Le Québec au 21e siècle – Acte 1: le nouveau contexte de la question nationale

Il y a déjà quelques années qu’on aurait pu l’observer mais ce n’est qu’avec la quasi disparition du Bloc Québécois, les déchirements du Parti Québécois, l’anticipation de sa faible performance électorale, et la naissance du parti dirigé par François Legault que cela devient manifeste: l’idée de l’indépendance politique du Québec n’est plus en mesure de susciter l’allégeance et la mobilisation de la population québécoise.

Je ne vais pas me contenter d’affirmer cela comme si c’était une évidence qui n’avait pas besoin de démonstration. Je vais tenter de l’expliquer en long et en large dans mes prochains blogues.

Je suis devenu indépendantiste dès que j’ai été capable de penser par moi-même, à 14 ans, lors de la visite de la Reine Élisabeth à Québec, en 1963, événement connu comme «le samedi de la matraque». Je suis donc un indépendantiste de la première heure et je n’ai jamais voté pour un parti fédéraliste depuis que j’ai le droit de vote.  Je mentionne cela tout simplement pour qu’on ne me considère pas comme un indépendantiste «mou» (même si je ne me considère pas comme un «pur et dur»). L’indépendance politique du Québec n’a jamais été, pour moi, qu’un moyen pour créer les conditions d’une société juste, inclusive, dynamique, respectueuse de tous les gens qui en sont membres  et capable de leur permettre les rêves collectifs nécessaires à leur épanouissement personnel. Ce point de vue (l’indépendance comme moyen d’une société plus juste) a toujours été présent chez une grand nombre d’indépendantistes.

Cela dit, les contradictions, les ambiguïtés et les silences du discours de la question nationale sont devenus aujourd’hui trop évidents  pour que le mouvement indépendantiste conserve la légitimité qu’il a eue auprès des  «canadiens-français» et soit en mesure de l’acquérir auprès de nos concitoyens anglophones, des néo-Québécois et des membres des Premières nations.

Au moment même où je commençais la rédaction de ce blogue, deux articles du Devoir venaient illustrer certaines facettes  de mon propos. Le premier, du juge à la retraite Elmer Smith, franco-ontarien ayant siégé à la Cour suprême de l’Ontario, vient parler du «mythe» du Canada-français. Le second, une simple lettre d’un lecteur, soulève clairement la nécessité de repenser les relations entre non-autochtones et Premières nations pour donner un sens porteur d’avenir à cette coexistence.

La perte de légitimité du mouvement indépendantiste
Pour éviter d’être mal compris, je tiens à préciser en partant que les raisons ayant entraîné la naissance du mouvement indépendantiste, c’est-à-dire l’épanouissement de la majorité «canadienne-française» et son désir de pérennité  en se donnant des outils collectifs, ne sont pas moins légitimes aujourd’hui qu’il y a 60 ans. C’est le moyen, le rêve indépendantiste, qui n’apparaît plus adéquat par rapport à l’objectif. Ceci ne signifie pas que l’idée de la séparation d’avec le Canada ne sera jamais plus pertinente mais, éventuellement, qu’elle devra être repensée et formulée en tenant compte du nouveau contexte.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble cependant nécessaire de prendre un peu de recul et de souligner que la crise du mouvement indépendantiste québécois n’est que l’aspect local de la crise multidimensionnelle qui secoue la planète entière: l’Europe est en crise, les États-Unis sont en crise, tout le Moyen-Orient est en crise, la Chine ne sait plus quoi faire pour étouffer la liberté d’expression, la Russie ne tient que par ses ressources pétrolières et gazières, l’Afrique est prise entre le clan, le cellulaire et des élites qui ne pensent qu’à leur intérêt personnel (sauf exception). Seules l’Inde, cahin-caha, et l’Amérique du  Sud semblent à peu près traverser une période de progrès, si on ne tient pas compte de Chavez. Et pendant ce temps, les gaz à effet de serre sont en augmentation constante et pas près de se  stabiliser. Bref, dans l’intense période de bouleversements environnementaux, sociaux et politiques  qui commencent à secouer la planète, nos misères comptent à peu près pour une note de bas de page dans un rapport qui en contient 500. Mais comme ce sont les nôtres, ce sont les premières dont nous avons à nous occuper…

La légitimité d’un point de vue repose sur sa capacité de rassembler, de susciter une résonance intersubjective, une compréhension fondée sur des valeurs et des jugements partagés. Lorsque nous disons «nous, le peuple québécois» ou lorsqu’on parle de «nation québécoise», quelle résonance intersubjective commune à tous les citoyens du Québec pouvons-nous identifier?

«Nous, le peuple québécois» n’est pas une identité réclamée par tous les citoyens du Québec. Pour l’être, la phrase devrait commencer par «Nous, citoyens du Québec». Mais «nous, citoyens du Québec» implique une délibération entre tous et tenant compte de tous. Le mouvement indépendantiste québécois ne s’est jamais rendu là. Comme nous vivons en démocratie, on a pu croire, pendant au moins trois décennies, qu’on pourrait réussir en ralliant la majorité des citoyens et qu’on s’occuperait des menaces partitionnistes et des revendications des Premières nations en temps en lieu. Mais on ne peut plus le croire.

C’est que l’ancien discours nationaliste ne colle plus aussi bien à la réalité sociale car la société québécoise, dans son ensemble, est happée par les processus de mondialisation qui imposent d’aborder les choses sous des angles inédits. Et le mouvement indépendantiste n’a pas été plus rapide que les autres partis pour penser la nouvelle réalité. En ce moment, il est évident que l’idée d’indépendance politique du Québec ne représente pas une option pouvant rallier tous les citoyens au-delà de leurs différences de langue, d’origine et d’histoire. Bien qu’il ait pris quantité d’autres caractéristiques lui ayant permis d’attirer un certain nombre de Québécois d’autres origines, l’ambiguïté du mouvement indépendantiste, qui s’est constitué fondamentalement autour du «mythe» du Canada-français, n’est plus tolérable. Lorsque François Legault dit qu’il faut mettre la question nationale de côté pour dix ans, il n’a peut-être pas pleinement conscience de la dynamique sous-jacente à cette position, mais il sent qu’on ne peut plus faire comme avant.

L’exemple de la situation linguistique est assez révélateur de l’inadéquation du projet indépendantiste actuel. Peut-on croire un instant que l’indépendance du Québec changerait quoi que ce soit à la nécessité de maîtriser l’anglais pour faire des études supérieures ou pour faire des affaires avec des gens de l’extérieur du Québec? Quatre-vingt-cinq pour cent (85%) du commerce extérieur du Québec se fait avec les Américains et le reste des échanges se passe très majoritairement en anglais. Dès que l’on sort du Québec, la langue anglaise est le plus commode passe-partout qui soit. L’indépendance ne changera rien à cela et accélérerait peut-être davantage le mouvement.

Malheureusement, pratiquement personne n’ose reformuler en profondeur les paramètres de la question nationale. Lisez ce texte de Claude Morin écrit en 2006 à propos de ce qui aurait dû accompagner la reconnaissance de la nation québécoise par le parlement fédéral. Dans un texte du 13 septembre 2011, le même Claude Morin réalise que les Québécois ne sont toujours pas prêts à faire l’indépendance, et emploie l’expression «ethnie récalcitrante» pour identifier la source des revendications nationalistes. Seuls certains vieux militants de gauche (voir Quel avenir pour le PQ?) perçoivent que le mouvement «indépendantiste» doit redevenir une grande coalition populaire. Mais eux non plus ne semblent pas percevoir le mouvement des plaques tectoniques.

Pour terminer, je vous demande  comment un jeune montréalais qui a des copains d’origine chinoise, vietnamienne, arabe, indienne et haïtienne peut-il concevoir la question nationale? Depuis la multiplication des échanges internationaux, l’arrivée massive d’immigrants de tous les coins du monde et la domination d’une culture mondialisée, la perception subjective de la question nationale ne peut plus se faire comme en 1960 ni même 1980. Cette réalité n’est peut-être pas très visible à St-Georges-de-Beauce et à St-Nérée-de-Bellechasse, mais la «jungle» montréalaise la montre de manière spectaculaire où que se pose le regard. Il y a le ROC et le RDQ (reste du Québec).

Le paradoxe de la situation québécoise, c’est que le mouvement nationaliste/indépendantiste qui a porté la modernisation et qui a été la clé du dynamisme du Québec depuis 60 ans, demeure toujours un ingrédient essentiel de la dynamique québécoise, même s’il n’est plus le seul. S’il ne reformule pas son objectif en tenant du compte du nouveau contexte, il deviendra  un passif plutôt qu’un actif et ne pourra plus jouer un rôle significatif  pour l’avenir du Québec. L’histoire est en marche.

P.S. Dans la correspondance privée de l’écrivain Pierre Vadeboncoeur, celui-ci écrivait en 1994: «Le Québec est actuellement le meilleur poste d’observation au monde pour découvrir jusqu’à quel point et combien intimement les civilisations sont en train de se faire culbuter, vider… Le Québec, naturellement, disparaîtra le premier.» L’écrivain n’a jamais osé dire cela publiquement et on ne peut pas mettre en doute son engagement envers le Québec. Il y a, bien sûr, une certaine civilisation (quoique le terme ne soit pas approprié pour parler du Québec) qui disparaît et un certain Québec qui disparaît, mais il y a quelque chose d’autre qui émerge. À nous de le distinguer et de lui donner forme puisqu’il sera aussi influencé par nos intentions.

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Classé dans Politique québécoise, Question nationale québécoise

Une journée à repenser la social-démocratie québécoise

Lundi dernier, 24 octobre, avait lieu à Montréal une journée de réflexion sur le thème «Pour une sociale démocratie renouvelée». L’événement était organisé à l’occasion de la sortie du dernier film de Hugo Latulippe, République, un abécédaire populaire (j’y reviendrai, en terminant). Je m’y suis pointé parce que le citoyen Lamontagne, 30 ans après avoir mis de côté l’engagement politique pour se consacrer au journalisme et à l’édition — Le Temps Fou (1978-1982) le Guide Ressources (1985-1996) et PasseportSanté.net (1998-2011) — a l’impression que son expérience de vie et ses fréquentations intellectuelles lui donnent un point de vue rarement exprimé à l’heure actuelle au Québec. Il est donc curieux d’aller vérifier son impression sur le terrain, dans cette période d’instabilité aiguë destinée à engendrer une reconfiguration du monde.

L’assemblée de 150 personnes était hétérogène: une majorité de baby-boomers, bien sûr, puisqu’un certain nombre sont déjà à la retraite et ont du temps libre, mais aussi des jeunes dans la vingtaine et la trentaine, sensibles aux désordres de l’époque comme l’étaient leurs aînés, il y a 40 ans. Le panel invité reflétait sensiblement la salle: Françoise David, présidente de Québec Solidaire, et l’économiste Pierre Fortin représentaient la génération des «aînés», Laure Waridel, co-fondatrice d’Équiterre et Paul St-Pierre-Plamondon, fondateur de Génération d’idées, celle de la relève. Autrement dit, étaient présents des vieux et des jeunes souhaitant un certain nombre de changements dans la société, dans une perspective de solidarité sociale.

Trois points de vue
Les propos des conférenciers peuvent se ramener à trois perspectives: celle de la colère devant les inégalités, de la défense des conditions minimales de la justice sociale et du besoin de changements radicaux (Françoise David); celle des conditions d’une sociale-démocratie durable et de la nécessité de passer des protestations aux idées et solutions (Paul St-Pierre-Plamondon et Pierre Fortin);  et du besoin d’une utopie tirant parti de la créativité de la société civile et des groupes communautaires (Laure Waridel).

Évidemment, ce résumé ne rend pas justice aux conférenciers et je m’en voudrais de ne pas souligner le discours nuancé et réfléchi de Françoise David. Bien que je reconnaisse la générosité manifeste des gens de Québec solidaire, je n’ai pas beaucoup d’affinités avec ce que je perçois comme un vieux discours de «gauche», en partie déconnecté de la complexité et des conditions réelles des sociétés. Mais, selon ce que j’ai entendu lundi après-midi, j’enverrais volontiers Françoise David à l’Assemblée nationale car elle y apporterait une bonne dose d’intelligence, de dignité et de sensibilité trop souvent absente des débats politiques. Cette remarque vaut également pour Paul St-Pierre-Plamondon, dont les analyses et les points de vue à la fois élèvent et ancrent les débats dans la réalité.

Cela dit, c’est l’économiste Pierre Fortin qui, à mon sens, a posé la question de fond: comment régénérer l’enthousiasme pour l’action collective et le sens de l’État, dans le contexte particulier où les succès du modèle québécois de la social-démocratie (système de garderie,  congés parentaux, assurance-médicaments,  plus haut salaire minimum du continent, équité salariale, etc.) sont pris pour acquis (ou oubliés) devant les difficultés de l’État à maintenir les infrastructures de transport et le système de santé, et à mettre fin aux abus en tous genres dans les contrats publics.

Un instantané
Il va de soi qu’on ne peut attendre de révélations lors d’un pareil événement qui ressemble à une photo instantanée de l’opinion plutôt qu’au scénario d’un projet de société. Mais une observation était évidente: mis à part le thème de la représentation proportionnelle, les solutions aux préoccupations révélées lors des discussions en petits groupes supposent toutes une vision globale et à long terme dans la perspective d’un développement durable. Éducation, transport en commun et santé étant les priorités absolues, tout en devant réduire les contraintes imposées par une trop importante dette publique.

J’ai été particulièrement frappé par l’intervention d’une jeune femme, probablement la plus jeune de notre petit groupe, qui semblait pratiquement souhaiter une crise environnementale grave pour faire bouger les choses. Elle avait peut-être l’intuition inconsciente que les sociétés sont comme les individus: sauf avantage clairement identifié, elles ne se transforment que lorsqu’elles n’ont  plus le choix.

République : le constat des culs-de-sac plus que l’enthousiasme devant les défis
Si l’après-midi était consacré à la discussion, la soirée était celle du lancement du film de Hugo Latulippe, République, un abécédaire populaire. Environ 700 personnes emplissaient la salle et ce qui me fait croire que le film, tourné en moins de deux mois immédiatement après l’élection du gouvernement Harper, va avoir une carrière surprenante. Vu sous l’angle des constats nécessaires, il est tout à fait pertinent et parfaitement en phase avec l’époque.

Dans un montage très créatif, Latulippe nous fait entendre une brochette de figures connues ou moins connues de la scène artistique et intellectuelle québécoise, en réussissant à nous faire complètement oublier que tous ces gens sont assis sur des chaises devant un fond de scène. Seront particulièrement remarqués l’anthropologue Serge Bouchard («tout ce chemin depuis le Big Bang pour en arriver au Canadian Tire…»), l’auteur et humoriste Christian Vanasse qui exsude la colère, la passion et l’humanisme, Luc Ferrandez, maire du Plateau Mont-Royal («l’écologie est un humanisme»), et le rire dévastateur de Brigitte Haentjens à l’endroit de Stephen Harper. Je ne vous livre pas le ressort de ce rire, sinon pour vous dire qu’il constitue probablement la critique la plus radicale de la dynamique de fond du gouvernement choisi par les Canadiens et rejeté par les Québécois en mai dernier. Ce rire-là passera à l’Histoire et je souhaite que tous les Canadiens aient l’occasion de l’entendre.

Cela dit, République est avant tout le reflet du désarroi, du cul-de-sac et  de la colère devant le gâchis et les impasses de la société. On sait ce qu’il faut protéger et mettre de l’avant en priorité (l’éducation, l’accès aux soins de santé, une redistribution minimale de la richesse) mais aucune vision ne parvient à intégrer les diverses perspectives dans un ensemble cohérent. J’ai regretté que le film ne présente pas davantage de figures d’expérience, de gens ayant la vie derrière eux pour donner davantage de perspective aux propos. Quel doit être l’équilibre entre le besoin de créativité individuelle (que les artistes connaissent bien) et le fait que nous sommes aussi redevables à la société et à la planète où nous vivons? Mis à part Claude Béland, ancien président du Mouvement Desjardins, pas un seul entrepreneur ou dirigeant de grande compagnie pour nous entretenir des défis d’une entreprise à visage humain. Tant que la gauche ne comptera pas son lot d’entrepreneurs et de scientifiques à côté de ses travailleurs sociaux et de ses artistes, elle ne pourra être le point de ralliement qu’elle souhaite être. Et si, pour ce faire, on devait mettre de côté, ou relativiser, les catégories de gauche et de droite? Et si, pour relever les défis actuels, on devait prendre un tout autre point de vue?

Sur la pointe des pieds
Une fois la projection terminée, j’ai quitté la salle rapidement, sur la pointe des pieds, en ayant un peu l’impression de retourner aux années ’60 et ’70, à l’époque du militantisme gauchiste. Je sais que Françoise David a mis derrière elle depuis longtemps sa période En lutte! mais, pendant le film, certains applaudissements m’ont rappelé l’atmosphère typique du «nous» contre «eux», où les solutions sont simples, l’écoute et la discussion une perte de temps, et les ennemis bien identifiés. Mais je n’en ferai pas une maladie, personne n’étant en mesure de passer aux actes.

On pourra constater l’ampleur du désarroi actuel à gauche en lisant La liberté comme fin du politique, un texte de Sophie Heine, qui prononçait la conférence d’ouverture du colloque. Alors que certains proposent la coopération et la solidarité, Mme Heine propose plutôt de s’appuyer sur un égoïsme bien compris pour remettre en cause les rapports de domination et créer les espaces de liberté auxquels tout le monde aspire. Bien qu’on puisse être d’accord avec elle sur le principe de réformes réalistes pour améliorer le sort de tous et chacun, cela ne constitue ni un programme ni une révélation. Quant aux justifications et aux raisonnements qu’elle met de l’avant pour justifier tout ce discours, je serai généreux en disant que leur cohérence et leur pertinence ne sont pas manifestes.

Alors, quels principes et quelles méthodes d’observation pourront nous aider à y voir clair? Un de mes principes les plus chers est de me rappeler qu’il est très rare que quelqu’un soit 100% dans l’erreur. Cela me permet généralement d’établir un climat de discussion. À partir de là, tout devient possible. Si on pouvait prendre l’habitude de tenter d’intégrer les différents points de vue plutôt que de n’en garder qu’un seul, je ne doute pas que les nécessaires consensus apparaîtraient plus rapidement.

Pour votre information
Site du colloque Pour une sociale démocratie renouvelée
Site du film République, un abécédaire populaire

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Surveillance illégale par internet: l’Allemagne prise sur le fait. Et les autres?

La semaine dernière, Der Spiegel, le plus grand journal allemand, annonçait que plusieurs États allemands utilisaient un «cheval de Troie» présumément illégal, c’est-à-dire violant les dispositions de la Constitution allemande, pour espionner des personnes soupçonnées d’activités criminelles. Le petit programme introduit subrepticement sur les ordinateurs ciblés permettait à la police de tout savoir de ce que consultaient et disaient les suspects par le truchement d’internet. Le programme permettait également de «planter» des fichiers sur l’ordinateur ciblé, autrement dit d’introduire des «preuves» d’activités criminelles. Sophistication ultime, le cheval de Troie permettait même aux enquêteurs d’utiliser la caméra et le micro de l’application Skype pour vous entendre et vous voir en temps réel.

Les révélations qui ont suivi ont permis d’apprendre que le programme avait conduit à l’incarcération d’un homme utilisant des stéroïdes anabolisants pour augmenter sa masse musculaire. Comme petit poisson insignifiant, difficile de trouver mieux. On imagine plutôt que ce genre de programme vise essentiellement les extrémistes de tout poil et les caïds de la mafia. Mais ça n’a pas l’air d’être aussi efficace auprès de ces gens-là.

Il vaut la peine de lire les trois articles de Der Spiegel, mis en lien à la fin de l’article. En faisant un peu de recherche, si vous êtes capable d’y comprendre quelque chose, vous pourrez même avoir accès au code complet du cheval de Troie.

Mais toute cette histoire, qui secoue le gouvernement allemand, ne fait que révéler ce dont sont techniquement capables les  agences de surveillance de la sécurité nationale.

Les Américains, qui n’ont pas hésité à légitimer la torture pour obtenir des renseignements de la part des personnes soupçonnées ou liées au terrorisme, ne doivent pas avoir beaucoup de scrupules à utiliser ce genre de programmes non plus. Imaginez les Israéliens, les Chinois, les Russes… et le SCRS (Service canadien du renseignement de sécurité) qui permet au gouvernement de détenir des gens sans procès durant des années, sans même qu’ils sachent précisément ce qu’on leur reproche.

Les commentateurs allemands semblent assez unanimes: l’utilisation de ce type de programmes, équivalent actualisé de l’antique écoute des lignes téléphoniques, doit être strictement encadrée. Car si on ne l’a pas encore compris, Big Brother peut surveiller ses citoyens de toutes les manières possibles. Et plus les moyens sont puissants, plus il est absolument indispensable, pour les utiliser, d’avoir des règles claires, connues et strictement appliquées. Sinon, c’est la démocratie même qui risque d’en souffrir un jour.

Les valeureux députés québécois à la Chambre des communes seraient bien avisés de poser quelques questions au gouvernement et d’insister pour qu’une loi définisse clairement les balises de la surveillance électronique.

Les suites…
18 octobre 2011 – La Suisse vient de confirmer l’utilisation de tels logiciels, qui auraient été vendus également aux Pays-Bas et à l’Autriche. Source: La Suisse cède au logiciel espion.

Pour en savoir plus:

Der Spiegel, international edition
10 octobre 2011 – Electronic Surveillance Scandal Hits Germany
12 octobre 2011 –  Merkel’s Cabinet in Spat over Trojan Horse Program
17 octobre 2011 – The Shady Past of Germany’s Spyware

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Laïcité 4 – Le Québec en quête de laïcité

Même si on peut penser qu’il n’intéresse véritablement qu’une poignée de gens, le débat sur la laïcité et la place de la religion dans l’espace public touche, en réalité, plusieurs aspects fondamentaux de la vie en société à notre époque et soulève les passions d’un grand nombre de gens. Contrairement à ce que l’on a souvent tendance à penser, les prises de position sur ces questions ne sont directement déterminées par des valeurs différentes mais par des conceptions différentes de la réalité.

Il est fascinant de constater qu’on peut anticiper les comportements, les valeurs et les jugements selon le point de vue adopté : magique, mythique, moderne, postmoderne ou transrationnel  (j’y reviendrai).

Un des problèmes des sociétés actuelles, et principalement des sociétés occidentales, est que ces différents points de vue coexistent à une échelle jamais atteinte auparavant. Au Québec, la coexistence est principalement due à l’augmentation des flux migratoires vers les pays occidentaux mais, ailleurs, elle une conséquence directe de la «mondialisation».

Pour comprendre comment on aborde le débat sur la laïcité, j’ai parlé de points de vue magique, mythique, moderne, postmoderne et transrationnel. J’utilise le terme «transrationnel», que je dois à Ken Wilber, pour désigner un point de vue qui accepte la rationalité de tous les points de vue apparus précédemment dans l’histoire mais détermine leurs limites et précise leur sphère de validité. Pour bien faire, il faudrait également raffiner l’analyse encore plus en montrant quelles dimensions de la réalité sont privilégiées par ces points de vue, mais ceci allongerait encore un blogue déjà outrageusement long.

Comme on le soupçonne peut-être, les points de vue ne sont pas simplement juxtaposés sur le même plan, mais indiquent une évolution. Grosso modo, on peut dire que cette évolution permet toujours plus de complexité, de profondeur et d’universalité. Mais les points de vue magique, mythique et moderne ne voient pas l’évolution et nient simplement la validité des points de vue différents. Pour eux, il y a seulement d’autres points de vue à combattre parce que faux. Le point de vue postmoderne accepte qu’il y ait plusieurs points de vue mais a parfois de la difficulté à apercevoir l’ordre apparent au point de vue transrationnel.

On a une démonstration limpide de tout cela dans Le Québec en quête de laïcité, un recueil de textes paru il y a quelques semaines. Outre un panorama assez complet des points de vue, l’intérêt de cet ouvrage est de permettre de faire sens des arguments soulevés pour peu qu’on identifie le niveau de discours qui les sous-tend et ce qu’ils autorisent à penser.

Un consensus: la nécessaire laïcité de l’État
Le premier texte, signé par le sociologue Guy Rocher, tente de définir ce que doit signifier, en pratique, la laïcité de l’État, un principe sur lequel existe un large consensus. Cette laïcité pourrait se résumer en deux points : l’État ne se mêle pas de religion et la religion ne se mêle pas de l’État; l’État respecte l’égalité morale des individus et protège leur liberté de conscience et de religion. M. Rocher, significativement, n’aborde les choses que sous le premier angle.

Et le litige apparaît lorsqu’il pose comme condition de la laïcité de l’État que son personnel et celui des institutions publiques s’abstiennent de faire part de ses convictions religieuses en portant des signes ou vêtements ostentatoires. Cette condition est problématique parce qu’elle touche des individus plutôt que le collectif (institutions, lois, immeubles).

M. Rocher parle d’une «étrange distinction entre l’institution, qui est neutre, et les personnes qui jouissent de la liberté de conscience». À sa face même, la distinction entre le collectif et l’individuel n’est pas étrange mais élémentaire. Le collectif concerne des artefacts (lois, cérémonies, institutions, objets) qui n’ont aucune des caractéristiques d’une personne: conscience, sentiment, pensée, droits, obligations, etc. C’est la source même du problème. Une série de questions surgissent: un agent de l’État respecte-t-il ou non la neutralité de l’État en arborant un signe religieux quelconque? L’État brime-t-il la liberté de conscience de son personnel en lui interdisant de porter un signe religieux?

Comme le dit M. Rocher, le fait de porter un signe religieux ne rend pas l’agent moins objectif personnellement et «la neutralité religieuse, aussi bien que politique et idéologique, fait partie du statut du fonctionnaire au service de l’État». Mais ce qu’implique la «neutralité» religieuse n’est pas aussi simple qu’on le croit. Ce qui importe, fondamentalement, est que l’agent agisse de manière professionnelle, sans discrimination. On ne peut vraiment pas se contenter d’une «apparence de neutralité».

Il est évident, cependant, que cette «apparence de neutralité» importe à la vision moderne. Car ce point de vue associe souvent le port de signes religieux à l’affirmation de la «supériorité» des principes religieux sur le contrat social de la modernité. Dans sa version extrême, il considère même la religion comme des «inepties idéologiques». Mais ce qui apparaît comme une affirmation de supériorité à la modernité (qui elle se considère clairement «supérieure» à la religion) n’est pas «supérieur» de la même manière du point de vue mythique. Si les livres  sacrés prescrivent le port du voile, de la barbe, du turban ou de la kippa, cela ne se discute tout simplement pas. Par ailleurs, pour les gens immergés dans un point de vue mythique, la notion de «choix», dans ce domaine, est inexistante: les choses sont ainsi et il est impossible au sujet de se penser hors de ce contexte. Les points de vue mythique et moderne sont mutuellement exclusifs et donnent lieu à des positions rigides, ayant un caractère absolu.

Prenant un point de vue postmoderne, comme le fait Daniel Weinstock dans un autre texte du recueil, je peux me borner simplement à noter la présence ou l’absence de signe religieux, sans préjuger ce que cela signifie vraiment pour la personne qui est en face de moi. J’oserai avancer que pour la transrationalité, le signe religieux révèle d’abord le besoin humain de transcendance. Il ne constitue pas un passif affectant la «neutralité» exigée des agents de l’État.

Le point de vue transrationnel est très minoritaire dans la société québécoise actuelle et le point de vue postmoderne, plutôt indifférent à la question, rallie une bonne partie de la population. Beaucoup de gens sont certainement plus à l’aise avec l’«apparence» de neutralité religieuse mais cette préférence semble surtout liée à la perception négative de l’appartenance religieuse, une observation partagée par la plupart des intervenants dans le débat.

L’État brime-t-il la liberté de conscience de son personnel en lui interdisant de porter un signe religieux? Cela est-il discriminatoire? L’interdiction exclut-elle des personnes sur la base de leurs croyances et peut-elle contribuer à les ghettoïser? À toutes ces questions, il faut répondre oui, en ce qui concerne les personnes attachées à un point de vue mythique, c’est-à-dire aux prescriptions des textes sacrés ou ce qui est considéré comme tel. Pour les autres, ayant fait le saut au point de vue moderne, postmoderne ou transrationnel, l’exigence pourra apparaître «raisonnable», mais pour trois raisons différentes: parce que la société doit réguler la religion pour les modernes; parce que les religions n’ont qu’une dimension intime et personnelle pour les postmodernes; et parce que les signes religieux n’ont aucune importance concrète pour les transrationnels.

Évidemment, les discriminations potentielles ne concernent concrètement qu’un très petit nombre de personnes mais nous sommes ici dans les principes et le nombre réel n’a pas d’importance.

Les signes religieux dans le système scolaire
M. Rocher note que le système public d’enseignement non confessionnel est une institution qui exige la réserve du personnel en ce qui a trait à leurs convictions religieuses. Il existe un large consensus sur ce point.

Dans ce contexte, la question devient: est-ce que le simple signe d’une appartenance religieuse, idéologique ou politique constitue une brèche dans le devoir de réserve? On peut répondre oui, si ce devoir est interprété au sens strict et au premier degré. Mais on peut aussi se demander si exiger de camoufler toute appartenance religieuse est un moyen de faire l’apprentissage du pluralisme, ce qui est également le rôle de l’école.

Imaginons un instant une école où le personnel enseignant porte le signe d’une appartenance religieuse: croix, foulard, barbe, kippa, étoile raélienne, tresse rasta, bindi ou tilak hindou, etc. Quelle est la réaction devant une telle diversité? N’est-il pas préférable de constater les «appartenances» de chacun plutôt que d’en faire un tabou? Est-il seulement possible d’avoir une position fondamentaliste dans un tel contexte?

Pour M. Rocher, la laïcité dite «ouverte», qui permet les signes de l’appartenance religieuse chez les employés de l’État et, en particulier, chez les enseignants, constitue un recul historique de la déconfessionnalisation des institutions publiques. Ce point de vue est valable, mais seulement si on considère que les signes religieux révèlent la tentation de soumettre la vie publique aux normes religieuses. La société québécoise, dans sa large majorité, n’en est plus là.

Certes, les discours fondamentalistes existent encore mais les conceptions mythiques à la base du fondamentalisme sont très minoritaires dans notre société, elles ne sont pas capables d’imposer leurs diktats et le seront de moins en moins, suivant en cela un mouvement qui a commencé depuis au moins six siècles.

Les limites aux accommodements raisonnables
On reproche à la laïcité «ouverte» de ne pas poser de limites aux accommodements accordés, ou qu’il est difficile de les définir et compliqué de trancher. Or il y a déjà des limites reconnues: sécurité, égalité des sexes, fonctionnement d’une institution, respect des principes constitutifs de la société (démocratie, liberté de conscience, etc.). Daniel Weinstock s’attache essentiellement à définir la nature de ces limites et à tenir une position d’équilibre entre les droits individuels reconnus dans les Chartes, la laïcité de l’État et la reconnaissance réelle du pluralisme. Françoise David, plus loin, a les mêmes arguments.

Les chartes des droits et libertés sont des discours de niveau moderne et postmoderne. Les demandes d’accommodements religieux proviennent essentiellement de discours de niveau mythique où le soi doit se conformer à la règle du groupe auquel il s’identifie. Les demandes d’accommodement ne sont jamais dirigées directement contre la laïcité de l’État. Elles n’exigent pas que l’État se conforme à une prescription religieuse, mais simplement qu’il la permette.

Il y a forcément une inégalité et une asymétrie dans les positions: d’un côté, on permet, de l’autre, on oblige (voile, kippa, foulard, etc.). Cette asymétrie dérange beaucoup le point de vue moderne. Et parfois la demande est fondée sur des principes contraires aux principes constitutifs d’une société, par exemple celui de l’égalité entre les hommes et les femmes. Est-ce que la demande d’avoir un examinateur masculin ou féminin pour passer un examen de conduite automobile va à l’encontre de ce principe d’égalité?

On peut considérer cette demande comme une préférence, au même titre qu’une femme peut demander qu’un examen gynécologique soit fait par une femme plutôt qu’un homme, sans remettre en question le principe de l’égalité des droits entre les hommes et les femmes. Bien sûr, chacun sait que les motifs de ces demandes sont fondés sur des raisons de niveau différent et des principes opposés. Pour les hassidim ou les musulmanes, la raison est de niveau mythique (les hommes et les femmes ont des positions différentes dans la création, la règle divine ordonne un comportement particulier), pour la femme moderne, c’est plutôt une manifestation de sa liberté de choix et de ses préférences personnelles. Et pour nous, nous référant à un point de vue moderne, postmoderne ou transrationnel, c’est essentiellement le motif qui pose problème et non la réponse à la demande comme telle puisque d’autres motifs nous sont acceptables.

Par contre, l’accueil de cette demande est une illustration limpide de l’inclusivité de la société postmoderne envers différents types de discours qui, eux, n’ont pas cette tolérance. Il devrait être manifeste que la valeur, l’avantage et la «supériorité» de la société postmoderne se trouvent précisément là et que cette inclusivité doit être défendue sans compromis. Autrement dit, les discours de niveau mythique et moderne ne peuvent pas imposer leur loi.

La limite aux accommodements serait clairement atteinte si, par exemple, les hassidim réclamaient d’obliger les femmes à s’asseoir à l’arrière des autobus comme ils ont tenté de le faire en Israël. Ou lorsqu’un maire oblige tout le monde à écouter une prière au début des séances du conseil municipal. Tant que ces demandes ne constituent pas une atteinte aux libertés des  autres, n’imposent pas un comportement, n’entravent pas le fonctionnement des institutions, et ne remettent pas en question les principes constitutifs de la société, il n’y a pas de raison fondamentale de les refuser.

La question de l’intégration
Une des thèmes secondaires des discussions sur la laïcité est celui de l’intégration des immigrants. La question est de savoir si l’intégration des nouveaux arrivants est facilitée ou retardée en permettant le port de signes ou de vêtements religieux. Les deux parties arrivent à des conclusions opposées.

Par exemple, Daniel Baril, un ancien président du Mouvement laïque québécois, ne croit pas que les accommodements facilitent cette intégration. «Est-ce que l’érouv d’Outremont a permis une meilleure intégration des hassidim? […] Peut-on penser que le hijab peut être perçu, par un non-musulman ou même par un musulman progressiste, comme un désir de rapprochement?», demande-t-il? Et de conclure: «Les accommodements religieux accentuent les différences et, à l’évidence, marginalisent encore davantage ceux qui les obtiennent…»

On peut facilement observer que tous ces accommodements permettent aux gens de sentir qu’ils ont droit, tels qu’ils sont, à une place dans la société. C’est une illustration bien concrète du respect de l’égalité morale des individus. D’autre part, permettre à quelqu’un de porter le hijab, la kippa ou le turban au travail est, à l’évidence, une meilleure façon de favoriser son intégration que de lui refuser ce travail. Et quand on sait que le travail est le meilleur gage de l’intégration des immigrants, le choix est facile à faire.

On doit cependant reconnaître avec M. Baril que toutes ces mesures ne se traduisent pas nécessairement par un changement de moeurs ou de points de vue. Les hassidim sont une secte vivant en marge de la société et cherchent à se prémunir de toute influence extérieure. Mais refuser des demandes qui n’obligent pas les autres citoyens les marginaliserait objectivement en limitant encore plus leur participation à la société. Les accommodements pour des motifs religieux n’accentuent pas les différences, ils font une place à la différence et permettent une intégration minimale à la société, ne serait-ce que moralement. Il est cependant évident qu’obliger les hassidim à se déplacer à pied, en leur refusant de passer un permis de conduire avec un examinateur masculin, empêche même l’intégration minimale.

Contraindre, refuser ou permettre
À lire les contributions de Daniel Baril, Marie-Michèle Poisson et Louise Mailloux, tous trois militants actifs de la laïcité, ceux-ci partagent un certain nombre de positions: la religion et les valeurs qu’ils lui associent sont perçues négativement (inepties idéologiques, valeurs rétrogrades, sexisme, etc.); la modernité est légitimée d’imposer ses exigences à la religion parce qu’elle a préséance sur les préceptes religieux; l’intégration ne peut se faire que par la soumission aux principes de la laïcité.

Il s’agit là, évidemment, de positions typiques (et extrêmes) de la modernité, mais il est impossible de nier qu’ils décrivent une partie de la vérité. Le problème est de tenter de faire de vérités partielles une vérité absolue. Leur «foi» est matérialiste et exclusive et, à la différence des postmodernes, ils ne sont pas capables de s’en rendre compte. Ceci les amène à une position contradictoire: pour forcer l’inclusion, il faut exclure. Comme si on pouvait amener quelqu’un à changer son point de vue ou sa croyance en lui imposant un comportement. N’est-ce pas là une façon de faire similaire à celle du point de vue mythique qui croyait «convertir» les gens à la pointe de l’épée?

Ce qu’on appelle la «laïcité républicaine» qui, entre autres, interdit de manière assez stricte le port de signes religieux dans l’espace public, est une image inversée de la mainmise des églises et de la religion à une autre époque, dans un autre contexte. C’est pourquoi ce modèle est loin d’être la seule réponse à la nécessaire laïcité de l’État. Sur ce point, la démonstration d’André Baubérot et de Micheline Milot, dans Laïcités sans frontières, est convaincante. Est-ce la raison pour laquelle Baril, Poisson et Mailloux n’en font pas mention et ne la réfutent d’aucune façon? Je l’ignore mais ce silence est une faiblesse de plus dans une argumentation qui perd toute sa portée à force de vouloir s’imposer plutôt que de convaincre.

Pourquoi accommoder?
Dans un autre texte, Jean-Marc Piotte, ancien professeur de science politique à l’UQAM, se demande, à propos des juifs hassidim: «Mais pourquoi la société devrait-elle accommoder des communautés qui refusent tout accommodement?» Il se borne à poser la question mais ne répond pas. Une réponse possible est que la pensée postmoderne ou transrationnelle, en faisant preuve de recul critique, peut le faire alors que la pensée mythique, enfermée dans l’autoréférentiel, ne le peut pas. On pourrait illustrer métaphoriquement les deux positions en faisant dire à la pensée postmoderne: «Il est interdit d’interdire» et à la pensée mythique: «Il est interdit de permettre». La pensée postmoderne peut tolérer la pensée mythique alors que l’inverse n’est pas vrai. La limite est évidente: la pensée mythique ne peut imposer sa règle à la postmodernité, c’est-à-dire l’interdire, ce qui constituerait clairement une régression.

D’une certaine manière, ou du moins chez certains de ceux qui s’en réclament, la pensée moderne, nourrie du préjugé matérialiste et scientiste, s’enferme dans une autoréférence tout à fait semblable à celle du discours mythique. C’est pourquoi elle peut être aussi intolérante que la pensée mythique et tenter de la faire disparaître tout simplement, comme on l’a vu dans les expériences communistes. C’est à partir du stade postmoderne qu’on commence à relativiser réellement le savoir associé aux visions du monde et aux diverses méthodes d’investigation.

Jean-Marc Larouche, professeur de sociologie et de science des religions à l’Université du Québec à Montréal, identifie bien la transformation exigée des religions pour qu’elles s’adaptent à ce qu’il appelle la société postséculière: «[les traditions religieuses doivent pouvoir], sans relativiser leurs propres vérités, moderniser leur foi en adoptant une conscience autocritique de leur propre tradition, une position non exclusive. Cette modernisation de la foi  religieuse est une condition de l’insertion de celle-ci dans l’espace public.» Ce que décrit M. Larouche est le passage de la pensée mythique à la pensée moderne et postmoderne, celles qui font une place à toutes  les formes de science dans le raisonnement.

Un des textes les plus porteurs du Québec en quête de laïcité est celui de Françoise David, présidente et co-porte-parole de Québec Solidaire. Elle identifie bien les dérapages intolérants d’un certain discours de la modernité en déplorant qu’on utilise «l’anathème, l’ironie méchante, l’insulte, voire la diffamation». Elle note avec justesse que les «demandes d’accommodements religieux ne concernent qu’une très petite minorité, en plus des Québécois et Québécoises dits de souche.» Autrement dit, elle estime que les conceptions mythiques à la base des demandes d’accommodements ne sont pas en mesure d’imposer leurs diktats à la société.

Mme David se montre donc très ouverte envers le port de signes religieux chez les employés de l’État, en évoquant principalement des arguments liés à l’intégration des personnes qui les portent, mais aussi d’autres dimensions mentionnées précédemment. Sur ce point, je pourrais quasiment dire, Françoise David, ma soeur. Elle est aussi la seule qui réclame «un débat bien organisé dans toute la société québécoise», à peu près certaine que cela permettrait l’émergence d’un consensus (et non d’une unanimité) qui permettrait à la société d’avancer.» Sur ce point aussi, je suis d’accord avec elle, même si j’ai quelques doutes sur l’ampleur possible de la mobilisation: réfléchir n’est vraiment pas notre sport national.

Le point de vue de l’«Autre»
La grande surprise de ce recueil est l’essai de Ruba Ghazal, québécoise d’origine palestinienne, coauteure du mémoire sur les accommodements raisonnables présenté par Québec Solidaire à la Commission Bouchard-Taylor. Outre une remarquable et très synthétiques  mise en perspective historique du débat sur la laïcité, tel qu’il se déroule au Québec et dans le monde, Mme Ghazal apporte le point de vue «de l’intérieur» sur la pratique de l’Islam au Québec et dans le monde.

Selon elle, la majorité des musulmans pratiquent leur religion sans militantisme ni idéologie et la grande majorité d’entre eux sont convaincus que le port du voile (hidjab) est une prescription coranique au même titre que la prière cinq fois par jour et le jeûne durant le Ramadan. Et malgré cette croyance, nombreuses sont celles qui ne portent pas le voile. Autrement dit, la modernité avance malgré tout et plusieurs s’autorisent à faire leurs propres choix.

Il est intéressant de noter que Mme Ghazal évoque exactement les mêmes arguments qu’Amin Maalouf dans Le dérèglement du monde pour expliquer l’augmentation de la ferveur religieuse chez les musulmans: la religion est devenue une valeur refuge pour un grand nombre d’entre eux vivant dans la misère, sous des régimes dictatoriaux et dans le mépris de l’Occident. Interdire le port du hidjab entraînerait, selon elle, un sentiment de rejet chez tous les musulmans, pratiquants ou non, car le voile est aussi associé à la culture musulmane. «Je n’ose imaginer, écrit-elle, le contenu des discours intégristes qui seraient proférés dans certaines mosquées québécoises si on interdisait le port de signes religieux dans la fonction publique.»

Au bout du compte, il devient évident que tout se tient : intégration, tolérance, inclusion, égalité morale des individus, respect de la liberté de conscience, évolution des points de vue. Et les principes à respecter sont clairs même si les limites se discutent.

Bien sûr, je n’aime pas constater que des gens vivent sur une autre planète que moi, que leurs principes sont figés dans le temps et dans une conception du monde étrangère à la culture majoritaire. L’évolution se produira un jour, ou non. Mais je crois que la plupart conviendront, avec nous, que nous avons tous le droit à nos croyances et à nos façons de vivre, mais pas celui de les imposer aux autres. Et nous seront tous devenus postmodernes sans le savoir.

Le Québec en quête de laïcité, sous la direction de Normand Baillargeon et Jean-Marc Piotte. Éditions Écosociété, 2011, 164 pages.

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Un projet visionnaire: Québec-Montréal en monorail à 250 km/h

Le monorail et ses moteurs-roues

Il est bon de rêver parfois, d’avoir un projet visionnaire capable de mobiliser une société et de la faire avancer.

Ce jeudi, 29 septembre 2011, sur invitation et à guichets fermés, une poignée de gens assisteront au colloque numéro 26 des Entretiens Jacques-Cartier. Ils y entendront, entre autres, le physicien Pierre Langlois présenter un projet qui soulève l’intérêt dans divers cercles d’économistes et d’ingénieurs québécois: un monorail suspendu mû par les moteurs-roues de l’ingénieur Pierre Couture. Le projet permettrait de faire le trajet entre Québec et Montréal en un peu plus d’une heure, en filant à 250 km/h au-dessus de l’autoroute 20. Le coût estimé de ce projet avant-gardiste: environ le tiers de celui d’un train à grande vitesse, soit environ 3 milliards $.

J’ai pris connaissance de ce projet pour la première fois en décembre dernier dans une étude de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), fondé par l’ancien premier ministre Jacques Parizeau. Le Réseau des ingénieurs du Québec en a également fait mention dans un rapport sur l’électrification du transport au Québec (Propositions pour engager le Québec sur la voie de la mobilité durable). Et, récemment, l’école Polytechnique, l’institut des Hautes Études Commerciales et l’École de design de l’Université de Montréal ont entrepris, conjointement avec l’Institut du transport avancé du Québec, une étude en profondeur de tous les aspects du projet.

C’est dire que l’idée suscite le plus grand intérêt autant par son côté avant-gardiste que par ses aspects économiques, ses qualités environnementales et la possibilité d’offrir une solution attrayante de transport collectif entre les banlieues et la ville et, éventuellement, entre les principales villes du Québec. Quand on pense transport durable et économique, il semble difficile d’être plus économe que le monorail. On estime qu’il en coûterait 40 $ d’électricité  (aux tarifs actuels) pour déplacer une navette de 60 passagers entre Québec et Montréal.

Le site du monorail TRENS Québec (Transport rapide électrique national suspendu) donne tous les détails du projet à ce jour avec, en prime, une vidéo et des animations qui permettent d’en avoir une idée concrète.

Il y a longtemps que le Québec n’a pas eu de grand projet mobilisateur et celui-ci semble bien en être un. Lisez le billet d’Alain Dubuc sur la CyberPresse du 26 septembre (À quand un plan sud?) et vous verrez à quel point ce projet correspond au besoin du moment pour la vitalité de l’économie québécoise. S’il y a parfois des tempêtes parfaites, il y a aussi, quelquefois, des conjonctures parfaites.

Je ne sais pas si les aspects techniques de ce projet sont aussi simples qu’ils en ont l’air et s’il peut être aussi rentable qu’on le pense, mais je vous invite à rêver un peu.

De toutes façons, quand on considère le coût des infrastructures récentes de transport (voir note) qui se calculent toujours en milliards, je me dis que mettre 250 millions pour faire la preuve que le concept fonctionne et que les coûts seront bien ceux qu’on évalue ressemble à une aubaine.

J’ai hâte de savoir comment le projet défendu avec passion par Pierre Langlois sera reçu par Michel Labrecque,  président du conseil d’administration de la Société de transport de Montréal, et Michel Veilleux, vice-président, planification et innovation, de l’Agence métropolitaine de transport. Ils font partie, tous les deux, des responsables scientifiques de ce colloque.

Note
Coût d’infrastructures récentes et à venir: métro à Laval : 650 millions pour quelques kilomètres; échangeur Turcot: trois milliards; pont Champlain: possiblement six milliards.

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Une soirée avec François Legault

François Legault lors de la soirée du 20 septembre 2011 à Sherbrooke

François Legault

Le 20 septembre, j’étais parmi les quelque 200 personnes qui s’étaient rassemblées dans une salle de l’hôtel Delta de Sherbrooke pour assister à une des rencontres publiques de consultation de la Coalition pour l’avenir du Québec (CAQ), fondée par François Legault et Charles Sirois.

MM Legault et Sirois ont présenté rapidement les propositions de la CAQ mais la plus grande partie de la soirée fut consacrée à entendre les commentaires et à répondre aux questions de l’assemblée. Pour une rare fois Charles Sirois, le cofondateur de la CAQ, était présent aux côtés de M. Legault.

Une affirmation ouvertement nationaliste
L’assemblée, majoritairement composée de baby-boomers, comptait aussi un certain nombre d’étudiants et de gens au début de la trentaine. Les deux moments forts de la soirée furent une intervention d’un jeune homme sur la nécessité de retrouver la fierté d’être Québécois par la réalisation de projets mobilisateurs et une intervention claire et bien sentie de Charles Sirois sur la nécessité de renforcer la protection de la langue française. La sortie de M. Sirois a attiré les applaudissements les plus nourris de la soirée.

Il s’est dégagé de cette assemblée l’impression que le discours de la CAQ attire un électorat résolument nationaliste, dont une bonne partie est composée d’indépendantistes qui ne voient plus comment la cause peut avancer. Et tous ces gens ont envie que le Québec se reprenne en mains. Vues sous cet angle, les propositions très précises de la CAQ concernant la santé (un médecin de famille pour chacun), l’éducation (meilleur salaire pour les enseignants et évaluation de leur travail), l’économie (implication plus active de la Caisse de dépôt et de placement dans l’économie québécoise), la protection du français et l’intégration des immigrants ont tout pour séduire les Québécois. Même les étudiants qui assistaient à l’assemblée ne s’opposaient pas à une hausse des frais de scolarité à l’université si elle s’accompagnait de mesures de soutien.

Est-ce que le programme de la CAQ est réalisable sans trop d’opposition des groupes d’intérêts (corporations professionnelles et syndicats)? François Legault affirme avoir senti une ouverture de la part des syndicats professionnels de médecins. Par contre l’abolition des commissions scolaires ne sera peut-être pas aussi simple à réaliser et ne donnera peut-être pas tous les résultats attendus. Mais peu de gens regretteront des élections scolaires qui ne riment à rien.

Il y avait manifestement peu d’anglophones dans l’assistance à Sherbrooke. Quand je lui ai posé la question, après l’assemblée, M. Legault m’a affirmé que plusieurs membres de la communauté anglophone l’avaient approché. Éventuellement des noms seront rendus publics. Il faut le souhaiter fortement car si le Québec doit trouver un second souffle, il est impératif que la mobilisation réussisse à dépasser les allégeances traditionnelles.

Le cinquième volet manquant à un programme pragmatique
D’une certaine manière, François Legault semble être la bonne personne, à la bonne place, au bon moment: son programme pragmatique apparaît comme une promesse de reprise en mains et une pause salutaire dans une conjoncture où le gouvernement ne bénéficie plus du respect moral des citoyens pendant que l’opposition indépendantiste est en plein désarroi stratégique. Seuls les partisans les plus retranchés sur leurs positions ne s’interrogeront pas sur la pertinence de leurs choix, tel cet intervenant déplorant que M. Legault divise le mouvement indépendantiste alors qu’il aurait pu, disait-il, prendre la place de Mme Marois. Ce à quoi M. Legault a répondu que le problème du PQ n’était pas Mme Marois mais l’article 1 du programme, c’est-à-dire l’option indépendantiste.

Il faut lire, sur les sites web des grands médias, les commentaires aux nouvelles concernant François Legault et la CAQ pour prendre la mesure véritable du cynisme et du scepticisme qui ont envahi l’esprit des Québécois. Tous les doutes et tous les soupçons sont évoqués. De temps à autre, un rare intervenant déplore l’absence d’un projet véritablement inspirant et le peu de charisme des leaders de la CAQ. Comme le disait un commentateur, les propositions de la CAQ ne sont pas révolutionnaires et peuvent facilement faire l’objet d’un consensus, mais elles ne sont pas inspirantes. Peut-il en être autrement et peut-on espérer davantage dans le climat actuel de cynisme et de suspicion? Quelqu’un apparaissant comme un «sauveur» aurait toutes les chances de finir crucifié…

Cependant, dans la conjoncture particulière du Québec, à ce moment précis de son histoire, il apparaît aussi indispensable de combattre le cynisme qui mine les esprits que les problèmes chroniques et l’inefficacité de certains secteurs du système. Les problèmes d’efficience et d’efficacité n’ont-ils pas une dimension morale  et éthique manifeste lorsque les intérêts de groupes particuliers prennent le pas sur le bien commun? La collusion et les enveloppes brunes ne sont pas des problèmes d’organisation mais le résultat de manquements à la responsabilité envers le bien commun. Ces préoccupations devraient constituer le cinquième volet du programme de la CAQ, celui qui n’a pas encore été formulé. Elles permettraient peut-être de rassembler la cinquième colonne nécessaire au changement de régime et à la définition des principes et des règles éthiques de la politique au 21e siècle.

Jusqu’à présent, je constate que la CAQ séduit beaucoup de gens préoccupés par les problèmes concrets du système, des gens d’affaire et des gestionnaires, des professeurs et des technocrates, des gens intelligents et compétents. Toutes leurs compétences sont nécessaires mais ne seront pas suffisantes, à elles seules, pour donner un souffle nouveau à la vie politique québécoise. Cela fait aussi partie des urgences.

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Sur l’Islam, le Moyen-Orient, la culture, l’immigration… et le Québec

C’est d’une traite que j’ai lu récemment Le Dérèglement du monde d’Amin Maalouf. La réflexion de l’auteur s’est concentrée principalement sur les frictions entre le monde arabo-islamique et l’Occident, la menace planétaire du réchauffement climatique et la nécessité de passer à une nouvelle étape de l’évolution humaine. Mais c’est par l’éclairage remarquable qu’il apporte sur les événements récents au Moyen-Orient que ce livre se distingue entre tous.

Pour nous qui ne connaissons que très peu ou pas du tout l’histoire du Moyen-Orient, ce livre est un cours d’histoire en accéléré. Et il nous permet de beaucoup mieux comprendre la portée du printemps arabe, de même que tous les conflits régionaux (Liban, Syrie, Irak, Iran, Yémen) et leurs enjeux. Ce que nous voyons en ce moment même au Moyen-Orient n’est pas seulement une révolte générale contre des tyrans, mais la renaissance d’une bonne partie du monde arabe. Il devient difficile de surestimer la portée de ces événements.

Maalouf nous aide aussi à comprendre la place qu’a prise le Coran dans l’imaginaire du monde musulman. Humilié par une série continue de défaites tout au long du 20e siècle, n’ayant pour motifs de fierté que des événements ayant eu lieu il y a des siècles, le monde arabo-musulman a trouvé dans le Coran un havre unique et la seule chose dont l’Occident n’a pu s’emparer.

Faisant un parallèle étonnant – et, ma foi, audacieux et fécond – entre l’organisation centralisée du christianisme et l’absence d’une autorité similaire dans le monde musulman, l’auteur fait l’hypothèse que le caractère non hiérarchisé de la religion musulmane permet toutes sortes de dérives et de régressions dans l’interprétation des textes, alors que l’Église a pu excommunier ou retirer toute autorité à ceux qui ont refusé de suivre la «modernisation» des dogmes chrétiens. Maalouf observe aussi avec justesse que c’est l’histoire et les conditions matérielles qui ont influencé et influencent encore l’interprétation que l’on fait du Coran, plutôt que l’inverse.

La partie la plus faible (en termes d’arguments) du Dérèglement du monde est celle où l’auteur fait de la culture (au sens large) le refuge de ses espoirs dans une nouvelle étape de l’histoire du monde. Jamais une révolution morale n’a permis de changer les comportements. Lorsqu’on s’y est essayé, cela a produit quelques-uns des pires cauchemars politiques et sociaux de ce siècle. Les comportements changent lorsque les conditions matérielles changent en même temps que les manières de penser et les formes d’organisation sociale. Tout est lié et le volontarisme n’a rien à voir là-dedans.  Sur ce point, l’intuition de Maalouf, toute généreuse et inspirée soit-elle, est trop partielle pour éclairer la marche à suivre, ce qu’il reconnaît lui-même indirectement lorsqu’il écrit: «Verra-t-on émerger en ce siècle un nouvel humanisme mobilisateur […] Pour l’instant, je n’en vois pas les prémisses.»

S’il a des espoirs mal placés dans la culture, Maalouf a cependant une autre observation très juste, rarement lue ou entendue, à savoir que les immigrés sont aussi des émigrés et qu’ils représentent un passage entre deux rives. On a rarement tendance à considérer les immigrés comme un acquis pour la société d’accueil. Comme si on leur faisait une faveur en les accueillant. On oublie qu’ils sont un pont avec leur pays d’origine et que, pour peu qu’on le reconnaissance, il s’agit d’un avantage pour le pays d’accueil, une porte pour la multiplication des échanges. Entre autres. Cela me semble mériter une réflexion particulière au Québec, terre d’immigration à laquelle peu de pays peuvent se comparer.

Maalouf termine son livre par une sorte de plaidoyer pour une nouvelle civilisation, débarrassée de ses identités meurtrières, de ses communautarismes exclusifs et de ces soi-disant «guerres de civilisation».  Il présente  l’époque qui vient comme la «fin d’une trop longue Préhistoire». Pour quiconque est familier avec la grille des niveaux de développement humain de Ken Wilber(1) et son pluralisme méthodologique, le discours de Maalouf est typique d’une conscience postmoderne qui a déjà basculé sur de nombreux points à un niveau intégral.  Il ne lui manque que la compréhension du comment et des étapes de l’évolution humaine pour que son propre tableau s’éclaire sous un jour nouveau. Je crois que ses motifs d’espoir lui apparaîtraient alors comme des illusions, généreuses certes, mais fondées sur de fausses prémisses. Et il ne tarderait pas à réorganiser légèrement ses arguments pour apercevoir la méthode et le programme permettant de se rendre là où il souhaite. Et nous avec lui.

Paru en 2009 et publié cette année en live de poche, Le dérèglement du monde n’a absolument rien perdu de sa pertinence et permet de comprendre la portée du printemps arabe. Les esprits attentifs aux soubresauts de l’histoire et à l’évolution du monde apprécieront profondément.

Pour aller y voir soi-même:
Le Dérèglement du monde, Amin Maalouf. Le livre de poche, 2011. 315 pages

1- Je ne sais trop quel livre recommander pour introduire le lecteur à la pensée de Ken Wilber. Aucun de ses ouvrages majeurs récents n’est disponible en français. The Integral Vision (Shambhala, 2007) est cependant très accessible et constitue un rapide tour d’horizon relativement exhaustif des concepts clés de cette carte du réel.

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