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Au congrès de la Coalition Avenir Québec

François Legault, chef de la Coalition Avenir QuébecJ’ai assisté, vendredi et samedi dernier, au congrès de fondation de la Coalition Avenir Québec. Je suis devenu membre de la Coalition l’automne dernier parce que je voulais connaître de l’intérieur ce que le nouveau parti avait dans le ventre. On peut dire que j’étais en mission d’exploration. Cependant, je partage sincèrement le constat de François Legault à l’effet qu’il faut mettre de côté pour un certain temps la perspective de l’indépendance : nous n’en sommes pas venus à bout en 50 ans, la conjoncture ne mène pas du tout dans cette direction, alors commençons par redonner un élan au Québec en sortant de la sclérose dans laquelle nous nous sommes progressivement enfoncés depuis 1980.

De façon assez claire, Legault partage le constat de Mathieu Bock-Côté (ou est-ce l’inverse?) dans Fin de cycle à propos de la perte d’élan de l’option souverainiste. Le ton résolument nationaliste que j’ai pu entendre dans la plupart des interventions de Legault lors de ce congrès en fait des compagnons de route pas du tout dépareillés. Donc, nous avons affaire à un parti clairement nationaliste (il n’y avait pas l’ombre d’un unifolié dans ce congrès), mais la nature de la CAQ  est plus complexe que cela.

Une véritable coalition?
Première constatation : la CAQ me semble être une véritable coalition rassemblant surtout souverainistes  et nationalistes. Je ne connaissais personne parmi les quelque 500 délégués mais en discutant avec l’un ou l’autre, j’ai rencontré beaucoup d’anciens adéquistes, quelques péquistes mais aucun fédéraliste se présentant comme tel. Ces derniers sont surtout identifiables dans la garde rapprochée de Legault. C’est donc encore le gros défi de Legault d’aller chercher des fédéralistes notoires.

Quand j’ai demandé à François Legault s’il était satisfait de la représentation anglophone à la CAQ, il lui a bien fallu reconnaître que c’était un de ses défis. Mais il est de notoriété publique que les milieux fédéralistes font de grosses pressions auprès de possibles candidats de prestige pour qu’ils ne fassent pas le saut à la CAQ. C’est donc que la CAQ est perçu comme une menace réelle à la domination du Parti Libéral du Québec sur l’électorat anglophone et fédéraliste.

Droite, centre ou gauche?
Autre constatation : les jeunes à qui j’ai parlé n’avaient aucune gêne à s’identifier comme plutôt « à droite ». Mais quand je leur demandais ce qu’ils entendaient par là, je n’ai pas eu de réponse très précise sauf qu’ils favorisaient la hausse des frais de scolarité. Il est indéniable qu’il y a eu une certaine saveur « individualiste » dans plusieurs amendements soumis au programme de la CAQ. Certains ont été approuvés,  d’autres rejetés. Cependant, le principe d’un système de santé d’accès universel et gratuit est fermement inscrit dans le programme de la CAQ, de même que l’augmentation du financement pour le maintien à domicile des personnes âgées et la création prioritaire de places en CPE dans les milieux défavorisés.

Au bout du compte, le programme de la CAQ est un mélange d’orientations sociales-démocrates, nationalistes (sur la défense du français et l’investissement étatique dans les ressources naturelles), et de désirs de débureaucratiser les structures du système d’éducation et du système de santé. Sur ce point, la CAQ croit avoir l’avantage de n’être pas liée par des alliances avec les milieux syndicaux comme l’est le Parti Québécois et de ne pas craindre de perdre des électeurs francophones comme le Parti Libéral .

Moins un congrès qu’un événement rassembleur
S’il fallait juger du sérieux d’un congrès politique par la profondeur des discussions qu’on y  tient, le congrès de la CAQ serait probablement un des pires exemples à citer. J’ai assisté à l’atelier Santé et Familles et on y a expédié l’étude de treize propositions en deux heures. Autrement dit, aucune véritable discussion n’a eu lieu et il en a été de même dans tous les ateliers. Certaines propositions reflétaient vraiment un consensus, comme l’application intégrale des conclusions du rapport de la Commission parlementaire Mourir dans la dignité, mais d’autres ont été approuvées sur la base des idées préconçues des délégués plutôt que des faits objectifs. Disons que « nécessité fait loi », mais le congrès est apparu plus comme un événement rassembleur en vue d’élections rapprochées  que comme un lieu de véritables débats argumentés.

Cette impression d’événement rassembleur destiné à galvaniser les troupes s’est encore renforcée par la mise en scène orchestrée pour la fin du congrès. C’était la première dois que j’assistais à un congrès d’un parti politique mais l’arrivée d’une trentaine de jeunes munis de longs ballons blancs sur une musique tonitruante, pour précéder l’arrivée de François Legault, m’a donné l’impression de me retrouver dans un cirque où on essaie artificiellement d’exciter la foule. Très traditionnel, typique d’une certaine façon de faire de la politique. Très peu pour moi.

Cela dit, le discours de clôture de François Legault a été étonnant d’émotion réelle (il a dû s’arrêter de parler à quelques reprises et l’expression de son visage en disait long sur l’émotion qui l’habitait). On ne pouvait pas douter de sa sincérité. S’il est capable de montrer davantage ce visage au cours des prochaines semaines, il pourrait commencer par toucher la population.

En ce qui me concerne, coincé entre le béton teinté d’une culture du copinage et de la corruption d’un côté, et l’opportunisme du  « jello » déterminé par ses vieilles alliances de l’autre, je ne me suis jamais trouvé  aussi désemparé. Je n’ai pas beaucoup d’illusions à propos des capacités réelles de la CAQ et j’ai un malaise certain devant ce que je perçois comme une manière très traditionnelle de faire de la politique. Mais je me demande : ais-je le choix? Avancer ou faire du surplace?  La Coalition est, pour le moment, une alliance conjoncturelle dont l’importance stratégique semble essentiellement de faire bouger le Québec, de le remettre sur les rails à de nombreux points de vue.

La CAQ peut-elle répondre vraiment à la soif de changement réel que l’on sent au Québec? Cette soif de changement est tellement floue et multiforme qu’il est impossible à aucun parti de l’incarner sans un long travail d’éclaircissement.  Mais les Québécois auront-ils le choix de voter lors de la prochaine élection sans répondre à la question «Où se trouve le changement?»

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Le Québec au 21e siècle: Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?

«Ce que je dis, c’est que ça me fait vraiment mal, l’actuel de la québécitude,  l’état du projet. Je serais porté à penser que c’est mort, l’affaire, mais je ne peux pas me faire à l’idée que c’est mort, l’affaire!»
Fred Pellerin, entrevue dans Le Devoir du 19 novembre 2011

Je me suis senti partagé entre la sympathie et les grincements de dents en prenant connaissance du diagnostic de Fred Pellerin sur l’état actuel du Québec. La sympathie, c’est pour le sentiment devant la situation globale de la «québécitude». Les grincements de dents, c’est pour «l’état du projet» et «l’affaire». «L’affaire» me semblant résumer à elle seule le flou, les non-dits, la difficulté de concevoir et d’énoncer clairement le «projet» et la «québécitude». Ouatte de phoque, peut-on parler clairement quand on veut être compris?

Bon, je ne vais pas tirer plus que nécessaire sur Fred, c’est un poète, pas un analyste politique. Pour le moment, ce qui importe, c’est la difficulté d’accepter le diagnostic, même si chacun peut interpréter «l’affaire» à sa manière. Mon interprétation de «l’affaire» est que le projet indépendantiste, tel que défini  depuis 50 ans, est mort. Le cadavre est encore chaud et certains espèrent une réanimation, mais la seule question qui m’importe est : qu’est-ce qu’on fait maintenant? Comment penser l’avenir du Québec sans la perspective de l’indépendance politique?

Il est toujours possible d’assister à une résurrection de «l’affaire» si le gouvernement Harper continue de démontrer aux Québécois que leur présence et leur opinion n’ont aucune valeur particulière dans la définition de la politique canadienne, mais j’imagine que s’ils tiennent vraiment au Canada, ils vont s’arrêter avant le miracle.

Quelques points de repères et quelques perspectives
Pour concevoir les possibles et les probables du Québec, il est indispensable de considérer diverses perspectives à différentes «hauteurs» locale (québécoise), régionale et nationale (canadienne), nord-américaine, occidentale et, finalement, mondiale.

Économie et démographie. Avec ses 8 millions de citoyens, le Québec représente un peu moins de 1/4 de la population du Canada, 1/40ième  de la population américaine et canadienne et 1/56ième de la population de l’Amérique du Nord. Si le Québec était le quatrième pays de l’Amérique du Nord, seule sa superficie lui permettrait de se comparer à ses voisins. Mais on comprend que du point de vue des États-Unis (308 millions de citoyens) et du Mexique (112 millions), il représente peu de choses.

Complètement intégré structurellement à l’économie nord-américaine, le Québec n’a jamais eu une grande marge de manœuvre pour appuyer son pouvoir politique sur sa force et son indépendance économiques. Le comportement des élites économiques québécoises a été assez révélateur à ce sujet depuis 50 ans. À peu près aucun dirigeant de grande entreprise ne s’est engagé pour l’indépendance mais beaucoup s’y sont ouvertement opposés. On peut penser que les pressions du ROC ou la crainte des réactions des partenaires s’y trouvant  ne sont pas étrangères à cette unanimité en rupture avec les opinions citoyennes. Comme l’a bien vu Marx, les «forces de production» représentent toujours un facteur déterminant dans la configuration et l’histoire des sociétés.

Bref, de ce côté-là, la réponse à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» demeure à peu près identique quel que soit le statut politique du Québec.

Culture et politique. C’est ici que les choses à la fois se compliquent et deviennent fluides et dynamiques car l’espace politique et culturel échappe en bonne partie aux contraintes de l’économie et de la démographie. Dans une société mondialisée où la production de biens et de services est à peu prés libérée des contraintes de distance (il en coûte 1,5 cent par t-shirt pour en amener un conteneur de Shanghai à Montréal!), la culture et la politique demeurent en grande partie des zones «locales». C’est dans ces espaces que le possible et le probable ont la plus grande marge de jeu. Ces espaces constituent également la zone des échanges intersubjectifs et de la structure symbolique d’une société. C’est là que «nous» prend forme, vit et, éventuellement, meurt. Dans notre monde «dématérialisé», l’importance de ces zones peut difficilement être sous-estimée.

Au Québec, cette réalité est visible et évidente depuis fort longtemps. Car dans notre contexte très particulier, seule une culture forte de haute qualité est en mesure de constituer «l’attracteur étrange» régénérant continuellement la «forme» Québec. La baisse de la garde nous dissout immédiatement dans la culture mondialisée où tous parlent anglais, tous se ressemblent et où n’existent plus que des atomes vedettes déracinés.

Pour bien prendre la mesure de notre contexte particulier, à première vue, seules les minorités de la Chine, dont principalement les Tibétains et les Ouïghours, vivent une situation similaire à la nôtre sous l’angle des défis culturels et du contexte démographique, bien que leurs difficultés soient cent fois les nôtres. Nous sommes, sur le plan humain, l’équivalent des espèces en danger sur le plan animal ou botanique.

Si, un jour, la différence québécoise se résume à une chose, ce sera celle de sa culture. Et puisque l’enjeu principal de la québécitude se trouve à ce niveau, c’est donc là que les réponses à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» sont cruciales.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
Comme j’ai tenté de l’expliquer sous un autre angle dans le premier blogue de cette série, on peut dire que l’absence d’appariement entre les aspects ethnocentriques du projet indépendantiste et les éléments modernes et postmodernes de la culture et des réalités économiques québécoises a constitué un des facteurs subjectifs majeurs qui ont empêché le ralliement de la société autour du projet indépendantiste. Cet aspect «boiteux», à cloche-pied, est apparent quand l’analyse des valeurs sous-jacentes aux choix de chacun met en lumière le «niveau» ou le «stade» des arguments, qu’ils aient été pour ou contre l’indépendance. «Le destin normal d’un peuple normal» de niveau ethnocentrique cadre mal avec le consumérisme et l’individualisme moderne, comme avec le relativisme et le début de conscience planétaire du postmodernisme.

Ce qui semble cependant très clair, c’est qu’une fois écarté l’élément de division de l’option indépendantiste «ethnocentrique», l’espace de jeu (le possible et le probable) culturel et politique présente soudainement des perspectives écartées depuis longtemps. Deux sont particulièrement évidentes et ont commencé à reconfigurer l’espace politique. La première est que la polarité gauche-droite devient plus apparente, tant au Québec qu’au Canada, où le Québec apparaît comme élément majeur, sinon central, d’un projet social-démocrate postmoderne. La seconde, effleurée par François Legault et Charles Sirois, est le renforcement des mesures de protection et de promotion du français, jusqu’à l’utilisation de la clause dérogatoire si nécessaire.

La dynamique politique québécoise ne changera pas instantanément avec la perte d’influence du Parti Québécois (et encore moins si le gouvernement Harper continue sur sa lancée), mais nous sommes déjà entrés dans une nouvelle étape, que cela plaise ou non. Il devient désormais possible que tous les partis politiques québécois et tous les représentants québécois dans les partis fédéraux s’entendent sur des politiques pour le Québec. Les pèlerinages du ministre Jean-Marc Fournier à Ottawa pour modifier le projet de C-10 sont un exemple de ce nouveau type de front uni. Avec cette nouvelle dynamique, le «projet» québécois pourrait bien avoir comme conséquence de modifier le «projet» canadien.

On peut faire une longue liste des dossiers qui pourraient se mettre à bouger si on y consacrait un peu d’énergie sans toujours calculer l’impact des gestes sur le résultat du prochain référendum.

Retrouver l’élan créateur politique et social
Le côté «progressiste» du Québec n’est pas dû à sa culture, à ses vertus ou à des caractéristique ontologiques particulières mais simplement à sa différence, ou plutôt à son désir de maintenir sa différence dans un environnement exerçant une formidable pression à ses frontières. Cette différence fait que le Québec est un défi pour lui-même et pour le Canada. Parce qu’il est une société sous tension, en équilibre instable, le Québec a toujours eu deux choix: se replier sur lui-même ou être en état de (auto) création perpétuelle. Depuis la Révolution tranquille, il a manifestement tendance à aller vers la création. C’est avant tout le désir de sortir des tranchées et de se mettre à avancer qui porte les Québécois à voter pour François Legault.

Je crois que la plupart des anglophones québécois sont capables de reconnaître et d’accepter la légitimité des mesures nécessaires pour maintenir la différence québécoise, c’est-à-dire assurer la pérennité du Québec français. Cette reconnaissance est certainement plus facile pour eux, une fois écartée la «menace» de l’indépendance. Il est également évident que la dissolution de l’opposition fédéralisme-indépendantisme est la première condition pour leur permettre de participer à la politique québécoise ailleurs qu’au parti Libéral.

Au début des années 1970, j’ai vécu quelques années au sein d’une «commune» dont tous les membres, sauf moi, étaient d’origine anglophone, juive montréalaise, canadienne ou américaine. Et la langue qu’on y parlait était, 99% du temps, le français. Je mentionne cette anecdote simplement pour signaler qu’une fraction significative de la communauté anglophone est foncièrement «progressiste» et comprend très bien la situation particulière du Québec.

Les deux «bonnes» raisons éventuelles de faire l’indépendance sont là: que le Québec soit empêché de prendre les mesures pour maintenir son intégrité culturelle et qu’il ne puisse pas appliquer sur son territoire les politiques qu’il souhaite. Si le blocage devenait irréductible, alors la solution de l’indépendance ne serait sans doute plus vraiment contestée à l’intérieur du Québec et permettrait d’établir un front au-delà des communautés linguistiques.

Pour le moment, le Parti Conservateur ne semble pas se rendre compte des conséquences de ses positions et accumule les signes de mépris, mais j’imagine que ses dirigeants ne sont pas assez bêtes pour donner au Québec les raisons élémentaires de dire «Oui» à un prochain référendum. Il serait malheureux que les choses prennent cette tournure car cela ramènerait le débat au niveau «ethnocentrique» qui divise le Québec entre «eux» et «nous». C’est vraiment la dernière chose dont le Québec a besoin.

Note
On peut envisager d’autres aspects de la nouvelle donne Québec-Canada dans un texte écrit en 2006 par  Claude Morin, ancien ministre québécois des Relations internationales et père de «l’étapisme». Reconnaissance de la nation québécoise – De quoi s’agit-il?

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Une soirée avec François Legault

François Legault lors de la soirée du 20 septembre 2011 à Sherbrooke

François Legault

Le 20 septembre, j’étais parmi les quelque 200 personnes qui s’étaient rassemblées dans une salle de l’hôtel Delta de Sherbrooke pour assister à une des rencontres publiques de consultation de la Coalition pour l’avenir du Québec (CAQ), fondée par François Legault et Charles Sirois.

MM Legault et Sirois ont présenté rapidement les propositions de la CAQ mais la plus grande partie de la soirée fut consacrée à entendre les commentaires et à répondre aux questions de l’assemblée. Pour une rare fois Charles Sirois, le cofondateur de la CAQ, était présent aux côtés de M. Legault.

Une affirmation ouvertement nationaliste
L’assemblée, majoritairement composée de baby-boomers, comptait aussi un certain nombre d’étudiants et de gens au début de la trentaine. Les deux moments forts de la soirée furent une intervention d’un jeune homme sur la nécessité de retrouver la fierté d’être Québécois par la réalisation de projets mobilisateurs et une intervention claire et bien sentie de Charles Sirois sur la nécessité de renforcer la protection de la langue française. La sortie de M. Sirois a attiré les applaudissements les plus nourris de la soirée.

Il s’est dégagé de cette assemblée l’impression que le discours de la CAQ attire un électorat résolument nationaliste, dont une bonne partie est composée d’indépendantistes qui ne voient plus comment la cause peut avancer. Et tous ces gens ont envie que le Québec se reprenne en mains. Vues sous cet angle, les propositions très précises de la CAQ concernant la santé (un médecin de famille pour chacun), l’éducation (meilleur salaire pour les enseignants et évaluation de leur travail), l’économie (implication plus active de la Caisse de dépôt et de placement dans l’économie québécoise), la protection du français et l’intégration des immigrants ont tout pour séduire les Québécois. Même les étudiants qui assistaient à l’assemblée ne s’opposaient pas à une hausse des frais de scolarité à l’université si elle s’accompagnait de mesures de soutien.

Est-ce que le programme de la CAQ est réalisable sans trop d’opposition des groupes d’intérêts (corporations professionnelles et syndicats)? François Legault affirme avoir senti une ouverture de la part des syndicats professionnels de médecins. Par contre l’abolition des commissions scolaires ne sera peut-être pas aussi simple à réaliser et ne donnera peut-être pas tous les résultats attendus. Mais peu de gens regretteront des élections scolaires qui ne riment à rien.

Il y avait manifestement peu d’anglophones dans l’assistance à Sherbrooke. Quand je lui ai posé la question, après l’assemblée, M. Legault m’a affirmé que plusieurs membres de la communauté anglophone l’avaient approché. Éventuellement des noms seront rendus publics. Il faut le souhaiter fortement car si le Québec doit trouver un second souffle, il est impératif que la mobilisation réussisse à dépasser les allégeances traditionnelles.

Le cinquième volet manquant à un programme pragmatique
D’une certaine manière, François Legault semble être la bonne personne, à la bonne place, au bon moment: son programme pragmatique apparaît comme une promesse de reprise en mains et une pause salutaire dans une conjoncture où le gouvernement ne bénéficie plus du respect moral des citoyens pendant que l’opposition indépendantiste est en plein désarroi stratégique. Seuls les partisans les plus retranchés sur leurs positions ne s’interrogeront pas sur la pertinence de leurs choix, tel cet intervenant déplorant que M. Legault divise le mouvement indépendantiste alors qu’il aurait pu, disait-il, prendre la place de Mme Marois. Ce à quoi M. Legault a répondu que le problème du PQ n’était pas Mme Marois mais l’article 1 du programme, c’est-à-dire l’option indépendantiste.

Il faut lire, sur les sites web des grands médias, les commentaires aux nouvelles concernant François Legault et la CAQ pour prendre la mesure véritable du cynisme et du scepticisme qui ont envahi l’esprit des Québécois. Tous les doutes et tous les soupçons sont évoqués. De temps à autre, un rare intervenant déplore l’absence d’un projet véritablement inspirant et le peu de charisme des leaders de la CAQ. Comme le disait un commentateur, les propositions de la CAQ ne sont pas révolutionnaires et peuvent facilement faire l’objet d’un consensus, mais elles ne sont pas inspirantes. Peut-il en être autrement et peut-on espérer davantage dans le climat actuel de cynisme et de suspicion? Quelqu’un apparaissant comme un «sauveur» aurait toutes les chances de finir crucifié…

Cependant, dans la conjoncture particulière du Québec, à ce moment précis de son histoire, il apparaît aussi indispensable de combattre le cynisme qui mine les esprits que les problèmes chroniques et l’inefficacité de certains secteurs du système. Les problèmes d’efficience et d’efficacité n’ont-ils pas une dimension morale  et éthique manifeste lorsque les intérêts de groupes particuliers prennent le pas sur le bien commun? La collusion et les enveloppes brunes ne sont pas des problèmes d’organisation mais le résultat de manquements à la responsabilité envers le bien commun. Ces préoccupations devraient constituer le cinquième volet du programme de la CAQ, celui qui n’a pas encore été formulé. Elles permettraient peut-être de rassembler la cinquième colonne nécessaire au changement de régime et à la définition des principes et des règles éthiques de la politique au 21e siècle.

Jusqu’à présent, je constate que la CAQ séduit beaucoup de gens préoccupés par les problèmes concrets du système, des gens d’affaire et des gestionnaires, des professeurs et des technocrates, des gens intelligents et compétents. Toutes leurs compétences sont nécessaires mais ne seront pas suffisantes, à elles seules, pour donner un souffle nouveau à la vie politique québécoise. Cela fait aussi partie des urgences.

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Crise au Parti Québécois : les multiples facettes du désarroi national

Une excellente réflexion d’Antonin-Xavier Fournier parue dans Le Devoir du 2 septembre vient apporter un éclairage de haut vol à la crise que traverse actuellement le Parti Québécois et, plus largement, le nationalisme québécois.

Pour l’auteur, cette crise s’explique principalement par la perte de conscience nationale due à la disparition des crises politiques qui ont jadis attisé la flamme nationaliste et par le caractère de plus en plus abstrait des revendications nationales (pensons, par exemple, à la non-signature de la Constitution canadienne par le Québec ou à la revendication de pouvoirs dans le domaine des communications).

Le jeune professeur de sciences politiques au Cégep de Sherbrooke rappelle également deux autres facteurs évoqués par les commentateurs pour expliquer le déclin du nationalisme québécois, soit la reconquête (relative) de l’économie québécoise par les francophones et l’idéologie du multiculturalisme qui considère que la culture majoritaire n’en est qu’une parmi d’autres.

M. Fournier observe avec perspicacité que «depuis le référendum de 1995, […] la scène politique québécoise n’est plus alimentée par les tensions nationales. […] En refusant systématiquement d’entrer sur ce terrain fertile, les partis fédéralistes coupent l’un des fondements les plus profonds du nationalisme québécois: le sens de l’histoire.» Les commentaires à l’article publiés sur le site du Devoir montrent que l’analyse semble exacte à un bon nombre de personnes, même si certains nationalistes semblent plus pressés de trouver des «solutions» que d’approfondir davantage la réflexion.

Je vais donc tenter de le faire en prenant encore un peu plus de recul.

Il faut se souvenir que l’apparition du nationalisme québécois, au début des années 1960, était parfaitement en phase avec l’époque qui a marqué l’apogée du mouvement mondial de décolonisation. Au même moment, les mouvements de guérilla foisonnaient en Amérique Latine et Fidel Castro renversait la dictature de Batista. Le Québec s’est joint, à sa manière, à cet élan libérateur.

Aujourd’hui la conjoncture mondiale est dominée par la crise financière, la crise environnementale et la déplacement  du pouvoir économique vers les pays dits «émergents». Et, en général, le discours nationaliste est battu en brèche sauf dans certaines parties du monde où les discriminations ethniques ne laissent qu’une issue.

Au Québec, les crises ressenties comme telles par la population sont avant tout des crises internes : celles du système de santé, des transports et, dans une moindre mesure, de l’éducation et de la langue. Rien de cela n’a directement à voir avec la «question nationale». Il n’est donc pas étonnant que la population perçoive moins la pertinence du discours nationaliste.

Les préoccupations d’une  nouvelle génération
En 2009, lors du sommet de Copenhague sur l’environnement, Antonin-Xavier Fournier s’est demandé si le discours environnemental pourrait être le moteur du changement social et la souveraineté un moyen de s’attaquer vraiment aux défis environnementaux. Ce qu’il faut noter, dans cette interrogation, est la préséance de la conjoncture et des problèmes globaux dans la définition des priorités politiques locales. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec la conjoncture globale du début des années 1960. Et s’il y a une observation plutôt facile à faire, ce serait que la multiplication des moyens de communication et des échanges réels au niveau mondial renforce un peu plus l’influence du contexte global dans la conception et la perception des problèmes locaux.

J’ai été frappé, cet été, lors d’un voyage en France par les similitudes de culture et d’apparence entre les jeunes Français et les jeunes Québécois. Bien sûr, il s’agit d’une impression très intuitive mais je ne pouvais m’empêcher de sentir qu’au-delà des spécificités locales, la sensibilité de cette jeunesse avait plus de points communs que de différences.

Et il semble assez évident que le discours nationaliste québécois ne s’est absolument pas ajusté à l’évolution de la conjoncture globale. Comme le dit Antonin-Xavier Fournier,«les revendications nationales prennent donc de plus en plus une dimension abstraite qui ne trouvent plus d’ancrage dans la société québécoise.»

Il n’est donc pas étonnant que les Québécois soient attirés par des discours davantage tournés vers les problèmes concrets, soit carrément à droite (ADQ), au centre-droit (la Coalition pour l’avenir du Québec de M. Legault), soit plus à gauche (Québec Solidaire).

Évidemment, la question nationale continue d’être un élément de la dynamique politique québécoise, mais elle est  reléguée au second plan et l’indépendance a cessé, en pratique, de pouvoir être une fin en soi («la condition normale d’un peuple normal»). Elle ne pourra être qu’un moyen en vue de fins.

Malheureusement pour le Parti Québécois, les États généraux de la souveraineté risquent de venir un peu tard et, surtout, il serait très surprenant que ceux qui y participeront aient l’audace des grandes remises en question.

Pendant ce temps…
…vous n’avez pas pu ne pas remarquer comment Jean Charest concentre ses attaques sur François Legault, le provoque, le somme de préciser ses intentions, etc. Il peut se contenter de négliger Mme Marois pendant qu’elle se dépêtre dans sa gestion de crise en sachant qu’il pourra l’achever par quelque remarque assassine sur l’état de son parti.

Les prochains mois  seront probablement déterminants pour l’alignement définitif des forces en vue du prochain scrutin. Tout me semble reposer sur la capacité de François Legault de se distancer suffisamment des positions de l’ADQ pour attirer un large électorat ayant envie qu’on prenne les problèmes concrets du Québec à bras le corps mais sans tomber dans les solutions simplistes et sans être sous la coupe des entrepreneurs du Québec. Cet équilibre ne sera pas facile à atteindre. Mais, en ce moment, la fluidité des choses est telle qu’on ne peut exclure une situation inédite où un parti formerait un gouvernement (majoritaire ou minoritaire) en ayant recueilli autour de 30% des votes.  La pertinence de la représentation proportionnelle ou d’une modification importante du mode de scrutin pourrait devenir un thème majeur du débat politique au Québec.

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La ligne du risque

Depuis la démission des quatre députés péquistes  (Beaudoin, Curzi, Lapointe et Aussant), il y a deux semaines, nous assistons à la multiplication des signes annonciateurs de la fin du Parti Québécois et d’un réalignement profond de l’équilibre politique québécois. En fait, cela a commencé avec le coup de tonnerre de la quasi disparition du Bloc Québécois, le 2 mai dernier, ça s’est continué par les sondages montrant la montée en popularité de François Legault, la lettre des 12 jeunes députés péquistes invitant Parizeau à passer le relais et la réplique cinglante qu’il leur a servie. Dans le pâturage du PQ, le diable est aux vaches. J’imagine que les gens qui ne sont pas aveuglés par leurs choix partisans mesurent l’ampleur du mouvement des plaques tectoniques, malgré l’obligation de ne pas montrer ouvertement le désarroi.

Il y a près de cinquante ans (en 1963), l’essayiste Pierre Vadeboncoeur fit paraître La ligne du risque, un recueil de six essais qui devait lui valoir une notoriété certaine dans les milieux intellectuels. Le titre de l’ouvrage m’est venu à l’esprit pour qualifier le mouvement qui est désormais clairement observable : une portion significative de la population québécoise ressent un tel besoin de changement qu’elle est disposée à prendre la ligne du risque de l’inconnu.

Malgré toutes les critiques qu’on peut lui faire, dont celles du caractère très général de ses propositions et ses silences sur des sujets à controverse, comme les gaz de schiste, les problèmes du système de santé et les orientations d’Hydro-Québec, François Legault  se trouve dans la position d’être la bonne personne,  au bon endroit, au bon moment. Tous les autres partis agissant comme des repoussoirs (PQ et PLQ) ou comme des non choix (ADQ et QS), il profite d’une conjoncture parfaite pour sortir le Québec de la stagnation et du carcan imposés depuis 30 ans par la non résolution de la question nationale. Cette question ne cessera pas d’être problématique et d’exiger une solution à long terme, mais elle cessera, pour un temps, de polariser la scène politique québécoise.

Le réaménagement à venir
Il est un peu audacieux de prédire ce que sera le réaménagement politique en cours, mais les lignes de force sont suffisamment claires pour que le risque de se tromper ne soit pas trop grand. Tout d’abord, le Parti Québécois, est destiné à devenir marginal, à cause de l’impossibilité dans laquelle il se trouve de reconsidérer son option indépendantiste sans provoquer son éclatement. Au PQ, l’indépendance est un article de foi. C’est ce qui le perdra. Damned if you do, damned if you don’t.

Le Parti Libéral, qui s’est défini depuis si longtemps en opposition au Parti Québécois, par son option fédéraliste, sera moins affecté dans ses bastions montréalais mais pourrait l’être autant que le PQ dans le reste de la province. Le facteur inconnu, dans son cas, est la qualité des candidats que pourra recruter François Legault. Les anglophones ne sont certainement pas moins fatigués que les francophones de l’impasse actuelle même s’ils sont certainement plus craintifs envers leur avenir. Mais s’ils sont capables de s’identifier à des candidats de valeur, il pourrait y avoir des surprises. De toute manière, le changement viendra chez eux aussi, même s’il se produit plus lentement.

Québec Solidaire et l’ADQ grappilleront sans doute quelques pourcentages de vote, mais le réalignement en cours leur enlèvera probablement toute représentation… jusqu’au remplacement du système uninominal à un tour par un autre système qui permette une meilleure représentation des choix de la population.

Il y a déjà plusieurs années que la parfaite tempête se prépare. L’épisode Mario Dumont en a été le premier signe. L’élection fédérale du 2 mai 2011 a montré que les vents violents soufflent déjà.

Le drame qui ne sera pas
Cependant, la mise entre parenthèses de l’indépendance ne sera pas le drame que l’on craint. Simplement parce que les solutions à la majorité des problèmes que le Québec a à affronter ne dépendent pas de l’indépendance ou très marginalement. Éducation, santé, problèmes environnementaux, politique énergétique, immigration, pérennité et affirmation de la langue française : le Québec dispose des outils essentiels pour au moins commencer le travail. J’ai beau avoir voté pour des partis indépendantistes depuis que je vote, ce n’est pas tant le Canada qui me désespère que la piètre qualité de ce que nous faisons avec les outils dont nous disposons.

Pour un bon coup (la politique familiale des garderies et des congés parentaux), nous prenons dix décisions douteuses ou mauvaises (la centrale de Gentilly, celle du Suroît, Rabaska, le parc du Mont Orford, le gaz de schiste, les droits miniers, la politique de l’industrie pharmaceutique, la non application du rapport Pronovost sur l’agriculture, les invraisemblables retards dans la mise à jour du code du bâtiment, le laxisme dans l’application des normes environnementales, etc.) et nous tergiversons sans fin sur celles qui devraient être prises (modification de la carte et du système électoraux, implantation des infirmières praticiennes, etc.).  Quant à la moralité dans les comportements des élus, à la fraude dans l’exécution des travaux publics, aux manœuvres illégales dans le financement des partis politiques et à l’infiltration de la mafia dans le secteur de la construction, n’en parlons pas. Rien de cela n’est lié à la question nationale.

Je ne sais pas si les Québécois ont manqué de courage en refusant par deux fois de se prendre en mains ou s’ils ont été prudents parce qu’ils n’avaient pas suffisamment confiance dans leurs leaders et le projet qu’on leur présentait. Sans doute un peu de tout ça. Mais, entretemps, la définition et le contexte (provincial, national et international) des problèmes ont suffisamment changé pour rendre inévitable le réalignement des options politiques.

Le changement qui s’annonce sera plus profond qu’un simple changement de garde politique. Il y a 50 ans, les Québécois ont commencé un processus qui leur a fait faire des pas de géants très rapidement. Collectivement, nous avons une certaine propension à bouger rapidement et à le faire de manière plutôt consensuelle.  C’est l’avantage d’être relativement peu nombreux et tricotés serrés. Il y a déjà trop longtemps que la question nationale monopolise trop d’énergies sans trouver son aboutissement. Aujourd’hui, les énergies ont besoin de se manifester créativement. Et si le Canada devient un obstacle à cette créativité, le Québec avisera.

Les commentateurs commencent à être nombreux à partager une analyse similaire à la mienne. Le même jour, Yves Boisvert, dans La Presse, et Joseph Facal, sur son propre blogue, annoncent les grands changements. Il y a seulement une chose que les indépendantistes  semblent avoir une très grande difficulté à apercevoir: que la proposition de  réaliser l’indépendance n’est pas perçue comme pertinente actuellement. Eux considèrent que c’est une «évidence» mais ils sont les seuls à la voir. On peut appeler ça de l’aveuglement.

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