perpétuelle. Depuis la Révolution tranquille, il a manifestement tendance à aller vers la création. C’est avant tout le désir de sortir des tranchées et de se mettre à avancer qui porte les Québécois à voter pour François Legault.

Je crois que la plupart des anglophones québécois sont capables de reconnaître et d’accepter la légitimité des mesures nécessaires pour maintenir la différence québécoise, c’est-à-dire assurer la pérennité du Québec français. Cette reconnaissance est certainement plus facile pour eux, une fois écartée la «menace» de l’indépendance. Il est également évident que la dissolution de l’opposition fédéralisme-indépendantisme est la première condition pour leur permettre de participer à la politique québécoise ailleurs qu’au parti Libéral.

Au début des années 1970, j’ai vécu quelques années au sein d’une «commune» dont tous les membres, sauf moi, étaient d’origine anglophone, juive montréalaise, canadienne ou américaine. Et la langue qu’on y parlait était, 99% du temps, le français. Je mentionne cette anecdote simplement pour signaler qu’une fraction significative de la communauté anglophone est foncièrement «progressiste» et comprend très bien la situation particulière du Québec.

Les deux «bonnes» raisons éventuelles de faire l’indépendance sont là: que le Québec soit empêché de prendre les mesures pour maintenir son intégrité culturelle et qu’il ne puisse pas appliquer sur son territoire les politiques qu’il souhaite. Si le blocage devenait irréductible, alors la solution de l’indépendance ne serait sans doute plus vraiment contestée à l’intérieur du Québec et permettrait d’établir un front au-delà des communautés linguistiques.

Pour le moment, le Parti Conservateur ne semble pas se rendre compte des conséquences de ses positions et accumule les signes de mépris, mais j’imagine que ses dirigeants ne sont pas assez bêtes pour donner au Québec les raisons élémentaires de dire «Oui» à un prochain référendum. Il serait malheureux que les choses prennent cette tournure car cela ramènerait le débat au niveau «ethnocentrique» qui divise le Québec entre «eux» et «nous». C’est vraiment la dernière chose dont le Québec a besoin.

Note
On peut envisager d’autres aspects de la nouvelle donne Québec-Canada dans un texte écrit en 2006 par  Claude Morin, ancien ministre québécois des Relations internationales et père de «l’étapisme». Reconnaissance de la nation québécoise – De quoi s’agit-il?

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Le Québec au 21e siècle – Acte 1: le nouveau contexte de la question nationale

Il y a déjà quelques années qu’on aurait pu l’observer mais ce n’est qu’avec la quasi disparition du Bloc Québécois, les déchirements du Parti Québécois, l’anticipation de sa faible performance électorale, et la naissance du parti dirigé par François Legault que cela devient manifeste: l’idée de l’indépendance politique du Québec n’est plus en mesure de susciter l’allégeance et la mobilisation de la population québécoise.

Je ne vais pas me contenter d’affirmer cela comme si c’était une évidence qui n’avait pas besoin de démonstration. Je vais tenter de l’expliquer en long et en large dans mes prochains blogues.

Je suis devenu indépendantiste dès que j’ai été capable de penser par moi-même, à 14 ans, lors de la visite de la Reine Élisabeth à Québec, en 1963, événement connu comme «le samedi de la matraque». Je suis donc un indépendantiste de la première heure et je n’ai jamais voté pour un parti fédéraliste depuis que j’ai le droit de vote.  Je mentionne cela tout simplement pour qu’on ne me considère pas comme un indépendantiste «mou» (même si je ne me considère pas comme un «pur et dur»). L’indépendance politique du Québec n’a jamais été, pour moi, qu’un moyen pour créer les conditions d’une société juste, inclusive, dynamique, respectueuse de tous les gens qui en sont membres  et capable de leur permettre les rêves collectifs nécessaires à leur épanouissement personnel. Ce point de vue (l’indépendance comme moyen d’une société plus juste) a toujours été présent chez une grand nombre d’indépendantistes.

Cela dit, les contradictions, les ambiguïtés et les silences du discours de la question nationale sont devenus aujourd’hui trop évidents  pour que le mouvement indépendantiste conserve la légitimité qu’il a eue auprès des  «canadiens-français» et soit en mesure de l’acquérir auprès de nos concitoyens anglophones, des néo-Québécois et des membres des Premières nations.

Au moment même où je commençais la rédaction de ce blogue, deux articles du Devoir venaient illustrer certaines facettes  de mon propos. Le premier, du juge à la retraite Elmer Smith, franco-ontarien ayant siégé à la Cour suprême de l’Ontario, vient parler du «mythe» du Canada-français. Le second, une simple lettre d’un lecteur, soulève clairement la nécessité de repenser les relations entre non-autochtones et Premières nations pour donner un sens porteur d’avenir à cette coexistence.

La perte de légitimité du mouvement indépendantiste
Pour éviter d’être mal compris, je tiens à préciser en partant que les raisons ayant entraîné la naissance du mouvement indépendantiste, c’est-à-dire l’épanouissement de la majorité «canadienne-française» et son désir de pérennité  en se donnant des outils collectifs, ne sont pas moins légitimes aujourd’hui qu’il y a 60 ans. C’est le moyen, le rêve indépendantiste, qui n’apparaît plus adéquat par rapport à l’objectif. Ceci ne signifie pas que l’idée de la séparation d’avec le Canada ne sera jamais plus pertinente mais, éventuellement, qu’elle devra être repensée et formulée en tenant compte du nouveau contexte.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble cependant nécessaire de prendre un peu de recul et de souligner que la crise du mouvement indépendantiste québécois n’est que l’aspect local de la crise multidimensionnelle qui secoue la planète entière: l’Europe est en crise, les États-Unis sont en crise, tout le Moyen-Orient est en crise, la Chine ne sait plus quoi faire pour étouffer la liberté d’expression, la Russie ne tient que par ses ressources pétrolières et gazières, l’Afrique est prise entre le clan, le cellulaire et des élites qui ne pensent qu’à leur intérêt personnel (sauf exception). Seules l’Inde, cahin-caha, et l’Amérique du  Sud semblent à peu près traverser une période de progrès, si on ne tient pas compte de Chavez. Et pendant ce temps, les gaz à effet de serre sont en augmentation constante et pas près de se  stabiliser. Bref, dans l’intense période de bouleversements environnementaux, sociaux et politiques  qui commencent à secouer la planète, nos misères comptent à peu près pour une note de bas de page dans un rapport qui en contient 500. Mais comme ce sont les nôtres, ce sont les premières dont nous avons à nous occuper…

La légitimité d’un point de vue repose sur sa capacité de rassembler, de susciter une résonance intersubjective, une compréhension fondée sur des valeurs et des jugements partagés. Lorsque nous disons «nous, le peuple québécois» ou lorsqu’on parle de «nation québécoise», quelle résonance intersubjective commune à tous les citoyens du Québec pouvons-nous identifier?

«Nous, le peuple québécois» n’est pas une identité réclamée par tous les citoyens du Québec. Pour l’être, la phrase devrait commencer par «Nous, citoyens du Québec». Mais «nous, citoyens du Québec» implique une délibération entre tous et tenant compte de tous. Le mouvement indépendantiste québécois ne s’est jamais rendu là. Comme nous vivons en démocratie, on a pu croire, pendant au moins trois décennies, qu’on pourrait réussir en ralliant la majorité des citoyens et qu’on s’occuperait des menaces partitionnistes et des revendications des Premières nations en temps en lieu. Mais on ne peut plus le croire.

C’est que l’ancien discours nationaliste ne colle plus aussi bien à la réalité sociale car la société québécoise, dans son ensemble, est happée par les processus de mondialisation qui imposent d’aborder les choses sous des angles inédits. Et le mouvement indépendantiste n’a pas été plus rapide que les autres partis pour penser la nouvelle réalité. En ce moment, il est évident que l’idée d’indépendance politique du Québec ne représente pas une option pouvant rallier tous les citoyens au-delà de leurs différences de langue, d’origine et d’histoire. Bien qu’il ait pris quantité d’autres caractéristiques lui ayant permis d’attirer un certain nombre de Québécois d’autres origines, l’ambiguïté du mouvement indépendantiste, qui s’est constitué fondamentalement autour du «mythe» du Canada-français, n’est plus tolérable. Lorsque François Legault dit qu’il faut mettre la question nationale de côté pour dix ans, il n’a peut-être pas pleinement conscience de la dynamique sous-jacente à cette position, mais il sent qu’on ne peut plus faire comme avant.

L’exemple de la situation linguistique est assez révélateur de l’inadéquation du projet indépendantiste actuel. Peut-on croire un instant que l’indépendance du Québec changerait quoi que ce soit à la nécessité de maîtriser l’anglais pour faire des études supérieures ou pour faire des affaires avec des gens de l’extérieur du Québec? Quatre-vingt-cinq pour cent (85%) du commerce extérieur du Québec se fait avec les Américains et le reste des échanges se passe très majoritairement en anglais. Dès que l’on sort du Québec, la langue anglaise est le plus commode passe-partout qui soit. L’indépendance ne changera rien à cela et accélérerait peut-être davantage le mouvement.

Malheureusement, pratiquement personne n’ose reformuler en profondeur les paramètres de la question nationale. Lisez ce texte de Claude Morin écrit en 2006 à propos de ce qui aurait dû accompagner la reconnaissance de la nation québécoise par le parlement fédéral. Dans un texte du 13 septembre 2011, le même Claude Morin réalise que les Québécois ne sont toujours pas prêts à faire l’indépendance, et emploie l’expression «ethnie récalcitrante» pour identifier la source des revendications nationalistes. Seuls certains vieux militants de gauche (voir Quel avenir pour le PQ?) perçoivent que le mouvement «indépendantiste» doit redevenir une grande coalition populaire. Mais eux non plus ne semblent pas percevoir le mouvement des plaques tectoniques.

Pour terminer, je vous demande  comment un jeune montréalais qui a des copains d’origine chinoise, vietnamienne, arabe, indienne et haïtienne peut-il concevoir la question nationale? Depuis la multiplication des échanges internationaux, l’arrivée massive d’immigrants de tous les coins du monde et la domination d’une culture mondialisée, la perception subjective de la question nationale ne peut plus se faire comme en 1960 ni même 1980. Cette réalité n’est peut-être pas très visible à St-Georges-de-Beauce et à St-Nérée-de-Bellechasse, mais la «jungle» montréalaise la montre de manière spectaculaire où que se pose le regard. Il y a le ROC et le RDQ (reste du Québec).

Le paradoxe de la situation québécoise, c’est que le mouvement nationaliste/indépendantiste qui a porté la modernisation et qui a été la clé du dynamisme du Québec depuis 60 ans, demeure toujours un ingrédient essentiel de la dynamique québécoise, même s’il n’est plus le seul. S’il ne reformule pas son objectif en tenant du compte du nouveau contexte, il deviendra  un passif plutôt qu’un actif et ne pourra plus jouer un rôle significatif  pour l’avenir du Québec. L’histoire est en marche.

P.S. Dans la correspondance privée de l’écrivain Pierre Vadeboncoeur, celui-ci écrivait en 1994: «Le Québec est actuellement le meilleur poste d’observation au monde pour découvrir jusqu’à quel point et combien intimement les civilisations sont en train de se faire culbuter, vider… Le Québec, naturellement, disparaîtra le premier.» L’écrivain n’a jamais osé dire cela publiquement et on ne peut pas mettre en doute son engagement envers le Québec. Il y a, bien sûr, une certaine civilisation (quoique le terme ne soit pas approprié pour parler du Québec) qui disparaît et un certain Québec qui disparaît, mais il y a quelque chose d’autre qui émerge. À nous de le distinguer et de lui donner forme puisqu’il sera aussi influencé par nos intentions.

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Crise au Parti Québécois : les multiples facettes du désarroi national

Une excellente réflexion d’Antonin-Xavier Fournier parue dans Le Devoir du 2 septembre vient apporter un éclairage de haut vol à la crise que traverse actuellement le Parti Québécois et, plus largement, le nationalisme québécois.

Pour l’auteur, cette crise s’explique principalement par la perte de conscience nationale due à la disparition des crises politiques qui ont jadis attisé la flamme nationaliste et par le caractère de plus en plus abstrait des revendications nationales (pensons, par exemple, à la non-signature de la Constitution canadienne par le Québec ou à la revendication de pouvoirs dans le domaine des communications).

Le jeune professeur de sciences politiques au Cégep de Sherbrooke rappelle également deux autres facteurs évoqués par les commentateurs pour expliquer le déclin du nationalisme québécois, soit la reconquête (relative) de l’économie québécoise par les francophones et l’idéologie du multiculturalisme qui considère que la culture majoritaire n’en est qu’une parmi d’autres.

M. Fournier observe avec perspicacité que «depuis le référendum de 1995, […] la scène politique québécoise n’est plus alimentée par les tensions nationales. […] En refusant systématiquement d’entrer sur ce terrain fertile, les partis fédéralistes coupent l’un des fondements les plus profonds du nationalisme québécois: le sens de l’histoire.» Les commentaires à l’article publiés sur le site du Devoir montrent que l’analyse semble exacte à un bon nombre de personnes, même si certains nationalistes semblent plus pressés de trouver des «solutions» que d’approfondir davantage la réflexion.

Je vais donc tenter de le faire en prenant encore un peu plus de recul.

Il faut se souvenir que l’apparition du nationalisme québécois, au début des années 1960, était parfaitement en phase avec l’époque qui a marqué l’apogée du mouvement mondial de décolonisation. Au même moment, les mouvements de guérilla foisonnaient en Amérique Latine et Fidel Castro renversait la dictature de Batista. Le Québec s’est joint, à sa manière, à cet élan libérateur.

Aujourd’hui la conjoncture mondiale est dominée par la crise financière, la crise environnementale et la déplacement  du pouvoir économique vers les pays dits «émergents». Et, en général, le discours nationaliste est battu en brèche sauf dans certaines parties du monde où les discriminations ethniques ne laissent qu’une issue.

Au Québec, les crises ressenties comme telles par la population sont avant tout des crises internes : celles du système de santé, des transports et, dans une moindre mesure, de l’éducation et de la langue. Rien de cela n’a directement à voir avec la «question nationale». Il n’est donc pas étonnant que la population perçoive moins la pertinence du discours nationaliste.

Les préoccupations d’une  nouvelle génération
En 2009, lors du sommet de Copenhague sur l’environnement, Antonin-Xavier Fournier s’est demandé si le discours environnemental pourrait être le moteur du changement social et la souveraineté un moyen de s’attaquer vraiment aux défis environnementaux. Ce qu’il faut noter, dans cette interrogation, est la préséance de la conjoncture et des problèmes globaux dans la définition des priorités politiques locales. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec la conjoncture globale du début des années 1960. Et s’il y a une observation plutôt facile à faire, ce serait que la multiplication des moyens de communication et des échanges réels au niveau mondial renforce un peu plus l’influence du contexte global dans la conception et la perception des problèmes locaux.

J’ai été frappé, cet été, lors d’un voyage en France par les similitudes de culture et d’apparence entre les jeunes Français et les jeunes Québécois. Bien sûr, il s’agit d’une impression très intuitive mais je ne pouvais m’empêcher de sentir qu’au-delà des spécificités locales, la sensibilité de cette jeunesse avait plus de points communs que de différences.

Et il semble assez évident que le discours nationaliste québécois ne s’est absolument pas ajusté à l’évolution de la conjoncture globale. Comme le dit Antonin-Xavier Fournier,«les revendications nationales prennent donc de plus en plus une dimension abstraite qui ne trouvent plus d’ancrage dans la société québécoise.»

Il n’est donc pas étonnant que les Québécois soient attirés par des discours davantage tournés vers les problèmes concrets, soit carrément à droite (ADQ), au centre-droit (la Coalition pour l’avenir du Québec de M. Legault), soit plus à gauche (Québec Solidaire).

Évidemment, la question nationale continue d’être un élément de la dynamique politique québécoise, mais elle est  reléguée au second plan et l’indépendance a cessé, en pratique, de pouvoir être une fin en soi («la condition normale d’un peuple normal»). Elle ne pourra être qu’un moyen en vue de fins.

Malheureusement pour le Parti Québécois, les États généraux de la souveraineté risquent de venir un peu tard et, surtout, il serait très surprenant que ceux qui y participeront aient l’audace des grandes remises en question.

Pendant ce temps…
…vous n’avez pas pu ne pas remarquer comment Jean Charest concentre ses attaques sur François Legault, le provoque, le somme de préciser ses intentions, etc. Il peut se contenter de négliger Mme Marois pendant qu’elle se dépêtre dans sa gestion de crise en sachant qu’il pourra l’achever par quelque remarque assassine sur l’état de son parti.

Les prochains mois  seront probablement déterminants pour l’alignement définitif des forces en vue du prochain scrutin. Tout me semble reposer sur la capacité de François Legault de se distancer suffisamment des positions de l’ADQ pour attirer un large électorat ayant envie qu’on prenne les problèmes concrets du Québec à bras le corps mais sans tomber dans les solutions simplistes et sans être sous la coupe des entrepreneurs du Québec. Cet équilibre ne sera pas facile à atteindre. Mais, en ce moment, la fluidité des choses est telle qu’on ne peut exclure une situation inédite où un parti formerait un gouvernement (majoritaire ou minoritaire) en ayant recueilli autour de 30% des votes.  La pertinence de la représentation proportionnelle ou d’une modification importante du mode de scrutin pourrait devenir un thème majeur du débat politique au Québec.

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La ligne du risque

Depuis la démission des quatre députés péquistes  (Beaudoin, Curzi, Lapointe et Aussant), il y a deux semaines, nous assistons à la multiplication des signes annonciateurs de la fin du Parti Québécois et d’un réalignement profond de l’équilibre politique québécois. En fait, cela a commencé avec le coup de tonnerre de la quasi disparition du Bloc Québécois, le 2 mai dernier, ça s’est continué par les sondages montrant la montée en popularité de François Legault, la lettre des 12 jeunes députés péquistes invitant Parizeau à passer le relais et la réplique cinglante qu’il leur a servie. Dans le pâturage du PQ, le diable est aux vaches. J’imagine que les gens qui ne sont pas aveuglés par leurs choix partisans mesurent l’ampleur du mouvement des plaques tectoniques, malgré l’obligation de ne pas montrer ouvertement le désarroi.

Il y a près de cinquante ans (en 1963), l’essayiste Pierre Vadeboncoeur fit paraître La ligne du risque, un recueil de six essais qui devait lui valoir une notoriété certaine dans les milieux intellectuels. Le titre de l’ouvrage m’est venu à l’esprit pour qualifier le mouvement qui est désormais clairement observable : une portion significative de la population québécoise ressent un tel besoin de changement qu’elle est disposée à prendre la ligne du risque de l’inconnu.

Malgré toutes les critiques qu’on peut lui faire, dont celles du caractère très général de ses propositions et ses silences sur des sujets à controverse, comme les gaz de schiste, les problèmes du système de santé et les orientations d’Hydro-Québec, François Legault  se trouve dans la position d’être la bonne personne,  au bon endroit, au bon moment. Tous les autres partis agissant comme des repoussoirs (PQ et PLQ) ou comme des non choix (ADQ et QS), il profite d’une conjoncture parfaite pour sortir le Québec de la stagnation et du carcan imposés depuis 30 ans par la non résolution de la question nationale. Cette question ne cessera pas d’être problématique et d’exiger une solution à long terme, mais elle cessera, pour un temps, de polariser la scène politique québécoise.

Le réaménagement à venir
Il est un peu audacieux de prédire ce que sera le réaménagement politique en cours, mais les lignes de force sont suffisamment claires pour que le risque de se tromper ne soit pas trop grand. Tout d’abord, le Parti Québécois, est destiné à devenir marginal, à cause de l’impossibilité dans laquelle il se trouve de reconsidérer son option indépendantiste sans provoquer son éclatement. Au PQ, l’indépendance est un article de foi. C’est ce qui le perdra. Damned if you do, damned if you don’t.

Le Parti Libéral, qui s’est défini depuis si longtemps en opposition au Parti Québécois, par son option fédéraliste, sera moins affecté dans ses bastions montréalais mais pourrait l’être autant que le PQ dans le reste de la province. Le facteur inconnu, dans son cas, est la qualité des candidats que pourra recruter François Legault. Les anglophones ne sont certainement pas moins fatigués que les francophones de l’impasse actuelle même s’ils sont certainement plus craintifs envers leur avenir. Mais s’ils sont capables de s’identifier à des candidats de valeur, il pourrait y avoir des surprises. De toute manière, le changement viendra chez eux aussi, même s’il se produit plus lentement.

Québec Solidaire et l’ADQ grappilleront sans doute quelques pourcentages de vote, mais le réalignement en cours leur enlèvera probablement toute représentation… jusqu’au remplacement du système uninominal à un tour par un autre système qui permette une meilleure représentation des choix de la population.

Il y a déjà plusieurs années que la parfaite tempête se prépare. L’épisode Mario Dumont en a été le premier signe. L’élection fédérale du 2 mai 2011 a montré que les vents violents soufflent déjà.

Le drame qui ne sera pas
Cependant, la mise entre parenthèses de l’indépendance ne sera pas le drame que l’on craint. Simplement parce que les solutions à la majorité des problèmes que le Québec a à affronter ne dépendent pas de l’indépendance ou très marginalement. Éducation, santé, problèmes environnementaux, politique énergétique, immigration, pérennité et affirmation de la langue française : le Québec dispose des outils essentiels pour au moins commencer le travail. J’ai beau avoir voté pour des partis indépendantistes depuis que je vote, ce n’est pas tant le Canada qui me désespère que la piètre qualité de ce que nous faisons avec les outils dont nous disposons.

Pour un bon coup (la politique familiale des garderies et des congés parentaux), nous prenons dix décisions douteuses ou mauvaises (la centrale de Gentilly, celle du Suroît, Rabaska, le parc du Mont Orford, le gaz de schiste, les droits miniers, la politique de l’industrie pharmaceutique, la non application du rapport Pronovost sur l’agriculture, les invraisemblables retards dans la mise à jour du code du bâtiment, le laxisme dans l’application des normes environnementales, etc.) et nous tergiversons sans fin sur celles qui devraient être prises (modification de la carte et du système électoraux, implantation des infirmières praticiennes, etc.).  Quant à la moralité dans les comportements des élus, à la fraude dans l’exécution des travaux publics, aux manœuvres illégales dans le financement des partis politiques et à l’infiltration de la mafia dans le secteur de la construction, n’en parlons pas. Rien de cela n’est lié à la question nationale.

Je ne sais pas si les Québécois ont manqué de courage en refusant par deux fois de se prendre en mains ou s’ils ont été prudents parce qu’ils n’avaient pas suffisamment confiance dans leurs leaders et le projet qu’on leur présentait. Sans doute un peu de tout ça. Mais, entretemps, la définition et le contexte (provincial, national et international) des problèmes ont suffisamment changé pour rendre inévitable le réalignement des options politiques.

Le changement qui s’annonce sera plus profond qu’un simple changement de garde politique. Il y a 50 ans, les Québécois ont commencé un processus qui leur a fait faire des pas de géants très rapidement. Collectivement, nous avons une certaine propension à bouger rapidement et à le faire de manière plutôt consensuelle.  C’est l’avantage d’être relativement peu nombreux et tricotés serrés. Il y a déjà trop longtemps que la question nationale monopolise trop d’énergies sans trouver son aboutissement. Aujourd’hui, les énergies ont besoin de se manifester créativement. Et si le Canada devient un obstacle à cette créativité, le Québec avisera.

Les commentateurs commencent à être nombreux à partager une analyse similaire à la mienne. Le même jour, Yves Boisvert, dans La Presse, et Joseph Facal, sur son propre blogue, annoncent les grands changements. Il y a seulement une chose que les indépendantistes  semblent avoir une très grande difficulté à apercevoir: que la proposition de  réaliser l’indépendance n’est pas perçue comme pertinente actuellement. Eux considèrent que c’est une «évidence» mais ils sont les seuls à la voir. On peut appeler ça de l’aveuglement.

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Québec-Canada: avant tout, sortir de l’impasse

Depuis le 2 mai, on a entendu tous les commentaires imaginables suite à l’élection du gouvernement Harper, du balayage NPD au Québec et de la quasi disparition du Bloc Québécois. Certains y ont vu la démonstration de la différence entre le Québec et la Canada, d’autres le signal d’un déplacement et d’une polarisation du débat en termes gauche-droite plutôt que Canada-Québec, d’autres encore y ont vu le signal de la fin pour l’option indépendantiste.

Or, bien qu’elles contiennent une part de vérité, aucune de ces visions ne reflète vraiment ce que les résultats de l’élection laissent entrevoir. Pour les interpréter, il est nécessaire d’utiliser différents paramètres et de regarder au-delà de cette seule élection. On ne peut parler de la pertinence du Bloc Québécois, de l’opposition au Parti Conservateur, du  rejet du Parti Libéral du Canada et de la signification du vote pour le NPD de la même manière à Québec qu’à Montréal ou dans l’Outaouais, dans un milieu francophone, immigrant ou anglophone, chez des fédéralistes ou des indépendantistes convaincus.

Commençons par les évidences…

Le besoin de changement
De toutes les conclusions que l’on peut tirer de l’élection du 2 mai, la plus générale  et la plus évidente est que les Québécois, toutes origines, langues et géographies confondues, veulent du changement. Qu’on en juge: si le Bloc a perdu 490,000 votes, les Conservateurs en ont perdu 157,000, les Libéraux 322,000 et le Parti Vert 44,000 ! Tout ce beau monde est allé au NPD, qui a reçu 1,628,000 votes soit 1,187,000 de plus qu’en 2008. Parlez-moi d’un mouvement de foule!

Par contre, je ne parierais pas trop sur le caractère «de gauche» de ce vote. Les gens de la grande région de Québec ont successivement choisi l’ADQ, les Conservateurs et le NPD. Leur seule constante est de voter sans faire référence à «la question nationale», ce qui reflète en bonne partie le fait que le Québec est coupé en deux, entre la zone d’influence de Québec et celle de Montréal. Mais le 2 mai, c’est pratiquement tout le Québec francophone qui a choisi de s’extirper de l’impasse dans laquelle le plonge la question nationale alors que les anglophones et les néo-québécois exprimaient une autre insatisfaction.

Sortir de l’impasse
C’est une conjoncture tout à fait exceptionnelle qui a permis au NPD de bénéficier du ras-le-bol des Québécois. Ce ras-le-bol s’est déjà reporté à quelques reprises sur l’ADQ au niveau provincial et n’eût été de sa maladresse, de son discours simpliste et de son manque de candidats prestigieux, il aurait pu être un concurrent sérieux aux deux partis qui dominent la scène québécoise depuis près de 40 ans. Le ras-le-bol s’exprime aussi par l’intérêt que l’on manifeste au projet de François Legault.

La conjoncture exceptionnelle est le fait de cinq éléments:

  • la redondance du discours du Bloc, son impuissance à influer de manière sérieuse sur l’avenir du pays (peu importe auquel on pense) et son absence d’importance stratégique pour l’indépendance;
  • la piètre performance de Michael Ignatief qui s’est révélé incapable de représenter une alternative crédible à Harper, tant au Québec qu’au Canada;
  • et le rejet des politiques conservatrices qui ne conviennent pas au Québec et qui font peur.

Lorsque s’est présenté le «bon gars» Jack Layton et ses politiques social-démocrates qui promettent mer et monde sans effort, tous les ingrédients se sont mis en place pour canaliser les insatisfactions de tous et chacun dans un beau vote de protestation sans risque réel de le voir se réaliser. Pour certains, la possibilité de se débarrasser d’un élu conservateur honni a même joué un rôle déterminant. Mais si le véritable enjeu avait été le programme néo-démocrate et si le NPD avait vraiment eu une chance de prendre le pouvoir, la partie n’aurait pas été aussi facile.

Bienvenue au 21e siècle
J’ai signalé en août 2009, dans un texte publié dans Le Devoir, l’impasse politique qui dure depuis le référendum de 1995 et le fait que les paramètres actuels de la question nationale ne permettent pas de susciter le moindre projet mobilisateur. De fait, le discours indépendantiste ne peut plus rouler sur les vagues arguments de l’opposition entre Ottawa et les «valeurs québécoises», entre autres, parce que les solutions aux défis présents et à venir ne passent pas obligatoirement par l’indépendance. Aux yeux de la majorité, l’indépendance n’apparaît ni comme une évidence, ni comme une panacée. Et il faut cesser de penser qu’un peu d’éducation, un effort soutenu ou un leader charismatique constitueraient les conditions gagnantes. La démonstration de la nécessité de l’indépendance a besoin d’être (re)faite.

L’indépendance n’apparaît même pas obligatoire pour aborder efficacement LA grande question de la langue et de l’épanouissement du français. Imaginons pour le reste. Même si la Cour Suprême a limité la portée de la Loi 101, ce n’est vraiment pas un motif capable de mobiliser les Québécois.

D’une certaine manière, il est tout à fait pertinent de parler de «vrais problèmes» plutôt que de constitution tant que celle-ci n’apparaît pas elle-même comme un problème qui nous empêche d’agir efficacement pour régler les «vrais problèmes». C’est ce que disent l’ADQ, le Parti Libéral et François Legault qui représentent bien, ensemble, l’opinion d’une majorité de Québécois, y compris celle de bien des partisans du Parti Québécois. Il en serait autrement si le cadre fédéral devenait un obstacle majeur à la résolution des problèmes d’éducation, de santé, d’environnement, d’intégration des immigrants, de lutte ou d’adaptation aux changements climatiques, d’énergie, de culture, de communications, etc.

Il faut également prendre note que le changement de génération est bien amorcé. Il est toujours frappant de constater le grisonnement marqué des congrès du PQ par rapport à d’autres assemblées. Même si la question nationale n’est pas disparue de l’écran radar de tous les moins de 30 ans, force est de constater qu’elle n’a pas la même résonance que jadis et que les jeunes, qu’ils soient de Montréal ou du reste du Québec, ont d’autres priorités. Lesquelles? Voyez les sujets qui préoccupent les jeunes de Génération d’idées: environnement, démocratie, justice sociale, assainissement des finances publiques, développement de l’esprit d’entreprise, diplomation de tous les jeunes, reprise du contrôle sur les ressources naturelles, amélioration du fonctionnement de l’État et des services publics, etc. Ces gens sont les plus allumés de la génération montante.

Demandons-nous franchement qui semble le mieux à même de répondre à leurs préoccupations. Je ne dirai pas qui peut le faire, mais je dirai que les figures connues du mouvement indépendantiste ne le peuvent pas. Qui écoute les Gérald Larose, Jacques Parizeau, Michel Arsenault, Gilbert Paquette et autres intellectuels pour la souveraineté? Ont-ils eu la moindre influence le 2 mai dernier? Pour le moment, une seule personne pourrait représenter un choix possible si son discours était mieux défini : François Legault.

La non pertinence stratégique du Bloc Québécois
Il ne faut pas accorder trop d’importance à la «disparition» du Bloc Québécois, celle-ci n’est qu’apparente. À 23% des suffrages, le Bloc est encore le deuxième parti au Québec, largement devant les Conservateurs et les Libéraux. Le fait est qu’il n’avait pas été conçu pour durer aussi longtemps. Sa nécessité est tactique, dans le cadre d’une bataille précise pour l’indépendance, afin de représenter les Québécois au Parlement fédéral. Mais la bataille stratégique doit se livrer au Québec, ce que tous les observateurs ont déjà souligné depuis longtemps. D’une certaine manière, même s’ils n’ont pas fait cette savante analyse, un peu plus d’un tiers des électeurs du Bloc ont évalué qu’il n’était pas pertinent dans les circonstances actuelles.

Tant qu’il n’y a pas d’échéance référendaire, l’intérêt d’aller siéger à Ottawa constitue une perte d’énergie et une distraction qui peut facilement faire illusion comme on l’a vu depuis l’élection du gouvernement Charest: gouvernement fédéraliste à Québec, représentation indépendantiste à Ottawa. Le monde à l’envers, gracieuseté d’un système électoral qui favorise la surreprésentation de ceux qui ont la pluralité des votes sans être majoritaires. Les sept «victoires» consécutives du Bloc ne servaient qu’à cacher sa faiblesse réelle.

Le Bloc ne doit pas être dissous, seulement mis en veilleuse pour un temps, tant que la 3e bataille ne sera pas déclarée. Et lorsqu’on le réanimera, il faudra le faire avec toute la vigueur possible, non comme une stratégie à long terme mais pour mesurer vraiment les forces en présence et pour occuper toutes les positions possibles avant de livrer l’ultime combat. Mais pour le moment, il est impossible de même concevoir une échéance possible pour un troisième référendum, qui serait gagnant celui-là. Pour cela, il faudrait que le PQ ose ce qu’il n’osera pas: se déplacer au centre et entreprendre de négocier sérieusement et honnêtement avec Ottawa.

Un moment charnière
Pour le mouvement indépendantiste, la situation actuelle est extrêmement ouverte et fluide.  Résumons les principaux points.

  • Selon toutes probabilités, les orientations du gouvernement Harper heurteront et irriteront les Québécois dans de nombreux domaines, certains émotifs (le registre des armes à feu), d’autres économiques (commission des valeurs mobilières, garantie de prêt à Terre-Neuve), politiques (Afghanistan, manie du secret, politique culturelle), sécuritaires (politique purement répressive envers le crime), environnementaux (gaz à effet de serre) et possiblement d’autres encore. Cependant, aucun de ces sujets ne provoquera une crise grave, seulement une crise permanente d’urticaire.
  • Il serait très étonnant que le NPD puisse offrir une opposition digne de ce nom et défendre les positions du Québec. Son caucus sera traversé par de nombreuses tensions et on voit mal comment tout ce monde pourrait s’accorder. Il ne serait pas surprenant que des défections surviennent d’ici deux ans, le temps que le Québec connaisse des désaccords sérieux sur des politiques fédérales. Autrement dit, le NPD est destiné à décevoir les Québécois.
  • Il est indéniable que le débat politique québécois a glissé d’une polarisation sur la question de l’indépendance à des débats sur la transformation de l’État québécois, l’équilibre des finances publiques, la création de richesse, l’intégration des immigrants, les problèmes du système de santé et du système d’éducation, le contrôle des ressources naturelles et quantité d’autres sujets plus ou moins chauds, tels le financement des partis politiques et l’infiltration de la mafia dans le secteur de la construction.
    Malgré l’apparence du virage social-démocrate suggéré par le vote NPD, le virage que l’on souhaite vraiment est celui de l’allègement des structures de l’État ou, du moins, sa plus grande efficacité. Alors que la richesse n’a pas augmenté pour les classes moyennes, les exemples de gaspillage, de traitements privilégiés et d’inefficacité provoquent un sentiment de révolte envers l’État. Le gouvernement que la majorité attend est celui qui sera capable de tenir en laisse les groupes d’intérêt et de diminuer les privilèges non mérités. Il ne s’agit pas tant d’un virage à droite que du besoin d’une mise à jour et d’une mise en ordre de la maison.
  • Compte tenu de l’impopularité du gouvernement Charest, il est probable, aujourd’hui, que Mme Marois devienne première ministre du Québec.  Mais il est aussi probable qu’elle le devienne non parce que les Québécois auront un coup de coeur pour elle ou pour l’option indépendantiste, mais simplement parce qu’elle apparaîtra comme la meilleure alternative pour se débarrasser des Libéraux. Elle vaincrait par défaut. Pour qu’elle devienne véritablement le premier choix des Québécois, il faudrait que le Parti Québécois prenne note du changement de conjoncture politique au Québec et qu’il reconnaisse qu’il lui faut de nouveau faire la démonstration de la nécessité de l’indépendance.
    Autrement dit, qu’il est nécessaire de mettre l’option indépendantiste en veilleuse pour entreprendre de bonne foi de véritables négociations avec Ottawa pour récupérer les pouvoirs essentiels à l’épanouissement du Québec à l’intérieur de l’ensemble canadien. Si ces négociations aboutissaient, l’option indépendantiste ne serait plus pertinente. Si elles n’aboutissaient pas, la table serait mise pour l’ultime bataille. Mais il est très improbable que le PQ ait le courage et la lucidité nécessaires pour oser cette stratégie.
  • Reste donc la possibilité que François Legault vienne brasser les cartes. Comme on l’a vu avec l’ADQ et le NPD, bien des choses sont possibles  lorsque la conjoncture est favorable. Un vote pour le changement, n’importe lequel, ferait davantage mal au PQ qu’au Parti Libéral mais les deux en souffriraient. Au point de se retrouver avec un gouvernement de centre-droit? Je n’oserais pas l’affirmer mais le ras-le-bol des vieux discours, l’impopularité relative de Mme Marois et celle, confirmée, des Libéraux ouvrent une grande porte. Rappelons-nous qu’au pire de la crise de confiance envers Jean Charest, en novembre dernier, le PQ l’a emporté dans Kamouraska-Témiscouata par à peine 196 voix de plus que le Parti Libéral et que l’ADQ affaiblie a attiré 23% des électeurs contre 36% pour le PQ et 35% pour les Libéraux. Quant à Québec-Solidaire, il n’a recueilli que 4% des voix à cette élection. Ce n’est pas ce parti bicéphale et anachronique (on y chante encore l’Internationale) qui canalisera le mécontentement populaire.
  • Si M. Legault réussissait à former le gouvernement, c’est à lui que reviendrait le mandat de mettre la maison en ordre en s’appuyant sur des consensus suffisamment forts. Il aurait aussi à négocier avec Ottawa les arrangements administratifs nécessaires à l’épanouissement de la société québécoise. En cas d’échec, c’est une nouvelle génération et une base sociale élargie qui ferait l’expérience de l’impasse canadienne. Ainsi pourrait être recréée sur des bases plus larges et plus solides la coalition qui a mené le Québec au seuil de la déclaration d’indépendance en 1995.
    Mais seul le fait que Québec ne puisse pas réaliser des objectifs stratégiques majeurs, dans ses domaines de compétences, à cause d’obstacles situés à Ottawa, serait en mesure d’entraîner le type de crise pouvant mener à la nécessité de l’indépendance comme moyen de lever les obstacles. Cependant, on ne peut pas créer sciemment une telle crise. C’est la raison pour laquelle la population se méfie de la bonne foi du Parti Québécois.
  • Il n’est pas évident de créer la conjoncture parfaite capable d’amener une population à choisir clairement une option aussi dramatique que la création d’un nouveau pays. Il y a 60 ans que les indépendantistes s’y essaient activement ou l’attendent passivement. Force est de reconnaître que la stratégie adoptée jusqu’ici n’a pas donné les résultats escomptés. Sachant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, la population québécoise exprime clairement son besoin de quelque chose de différent. Pour le moment, c’est là où on en est. Ceux et celles qui n’en tiendront pas compte s’en mordront les doigts.

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Le mystère de Québec: trois clés et une proposition

Québec, à l'aube

Natif de la ville de Québec, j’ai quitté Québec pour Montréal à la fin des années 1960, pour aller vers la «grande ville», là où se passait l’action. Quarante ans plus tard, je choisirais encore de ne pas habiter la ville où j’ai grandi.  Mon choix n’est pas sans lien avec ce que les commentateurs politiques nomment le mystère de Québec», c’est-à-dire la tendance des habitants de la ville et de sa région limitrophe à voter différemment du reste du Québec et à effectuer des choix plutôt conservateurs, «à droite» de l’échiquier politique.

Évidemment, ce ne sont pas les choix politiques des habitants de Québec qui motivaient ma décision – et la motiveraient encore – mais plutôt des caractéristiques spécifiques à la grande région de Québec. Cette ville magnifique, qui possède de nombreux atouts pour devenir une cité exemplaire en termes d’urbanisme et de qualité de vie, n’a pas encore tout à fait ce qu’il faut pour devenir le pôle d’attraction qu’elle pourrait être.

Les choix électoraux des gens de Québec, qui paraissent «mystérieux» aux gens de Montréal, sont en fait une sorte de cri, mélange de protestation et d’affirmation, réclamant avant tout de participer pleinement et activement à la définition du Québec d’aujourd’hui. Et ces choix sont le reflet d’une combinaison de facteurs uniques, souvent mal compris par les politiciens et les analystes venus de Montréal. Mais pour qui sait regarder, il n’y a pas de mystère de Québec.

Une ville tenue pour quantité secondaire
S’il y a une seule chose identifiée correctement par Clotaire Rapaille, lors de son mandat abrégé comme «psychanalyste de Québec», c’est ce qu’il a appelé «l’obsession de Montréal». Dans une chronique récente du Devoir, Michel David parlait du chauvinisme des habitants de Québec pour expliquer la préférence qu’ils accordent à Gérard Deltell plutôt qu’à François Legault comme chef d’un nouveau parti de droite. À mon sens, ce n’est pas tant du chauvinisme que de la méfiance envers ce qui vient de Montréal. Il remarquait également que l’ADQ arrive largement en tête des intentions de vote (39%) devant le PQ (28%) dans la ville de Québec, et que ces chiffres sont  tout à fait compatibles avec les intentions de vote au fédéral, alors que le Parti conservateur recueille 35% des intentions de vote et le Bloc 28%.

À mes yeux, ceci reflète en partie un phénomène d’affirmation de soi et de protestation devant le fait de toujours être considéré comme quantité secondaire devant Montréal. À la fin des années soixante, alors que je commençais mes années de militantisme de gauche, je me souviens très bien de la frustration que je pouvais ressentir devant  les décisions prises à Montréal, sans considération et sans consultation auprès des militants de Québec. C’était une frustration commune à Québec. Elle n’a pas été créée par les animateurs de la radio-poubelle.

Toute une série de manifestations, anciennes ou récentes, témoignent de ce phénomène d’affirmation et de protestation. Par exemple, la singulière identification des gens de Québec avec la défunte équipe de hockey des Nordiques et la rivalité manifestée par la foule lors des visites des Canadiens au Colisée de Québec signalaient bien ce besoin d’affirmation face à Montréal. L’enthousiasme avec lequel on a accueilli les projets du maire Labeaume, destinés à attirer l’attention du monde entier sur Québec (Jeux olympiques d’hiver, Forum universel des cultures) et à doter la ville d’une infrastructure capable de ramener une équipe de hockey témoignent encore de ce besoin d’être vu et d’exister. La fierté de posséder et de montrer un spectacle grandiose (la projection multimédia de Robert Lepage sur les silos du Vieux-Port) en est encore un autre signe.

Quant à l’aspect «protestataire» du vote dans la ville et la région de Québec, il me semble plutôt explicite: des créditistes de Réal Caouette, au début des années 1960, à l’ADQ des années 2000, on vote (de temps à autre) pour exprimer un ras-le-bol et affirmer qu’on existe. Et quand on vote Conservateur, c’est encore pour s’affirmer, avec des gens du coin qui défendent l’intérêt des gens du coin.

Évidemment, la région de Québec n’est pas la seule à avoir des penchants conservateurs: le Saguenay-Lac St-Jean n’a-t-il pas un ministre conservateur et un maire qui réclame le respect de ses valeurs comme on ne l’avait pas vu depuis longtemps? Et la Beauce vote pour le gars du coin, de préférence conservateur, même après des frasques qui auraient tué n’importe qui d’autre.

Les penchants conservateurs
On ne peut pas ne pas remarquer l’aspect «conservateur» de la grande région de Québec, y compris Chaudière-Appalaches et Côte-du-Sud (toute la région allant de Montmagny jusqu’à Rivière-du-Loup). Ce conservatisme s’explique en bonne partie parce que la ville de Québec est restée à l’abri des influences extérieures telles qu’on les connaît à Montréal. Québec est blanche et canadienne-française. Elle n’a jamais connu le mélange culturel et la diversité qu’on rencontre à Montréal.

Je connais des dizaines de personnes originaires de Québec qui se sont exilées à Montréal pour avoir accès à autre chose que cette atmosphère blanche et homogène. En fait, les gens qui ont besoin de plus de stimulations et de défis n’ont pas le choix de s’exiler sans cesse à Montréal, laissant à Québec une population ressentant moins le besoin de diversité ou de stimulation, que ce soit pour leur travail ou simplement par tempérament.

La population de Québec augmente encore certes, mais je soupçonne que les nouveaux arrivants proviennent très majoritairement de l’Est du Québec et de la région limitrophe de la ville, c’est-à-dire de milieux encore plus homogènes et encore moins exposés à la diversité. Cette migration nourrit donc le caractère traditionnel et homogène de l’agglomération. Nous sommes à cent lieues des 40,000 immigrants qui arrivent et s’installent chaque année à Montréal. La ville et la région de Québec représentent la continuité historique du Québec.

Vus sous cet angle, les choix politiques des gens de Québec sont en phase avec la culture et les valeurs traditionnelles. On ne peut pas les ignorer sans en payer le prix. La question est de savoir si ces valeurs traditionnelles peuvent s’incarner dans des choix progressistes. La réponse est oui.

Les intentions de vote pour l’ADQ montrent bien que les gens de Québec ont soif de changement. On peut voir là un certain paradoxe car le changement n’est pas la caractéristique première de l’attachement à la tradition. Par contre, en insistant sur l’amincissement de l’État et, d’une certaine manière, sur l’importance de l’initiative et de la responsabilité personnelles, l’ADQ rejoint l’expérience directe de gens peu touchés par les grands chantiers et les réformes de l’État, habitués à ne compter que sur eux-mêmes et/ou sur la solidarité locale (qui fait la fierté de la Beauce). N’est-ce pas à Lévis qu’est né le Mouvement coopératif Desjardins? Faire appel à la notion de responsabilité personnelle n’est pas spécialement conservateur ou à droite. C’est plutôt une notion porteuse de sens civique et de dynamisme personnel et social.

Pour le Bloc Québécois, il n’est peut-être pas facile de représenter ce choix quand on ne peut pas exercer le pouvoir, mais il n’en est pas de même pour le Parti Québécois. Cependant, rien n’empêche le Bloc québécois de toucher la fibre locale en s’appuyant sur les traditions de coopération et de solidarité, tout à fait en phase avec les valeurs et les politiques qu’il défend.

L’élite cachée et les révoltes mal ciblées
La région de Québec possède une dernière caractéristique qui la distingue de celle de Montréal. Contrairement à Montréal où, jadis, on savait clairement quelle langue parlaient l’argent et le pouvoir, qui étaient les grandes fortunes et qui contrôlait les grandes entreprises, à Québec le pouvoir et l’argent sont occultes. Il y a bien quelques secteurs cossus (Sillery et certains coins de Ste-Foy) mais, mis à part quelques maisons de la Grande-Allée et de la rue des Braves, rien d’ostentatoire comme à Westmount ou à Outremont. Même aujourd’hui, je demeure incapable de nommer les grandes fortunes et les gens influents de Québec. À Québec, l’argent et le pouvoir sont très discrets.

Le caractère quasiment secret du pouvoir à Québec me semble être une des causes des sautes d’humeur de la population qui se trouve facilement mobilisée par des démagogues populistes. On descend dans la rue pour défendre une station de radio d’une indécente vulgarité, on proteste contre les hausses de taxes devant l’Assemblée nationale à l’appel d’animateurs de radio ou on se mobilise pour avoir une équipe de hockey, mais jamais on ne critique le vrai pouvoir parce qu’on ne sait pas où il est ni qui il est. Ou peut-être ne le cible-t-on pas parce qu’on a peur de ceux qui sont capables de vous faire perdre votre emploi ou de vous empêcher d’en avoir un. Seuls les fonctionnaires représentent une cible facilement identifiable, soit parce qu’on envie (souvent à tort et par ignorance) leurs conditions de travail, soit parce qu’on a du ressentiment devant le fardeau fiscal symbolisé par la bureaucratie gouvernementale. Denis Vaugeois, ancien ministre sous René Lévesque, a bien saisi cet aspect du problème dans un texte qu’on cite encore, Le mystère de Québec pour les nuls. Malheureusement son analyse était surtout conjoncturelle et réductionniste.

Le choix de voter ADQ et Conservateur est donc en phase avec l’identification de l’État et des fonctionnaires comme cibles. Il est aussi en phase avec le ras-le-bol d’une population qui s’estime surtaxée parce qu’elle n’a pas une grande marge de manœuvre financière. Personne n’aimant être taxé, surtout quand on a de la misère à arriver, il est facile de jouer sur cet élément même si le résultat sera surtout d’augmenter les inégalités et de diminuer les services dont toute la société a besoin. Le pouvoir et l’argent resteront intacts et continueront de tirer les ficelles à l’abri des regards.

Résoudre le mystère de Québec
Le «mystère de Québec» est, avant tout, le signe de la difficulté de la ville et de la région de Québec à devenir un pôle d’attraction au même titre que Montréal. Cette difficulté est à l’origine du sentiment particulier de rivalité avec Montréal, du besoin d’être visible et reconnu, et de l’aspect «protestataire» et d’affirmation de soi des choix politiques qu’on y fait.

Le maire Labeaume, malgré ses maladresses, a bien saisi que ses concitoyens ne veulent plus avoir l’impression d’habiter une ville figée dans le temps, à l’ombre de la Citadelle, du Château Frontenac et du Parlement. Des politiciens, plus démagogues que d’autres, jouent sur le besoin d’être visible en promettant un nouveau Colisée. Mais un nouveau centre sportif ne règlera pas le problème structurel de Québec, et encore moins une hypothétique équipe de hockey professionnel. Les vrais visionnaires devraient plutôt s’atteler au défi de faire de Québec une ville d’immigration plutôt que d’émigration, non seulement pour les nouveaux arrivants mais pour tous les Québécois.

Cette tâche n’est certainement pas de la seule responsabilité des gens de Québec. C’est, en fait, un chantier pour tout le Québec. Les atouts de la ville sont nombreux, à commencer par son caractère historique, la proximité d’un environnement de plein air exceptionnel, son université et ses centres de recherche, et la présence d’espaces urbains pouvant encore être utilisés pour densifier et structurer la ville. Ne manquent que la vision et la volonté pour donner à Québec le magnétisme qui lui fait encore défaut. Ceux qui sauront comment initier ce mouvement auront résolu le mystère de Québec.

Épilogue
Sutton, le petit village (4 000 h.) où j’habite, possède une population beaucoup plus diversifiée, proportionnellement, que celle de Québec. Francophones et anglophones, français, suisses et allemands s’y mélangent harmonieusement depuis plusieurs décennies. Cette diversité se nourrit d’elle-même et attire sans cesse de nouveaux arrivants tout aussi divers. Malgré sa petite taille, le village est devenu un pôle d’attraction culturel pour les villes et les villages voisins. Évidemment, les gens y viennent d’abord pour la beauté des lieux et la qualité  de l’environnement naturel, sans parler de son centre de ski. Mais ce qui fait qu’on choisit de s’y installer est fortement influencé par la qualité de son environnement humain, diversifié et créatif.

Faire de Québec un véritable pôle d’attraction ne se ramène certainement pas à en faire une ville multiculturelle. Ou plutôt, une ville attire des populations d’origines diverses parce qu’elle est un pôle d’attraction. À partir de ce moment, on sait qui on est et les fausses rivalités s’évanouissent. Faire de Québec un «projet» pour tout le Québec ne serait pas seulement salutaire pour la ville de Québec mais pour toute la province. Si cela était, je pourrais y retourner. Et qui sait, peut-être cette métamorphose donnerait-elle un pays au bout du compte.

Pour aller un peu plus loin:
En fouillant un peu sur Internet, j’ai trouvé un excellent texte de l’anthropologue Denis Blondin, Une clé pour résoudre l’énigme Québec, publié en 2007. Celui-ci met surtout l’emphase sur l’opposition Québec-Montréal, même s’il est bien conscient que la question ne se réduit pas à cette seule dimension. Cependant, son propos recoupe parfaitement le mien.

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