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Regard global sur une crise sociale imprévue

« Il est rare que quelqu’un soit 100 % dans l’erreur. »
Ken Wilber

Il y a longtemps que le Québec a connu une crise sociale de l’ampleur de celle déclenchée par les étudiants en février 2012. Et il y a encore plus longtemps que la discussion publique a été aussi animée, en partie, sans doute, du fait des nouveaux moyens de communication accessibles à tous.

Il y a actuellement consensus, chez la plupart des observateurs, sur le fait que cette crise, à l’origine bien délimitée, a été le catalyseur d’une critique tout azimut du gouvernement, de la corruption, des abus et privilèges, de la mentalité du chacun pour soi, du développement à courte vue, etc. Il y a, chez une bonne partie de la population, un ras-le-bol qui a profité de l’opportunité offerte par la grève historique des étudiants pour s’exprimer bruyamment. Mais lorsque la poussière sera retombée, qu’aurons-nous appris de ces événements?

J’ai lu des dizaines de commentaires sur cette crise qui a pris tout le monde par surprise. Les perspectives et les arguments évoqués par tout un chacun sont en général sensés et raisonnables, mais aussi partiels. À vrai dire, aucun argument  et aucune perspective spécifiques ne peuvent prétendre résumer et clore le débat. Nous assistons, ici, aux premiers signes annonciateurs de changements sociaux et politiques majeurs : le passage d’une société fondée sur une logique réductionniste (matérialiste, productiviste, individualiste, fonctionnant en silo) à une logique inclusive et intégrale, avec une compréhension profonde des liens faisant de la société un tout cohérent.

Le changement de vision n’est pas la conséquence de la découverte d’une nouvelle théorie mais celle de l’écosystème des sociétés avancées : des individus ayant des conceptions du monde à des stades très différents d’évolution de la pensée (par exemple le mythique du fondamentalisme religieux et le relativisme du postmodernisme), des industries primaires fonctionnant comme au 19e siècle, des institutions « modernes » peinant à évoluer, des échanges commerciaux globalisés et de l’information en qualité et quantité inimaginables circulant de manière quasi instantanée . Conséquemment, nous avons conscience de la globalité des problèmes et de leur interconnexion, et nous sommes témoins de l’impuissance des gouvernements à mettre en place et appliquer des solutions « solidaires » appropriées à la nature des problèmes.

Le passage que nous vivons, qui est véritablement un changement de paradigme, c’est-à-dire le remplacement d’un modèle explicatif révolu par un autre plus cohérent, capable d’intégrer un plus grand nombre de faits et d’en faire sens, est fort bien décrit dans un texte récent[1] d’Andrée Mathieu, paru sur le site de l’Agora. Les professeurs Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, tous deux spécialisés en gestion de crise, partagent sensiblement la même perspective dans un texte paru dans Le Devoir du 6 juin 2012[2].

Des éléments du nouveau modèle, développé et décrit de manière très détaillée par le philosophe américain Ken Wilber et les nombreux théoriciens de la mouvance intégrale, se retrouvent dans un grand nombre de commentaires qui ont été publiés sur la crise. Mais il manque souvent à ces commentaires la vision d’ensemble qui permettrait de voir la cohérence et les liens entre les éléments présentés, de même que leur ambiguïté, c’est-à-dire l’impossibilité de les identifier de manière absolue comme « bien » ou « mal ».

Les observations sont souvent justes mais limitées, excluant les faits qui ne cadrent pas dans le raisonnement. Par exemple, comment interpréter le fait que ce n’est pas la majorité des étudiants qui ont fait la grève et que tous ne refusent pas l’augmentation des frais de scolarité? N’y a-t-il pas là une question de valeurs ayant une dimension personnelle, sociale, culturelle (différence anglophones et francophones) et institutionnelle? On ne répond pas à ce genre de questions à l’aide de slogans, sans une pensée nuancée, complexe et capable d’accueillir et de comprendre de manière cohérente des positions très différentes.

Si la description des fondements de la crise actuelle est davantage le domaine des intellectuels, la perception et le « senti » de ces fondements sont à la portée de tous. On en a un bon exemple avec Québécois 101, un petit livre récent du sondeur Pierre Côté. A priori, ce livre n’avait rien à voir avec les événements que nous avons connus, a posteriori, il nous en décrit la toile de fond.

L’état d’esprit de l’époque
L’intérêt de Québécois 101, un ouvrage facile à lire écrit de manière limpide, est de nous révéler  l’état d’esprit d’une bonne majorité de Québécois. L’élément le plus significatif de leur état d’esprit, à mon sens, est de ne pas faire confiance à leurs dirigeants, que ce soit au niveau politique, médiatique, juridique ou syndical. Le sociologue Gérard Bouchard faisait le même constat dans Le Devoir du 12 juin : « le Québec souffre présentement d’une crise de confiance généralisée envers ses élites et ses institutions. »[3] La qualité que les Québécois valorisent le plus est l’honnêteté et comme tout le monde a vu que certains de ses dirigeants ont frayé avec des entrepreneurs véreux, que des titulaires de charges publiques ont même organisé ou participé à des fraudes  et que les partis politiques ont contourné les lois pour obtenir du financement, la confiance a été profondément minée. Quand la concentration des médias atteint un niveau inégalé, que les plus importants d’entre eux n’hésitent pas à manipuler l’opinion publique en ne donnant la parole qu’à ceux qui pensent comme eux, et que le système légal est inaccessible financièrement à la majorité de la population, comment la confiance peut-elle exister? Comme le souligne Pierre Côté, dans de telles circonstances, l’individualisme règne, la solidarité disparaît et la société perd sa définition : sa cohérence se délite.

Plusieurs autres éléments mis en lumière par Pierre Côté confirment cette perte de cohésion sociale. Le plus triste est que plus les gens ont des revenus élevés, moins ils sont généreux, plus ils sont individualistes  et conservateurs. Le confort et le maintien d’une situation privilégiée priment tout pour une bonne partie des mieux nantis.

Le résultat global est à l’avenant : la solidarité est très mal en point, les valeurs collectives semblent disparues de l’inconscient collectif, les trois quarts des gens affirment qu’il n’existe aucun projet porteur pour le Québec et 94 % d’entre eux s’entendent pour dire que le Québec et le Canada sont en panne de leaders. Il n’est pas surprenant que la majorité soit pessimiste quant à l’avenir.

Mais pour prendre la pleine mesure du désarroi, il faut comparer le climat actuel avec celui de la Révolution tranquille d’il y a cinquante ans. Le contraste est frappant : le Québec actuel n’a pas de vision, pas d’idéal inspirant et pas de leaders personnifiant l’élan et les espoirs. Il y a un gigantesque fossé, un abîme, entre l’état d’esprit du Québec de 1962 et celui de 2012. Nous aurions besoin d’une autre révolution tranquille mais alors que le Québec de 1960 sortait de la « grande noirceur », le Québec de 2012 baigne dans son confort et la majorité ne voit pas de raison suffisante pour changer.  Le Québec de 2012 a mal à l’âme et il a besoin de retrouver un élan vital fait de confiance et d’effort collectif. Mais pour cela, il faudra que des gens et des idées lui donnent envie de bouger pour des changements dont il peut concevoir clairement les avantages. À cet égard, le « Plan Nord » est un flop monumental, tout comme les gaz de schiste et la perspective du pétrole dans le Golfe du St-Laurent.

On dirait que nous concevons le progrès comme une régression à une économie dégradée de chasseurs-cueilleurs : « cueillir » des ressources naturelles non renouvelables sans perspectives sur l’avenir, sur ce qu’il adviendra lorsqu’elles seront épuisées, en envoyant des « cueilleurs » par avion, en rotation toutes les trois semaines. Ce n’est pas cela qui donnera au Québec l’inspiration dont il a besoin. Certes, il s’agira sûrement d’emplois très bien payés mais qu’en retirera le Québec à long terme? Et les Premières nations dont nous envahirons les territoires ancestraux? Notre bilan carbone en sera-t-il amélioré ou détérioré?

Comme plusieurs personnes l’ont déjà noté, la crise déclenchée par les étudiants rejoint celle du mouvement « Occupy ». C’est cette protestation contre l’immobilisme de la société en face de ses défis de concentration du pouvoir, de financiarisation de l’économie, d’environnement, de mobilité sociale et de croissance des inégalités, entre autres problèmes, qui se trouve en filigrane des événements. Les étudiants contestataires ne sont pas des « enfants-rois », comme les a qualifiés avec mépris Lysiane Gagnon dans La Presse[4], ils sont un symptôme de la maladie du corps social tout entier, ils sont les canaris dans la mine.

Crise de vision, crise de valeurs, crise de société
Il n’y a pas de solution technique à la crise, comme l’ont écrit les professeurs Therrien et Lagadec[5]. La seule manière d’éviter les échecs assurés est de « réécrire des futurs partagés », selon leur belle expression, de « prendre en charge les questions de fond, de changer les visions, les repères, les cadres d’analyse et d’action, les perspectives. »

Compte tenu de l’état de déliquescence sociale, politique et culturelle sous-jacent à la crise, la première chose à faire ne serait-elle pas d’énoncer les valeurs que l’on entend favoriser parce qu’elles sont essentielles à la solidité et au dynamisme d’une société?  Disons, par exemple, que l’on désire favoriser l’honnêteté (la valeur la plus désirable selon les Québécois), l’humilité qui va de pair avec l’honnêteté, la justice, la solidarité, l’égalité des chances, l’excellence, le dépassement de soi, la hauteur morale, le dialogue et la créativité. Quelles attitudes les chefs doivent-ils cultiver afin de donner l’exemple? Quelles politiques peuvent-ils concevoir? Comment évaluerions-nous la performance du gouvernement Charest sous cet angle? Le 75 000 $ que M. Charest reçoit chaque année du Parti Libéral et qu’il n’a reconnu ouvertement qu’une fois forcé de le faire constitue-t-il un exemple d’honnêteté et de franchise?

Lorsque le gouvernement Charest a parlé de la « juste part » des étudiants pour combler le sous-financement universitaire, il avait un argument sensé et raisonnable. L’idée d’une « juste part » de chacun est une composante essentielle de l’adhésion des citoyens au système de leur société. Mais cette « juste part » n’existe pas dans l’abstrait et la compréhension qu’on en a, de même que son acceptabilité sociale, reposent entièrement sur les valeurs d’une société. Au surplus, la « justesse » et la « justice » de la juste part ne se limitent pas à une dimension financière. La justesse d’une politique ne devrait-elle pas se traduire par le fait qu’elle renforce, par exemple, la cohésion de la société, dont la solidarité, l’égalité des chances, une valeur à laquelle les Québécois sont très attachés, et le dialogue entre toutes les parties prenantes? Malheureusement M. Charest ne pouvait pas s’appuyer sur l’augmentation des écarts de revenus entre les mieux et les moins bien nantis pour parler de la « juste part » des mieux nantis.

En fait, en décrétant une hausse relativement importante des frais de scolarité sans consensus solide et sans vision à long terme, le gouvernement semble s’être simplement conformé à l’esprit du temps (dont il représente quasiment une image d’Épinal) et à sa mentalité à courte vue, individualiste, utilitariste, matérialiste, conformiste, sans imagination et sans autre perspective qu’économique ou même comptable.

La crise du politique
En tant que « gestionnaire » des institutions de la société, le gouvernement Charest a la plus grande part de responsabilité dans la crise actuelle. Il serait cependant trop facile de lui faire porter toute la responsabilité: il est le reflet des forces et de l’idéologie dominant la société. Vu de l’extérieur, il semble que l’orgueil et l’entêtement l’aient empêché de concevoir un processus qui aurait pu calmer le jeu et mener à une vision passablement consensuelle. Au lieu de cela, il a prétendu que le débat avait déjà eu lieu. On peut lui concéder qu’il avait été amorcé mais certainement pas que tout avait été dit.

Aujourd’hui, la démarche « technique » à mettre en place semble plutôt évidente : des états généraux sur l’éducation post-secondaire, qui permettraient de faire le point sur l’ensemble du système, sur ses objectifs, les valeurs sous-jacentes à sa gestion, la place de la recherche, ses relations avec la communauté et non seulement sur un éventuel « déficit de financement » des universités. Mais cela n’est que l’aspect « institutionnel » et technique de la crise. Ce sont les enjeux de fond qui doivent être discutés. Ils peuvent certainement être abordés lors d’états généraux sur l’éducation post-secondaire mais, évidemment, ils débordent largement ce cadre.

On ne peut compter sur aucun des partis politiques actuels pour aborder les choses en profondeur. La perspective du pouvoir n’est pas un facteur d’innovation et nous avons besoin de perspectives plus complexes et plus englobantes que ce que réclame un message politique formulé en quinze secondes. En fait, le besoin d’une nouvelle force politique, incarnant une manière nouvelle de concevoir les choses et d’agir, est ressenti par une grande partie de la population, même si c’est de manière floue et intuitive. Québec Solidaire, à gauche, et la CAQ, à droite, sont des signes de ce besoin. Mais ni l’un ni l’autre n’ont beaucoup d’avenir parce que la gauche a de la misère à sortir de visions dichotomiques où le bien ne se trouve que de son côté[6] alors que la droite est dépourvue des perspectives d’ensemble nécessaires à une vision cohérente à long terme.

En fait, nous assistons à la démonstration des impasses générées par un mode de pensée dichotomique et réducteur, héritage du siècle des Lumières, et à l’émergence d’un mode de pensée multi perspectiviste intégral (la subjectivité et l’objectivité, l’individu et la société sont des dimensions inséparables de la réalité une[7]).

Si la valeur d’une théorie se mesure, entre autres, par sa capacité prédictive, je me risque à prédire que, peu importe qui formera le prochain gouvernement, les années qui viennent verront une intensification des débats de société, parce que les solutions imaginables par les gouvernements pour améliorer le fonctionnement de la société passeront largement à côté des questions auxquelles il faudrait répondre avant d’imaginer des solutions. La question des frais de scolarité de l’éducation post-secondaire n’est qu’une des situations problématiques. Les infrastructures de transport intra et interurbain en sont une autre, tout comme le système de santé et last but not least, toutes les questions environnementales. La contestation initiée en février 2012 les étudiants n’est que l’annonce de ce qui va suivre.

Chose certaine, l’intensité et le nombre d’interventions entraînées par le débat actuel sont un signe évident que la discussion de fond est commencée.


[1] Directe, indirecte : le choc des démocraties, Andrée Mathieu, Encyclopédie de l’Agora pour un monde durable.

[2] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, Le Devoir, 6 juin 2012

[3] Au-delà de la crise : retrouver les voies du Québec, Gérard Bouchard, Le Devoir, 12 juin 2012

[4] Il faut miser sur le temps, Lysiane Gagnon, La Presse, 15 mai 2012

[5] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec. Op. Cit.

[6] L’exemple le plus récent et le plus explicite de cette pensée dichotomique est le manifeste de la CLASSE, publié dans Le Devoir du 12 juillet.

[7] Cette dimension est effleurée dans l’essai récent de David Robichaud et Patrick Turmel La juste part (Collection Documents, Atelier 10, 2012)

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