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Au congrès de la Coalition Avenir Québec

François Legault, chef de la Coalition Avenir QuébecJ’ai assisté, vendredi et samedi dernier, au congrès de fondation de la Coalition Avenir Québec. Je suis devenu membre de la Coalition l’automne dernier parce que je voulais connaître de l’intérieur ce que le nouveau parti avait dans le ventre. On peut dire que j’étais en mission d’exploration. Cependant, je partage sincèrement le constat de François Legault à l’effet qu’il faut mettre de côté pour un certain temps la perspective de l’indépendance : nous n’en sommes pas venus à bout en 50 ans, la conjoncture ne mène pas du tout dans cette direction, alors commençons par redonner un élan au Québec en sortant de la sclérose dans laquelle nous nous sommes progressivement enfoncés depuis 1980.

De façon assez claire, Legault partage le constat de Mathieu Bock-Côté (ou est-ce l’inverse?) dans Fin de cycle à propos de la perte d’élan de l’option souverainiste. Le ton résolument nationaliste que j’ai pu entendre dans la plupart des interventions de Legault lors de ce congrès en fait des compagnons de route pas du tout dépareillés. Donc, nous avons affaire à un parti clairement nationaliste (il n’y avait pas l’ombre d’un unifolié dans ce congrès), mais la nature de la CAQ  est plus complexe que cela.

Une véritable coalition?
Première constatation : la CAQ me semble être une véritable coalition rassemblant surtout souverainistes  et nationalistes. Je ne connaissais personne parmi les quelque 500 délégués mais en discutant avec l’un ou l’autre, j’ai rencontré beaucoup d’anciens adéquistes, quelques péquistes mais aucun fédéraliste se présentant comme tel. Ces derniers sont surtout identifiables dans la garde rapprochée de Legault. C’est donc encore le gros défi de Legault d’aller chercher des fédéralistes notoires.

Quand j’ai demandé à François Legault s’il était satisfait de la représentation anglophone à la CAQ, il lui a bien fallu reconnaître que c’était un de ses défis. Mais il est de notoriété publique que les milieux fédéralistes font de grosses pressions auprès de possibles candidats de prestige pour qu’ils ne fassent pas le saut à la CAQ. C’est donc que la CAQ est perçu comme une menace réelle à la domination du Parti Libéral du Québec sur l’électorat anglophone et fédéraliste.

Droite, centre ou gauche?
Autre constatation : les jeunes à qui j’ai parlé n’avaient aucune gêne à s’identifier comme plutôt « à droite ». Mais quand je leur demandais ce qu’ils entendaient par là, je n’ai pas eu de réponse très précise sauf qu’ils favorisaient la hausse des frais de scolarité. Il est indéniable qu’il y a eu une certaine saveur « individualiste » dans plusieurs amendements soumis au programme de la CAQ. Certains ont été approuvés,  d’autres rejetés. Cependant, le principe d’un système de santé d’accès universel et gratuit est fermement inscrit dans le programme de la CAQ, de même que l’augmentation du financement pour le maintien à domicile des personnes âgées et la création prioritaire de places en CPE dans les milieux défavorisés.

Au bout du compte, le programme de la CAQ est un mélange d’orientations sociales-démocrates, nationalistes (sur la défense du français et l’investissement étatique dans les ressources naturelles), et de désirs de débureaucratiser les structures du système d’éducation et du système de santé. Sur ce point, la CAQ croit avoir l’avantage de n’être pas liée par des alliances avec les milieux syndicaux comme l’est le Parti Québécois et de ne pas craindre de perdre des électeurs francophones comme le Parti Libéral .

Moins un congrès qu’un événement rassembleur
S’il fallait juger du sérieux d’un congrès politique par la profondeur des discussions qu’on y  tient, le congrès de la CAQ serait probablement un des pires exemples à citer. J’ai assisté à l’atelier Santé et Familles et on y a expédié l’étude de treize propositions en deux heures. Autrement dit, aucune véritable discussion n’a eu lieu et il en a été de même dans tous les ateliers. Certaines propositions reflétaient vraiment un consensus, comme l’application intégrale des conclusions du rapport de la Commission parlementaire Mourir dans la dignité, mais d’autres ont été approuvées sur la base des idées préconçues des délégués plutôt que des faits objectifs. Disons que « nécessité fait loi », mais le congrès est apparu plus comme un événement rassembleur en vue d’élections rapprochées  que comme un lieu de véritables débats argumentés.

Cette impression d’événement rassembleur destiné à galvaniser les troupes s’est encore renforcée par la mise en scène orchestrée pour la fin du congrès. C’était la première dois que j’assistais à un congrès d’un parti politique mais l’arrivée d’une trentaine de jeunes munis de longs ballons blancs sur une musique tonitruante, pour précéder l’arrivée de François Legault, m’a donné l’impression de me retrouver dans un cirque où on essaie artificiellement d’exciter la foule. Très traditionnel, typique d’une certaine façon de faire de la politique. Très peu pour moi.

Cela dit, le discours de clôture de François Legault a été étonnant d’émotion réelle (il a dû s’arrêter de parler à quelques reprises et l’expression de son visage en disait long sur l’émotion qui l’habitait). On ne pouvait pas douter de sa sincérité. S’il est capable de montrer davantage ce visage au cours des prochaines semaines, il pourrait commencer par toucher la population.

En ce qui me concerne, coincé entre le béton teinté d’une culture du copinage et de la corruption d’un côté, et l’opportunisme du  « jello » déterminé par ses vieilles alliances de l’autre, je ne me suis jamais trouvé  aussi désemparé. Je n’ai pas beaucoup d’illusions à propos des capacités réelles de la CAQ et j’ai un malaise certain devant ce que je perçois comme une manière très traditionnelle de faire de la politique. Mais je me demande : ais-je le choix? Avancer ou faire du surplace?  La Coalition est, pour le moment, une alliance conjoncturelle dont l’importance stratégique semble essentiellement de faire bouger le Québec, de le remettre sur les rails à de nombreux points de vue.

La CAQ peut-elle répondre vraiment à la soif de changement réel que l’on sent au Québec? Cette soif de changement est tellement floue et multiforme qu’il est impossible à aucun parti de l’incarner sans un long travail d’éclaircissement.  Mais les Québécois auront-ils le choix de voter lors de la prochaine élection sans répondre à la question «Où se trouve le changement?»

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Le Québec au 21e siècle – Acte 1: le nouveau contexte de la question nationale

Il y a déjà quelques années qu’on aurait pu l’observer mais ce n’est qu’avec la quasi disparition du Bloc Québécois, les déchirements du Parti Québécois, l’anticipation de sa faible performance électorale, et la naissance du parti dirigé par François Legault que cela devient manifeste: l’idée de l’indépendance politique du Québec n’est plus en mesure de susciter l’allégeance et la mobilisation de la population québécoise.

Je ne vais pas me contenter d’affirmer cela comme si c’était une évidence qui n’avait pas besoin de démonstration. Je vais tenter de l’expliquer en long et en large dans mes prochains blogues.

Je suis devenu indépendantiste dès que j’ai été capable de penser par moi-même, à 14 ans, lors de la visite de la Reine Élisabeth à Québec, en 1963, événement connu comme «le samedi de la matraque». Je suis donc un indépendantiste de la première heure et je n’ai jamais voté pour un parti fédéraliste depuis que j’ai le droit de vote.  Je mentionne cela tout simplement pour qu’on ne me considère pas comme un indépendantiste «mou» (même si je ne me considère pas comme un «pur et dur»). L’indépendance politique du Québec n’a jamais été, pour moi, qu’un moyen pour créer les conditions d’une société juste, inclusive, dynamique, respectueuse de tous les gens qui en sont membres  et capable de leur permettre les rêves collectifs nécessaires à leur épanouissement personnel. Ce point de vue (l’indépendance comme moyen d’une société plus juste) a toujours été présent chez une grand nombre d’indépendantistes.

Cela dit, les contradictions, les ambiguïtés et les silences du discours de la question nationale sont devenus aujourd’hui trop évidents  pour que le mouvement indépendantiste conserve la légitimité qu’il a eue auprès des  «canadiens-français» et soit en mesure de l’acquérir auprès de nos concitoyens anglophones, des néo-Québécois et des membres des Premières nations.

Au moment même où je commençais la rédaction de ce blogue, deux articles du Devoir venaient illustrer certaines facettes  de mon propos. Le premier, du juge à la retraite Elmer Smith, franco-ontarien ayant siégé à la Cour suprême de l’Ontario, vient parler du «mythe» du Canada-français. Le second, une simple lettre d’un lecteur, soulève clairement la nécessité de repenser les relations entre non-autochtones et Premières nations pour donner un sens porteur d’avenir à cette coexistence.

La perte de légitimité du mouvement indépendantiste
Pour éviter d’être mal compris, je tiens à préciser en partant que les raisons ayant entraîné la naissance du mouvement indépendantiste, c’est-à-dire l’épanouissement de la majorité «canadienne-française» et son désir de pérennité  en se donnant des outils collectifs, ne sont pas moins légitimes aujourd’hui qu’il y a 60 ans. C’est le moyen, le rêve indépendantiste, qui n’apparaît plus adéquat par rapport à l’objectif. Ceci ne signifie pas que l’idée de la séparation d’avec le Canada ne sera jamais plus pertinente mais, éventuellement, qu’elle devra être repensée et formulée en tenant compte du nouveau contexte.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble cependant nécessaire de prendre un peu de recul et de souligner que la crise du mouvement indépendantiste québécois n’est que l’aspect local de la crise multidimensionnelle qui secoue la planète entière: l’Europe est en crise, les États-Unis sont en crise, tout le Moyen-Orient est en crise, la Chine ne sait plus quoi faire pour étouffer la liberté d’expression, la Russie ne tient que par ses ressources pétrolières et gazières, l’Afrique est prise entre le clan, le cellulaire et des élites qui ne pensent qu’à leur intérêt personnel (sauf exception). Seules l’Inde, cahin-caha, et l’Amérique du  Sud semblent à peu près traverser une période de progrès, si on ne tient pas compte de Chavez. Et pendant ce temps, les gaz à effet de serre sont en augmentation constante et pas près de se  stabiliser. Bref, dans l’intense période de bouleversements environnementaux, sociaux et politiques  qui commencent à secouer la planète, nos misères comptent à peu près pour une note de bas de page dans un rapport qui en contient 500. Mais comme ce sont les nôtres, ce sont les premières dont nous avons à nous occuper…

La légitimité d’un point de vue repose sur sa capacité de rassembler, de susciter une résonance intersubjective, une compréhension fondée sur des valeurs et des jugements partagés. Lorsque nous disons «nous, le peuple québécois» ou lorsqu’on parle de «nation québécoise», quelle résonance intersubjective commune à tous les citoyens du Québec pouvons-nous identifier?

«Nous, le peuple québécois» n’est pas une identité réclamée par tous les citoyens du Québec. Pour l’être, la phrase devrait commencer par «Nous, citoyens du Québec». Mais «nous, citoyens du Québec» implique une délibération entre tous et tenant compte de tous. Le mouvement indépendantiste québécois ne s’est jamais rendu là. Comme nous vivons en démocratie, on a pu croire, pendant au moins trois décennies, qu’on pourrait réussir en ralliant la majorité des citoyens et qu’on s’occuperait des menaces partitionnistes et des revendications des Premières nations en temps en lieu. Mais on ne peut plus le croire.

C’est que l’ancien discours nationaliste ne colle plus aussi bien à la réalité sociale car la société québécoise, dans son ensemble, est happée par les processus de mondialisation qui imposent d’aborder les choses sous des angles inédits. Et le mouvement indépendantiste n’a pas été plus rapide que les autres partis pour penser la nouvelle réalité. En ce moment, il est évident que l’idée d’indépendance politique du Québec ne représente pas une option pouvant rallier tous les citoyens au-delà de leurs différences de langue, d’origine et d’histoire. Bien qu’il ait pris quantité d’autres caractéristiques lui ayant permis d’attirer un certain nombre de Québécois d’autres origines, l’ambiguïté du mouvement indépendantiste, qui s’est constitué fondamentalement autour du «mythe» du Canada-français, n’est plus tolérable. Lorsque François Legault dit qu’il faut mettre la question nationale de côté pour dix ans, il n’a peut-être pas pleinement conscience de la dynamique sous-jacente à cette position, mais il sent qu’on ne peut plus faire comme avant.

L’exemple de la situation linguistique est assez révélateur de l’inadéquation du projet indépendantiste actuel. Peut-on croire un instant que l’indépendance du Québec changerait quoi que ce soit à la nécessité de maîtriser l’anglais pour faire des études supérieures ou pour faire des affaires avec des gens de l’extérieur du Québec? Quatre-vingt-cinq pour cent (85%) du commerce extérieur du Québec se fait avec les Américains et le reste des échanges se passe très majoritairement en anglais. Dès que l’on sort du Québec, la langue anglaise est le plus commode passe-partout qui soit. L’indépendance ne changera rien à cela et accélérerait peut-être davantage le mouvement.

Malheureusement, pratiquement personne n’ose reformuler en profondeur les paramètres de la question nationale. Lisez ce texte de Claude Morin écrit en 2006 à propos de ce qui aurait dû accompagner la reconnaissance de la nation québécoise par le parlement fédéral. Dans un texte du 13 septembre 2011, le même Claude Morin réalise que les Québécois ne sont toujours pas prêts à faire l’indépendance, et emploie l’expression «ethnie récalcitrante» pour identifier la source des revendications nationalistes. Seuls certains vieux militants de gauche (voir Quel avenir pour le PQ?) perçoivent que le mouvement «indépendantiste» doit redevenir une grande coalition populaire. Mais eux non plus ne semblent pas percevoir le mouvement des plaques tectoniques.

Pour terminer, je vous demande  comment un jeune montréalais qui a des copains d’origine chinoise, vietnamienne, arabe, indienne et haïtienne peut-il concevoir la question nationale? Depuis la multiplication des échanges internationaux, l’arrivée massive d’immigrants de tous les coins du monde et la domination d’une culture mondialisée, la perception subjective de la question nationale ne peut plus se faire comme en 1960 ni même 1980. Cette réalité n’est peut-être pas très visible à St-Georges-de-Beauce et à St-Nérée-de-Bellechasse, mais la «jungle» montréalaise la montre de manière spectaculaire où que se pose le regard. Il y a le ROC et le RDQ (reste du Québec).

Le paradoxe de la situation québécoise, c’est que le mouvement nationaliste/indépendantiste qui a porté la modernisation et qui a été la clé du dynamisme du Québec depuis 60 ans, demeure toujours un ingrédient essentiel de la dynamique québécoise, même s’il n’est plus le seul. S’il ne reformule pas son objectif en tenant du compte du nouveau contexte, il deviendra  un passif plutôt qu’un actif et ne pourra plus jouer un rôle significatif  pour l’avenir du Québec. L’histoire est en marche.

P.S. Dans la correspondance privée de l’écrivain Pierre Vadeboncoeur, celui-ci écrivait en 1994: «Le Québec est actuellement le meilleur poste d’observation au monde pour découvrir jusqu’à quel point et combien intimement les civilisations sont en train de se faire culbuter, vider… Le Québec, naturellement, disparaîtra le premier.» L’écrivain n’a jamais osé dire cela publiquement et on ne peut pas mettre en doute son engagement envers le Québec. Il y a, bien sûr, une certaine civilisation (quoique le terme ne soit pas approprié pour parler du Québec) qui disparaît et un certain Québec qui disparaît, mais il y a quelque chose d’autre qui émerge. À nous de le distinguer et de lui donner forme puisqu’il sera aussi influencé par nos intentions.

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Une soirée avec François Legault

François Legault lors de la soirée du 20 septembre 2011 à Sherbrooke

François Legault

Le 20 septembre, j’étais parmi les quelque 200 personnes qui s’étaient rassemblées dans une salle de l’hôtel Delta de Sherbrooke pour assister à une des rencontres publiques de consultation de la Coalition pour l’avenir du Québec (CAQ), fondée par François Legault et Charles Sirois.

MM Legault et Sirois ont présenté rapidement les propositions de la CAQ mais la plus grande partie de la soirée fut consacrée à entendre les commentaires et à répondre aux questions de l’assemblée. Pour une rare fois Charles Sirois, le cofondateur de la CAQ, était présent aux côtés de M. Legault.

Une affirmation ouvertement nationaliste
L’assemblée, majoritairement composée de baby-boomers, comptait aussi un certain nombre d’étudiants et de gens au début de la trentaine. Les deux moments forts de la soirée furent une intervention d’un jeune homme sur la nécessité de retrouver la fierté d’être Québécois par la réalisation de projets mobilisateurs et une intervention claire et bien sentie de Charles Sirois sur la nécessité de renforcer la protection de la langue française. La sortie de M. Sirois a attiré les applaudissements les plus nourris de la soirée.

Il s’est dégagé de cette assemblée l’impression que le discours de la CAQ attire un électorat résolument nationaliste, dont une bonne partie est composée d’indépendantistes qui ne voient plus comment la cause peut avancer. Et tous ces gens ont envie que le Québec se reprenne en mains. Vues sous cet angle, les propositions très précises de la CAQ concernant la santé (un médecin de famille pour chacun), l’éducation (meilleur salaire pour les enseignants et évaluation de leur travail), l’économie (implication plus active de la Caisse de dépôt et de placement dans l’économie québécoise), la protection du français et l’intégration des immigrants ont tout pour séduire les Québécois. Même les étudiants qui assistaient à l’assemblée ne s’opposaient pas à une hausse des frais de scolarité à l’université si elle s’accompagnait de mesures de soutien.

Est-ce que le programme de la CAQ est réalisable sans trop d’opposition des groupes d’intérêts (corporations professionnelles et syndicats)? François Legault affirme avoir senti une ouverture de la part des syndicats professionnels de médecins. Par contre l’abolition des commissions scolaires ne sera peut-être pas aussi simple à réaliser et ne donnera peut-être pas tous les résultats attendus. Mais peu de gens regretteront des élections scolaires qui ne riment à rien.

Il y avait manifestement peu d’anglophones dans l’assistance à Sherbrooke. Quand je lui ai posé la question, après l’assemblée, M. Legault m’a affirmé que plusieurs membres de la communauté anglophone l’avaient approché. Éventuellement des noms seront rendus publics. Il faut le souhaiter fortement car si le Québec doit trouver un second souffle, il est impératif que la mobilisation réussisse à dépasser les allégeances traditionnelles.

Le cinquième volet manquant à un programme pragmatique
D’une certaine manière, François Legault semble être la bonne personne, à la bonne place, au bon moment: son programme pragmatique apparaît comme une promesse de reprise en mains et une pause salutaire dans une conjoncture où le gouvernement ne bénéficie plus du respect moral des citoyens pendant que l’opposition indépendantiste est en plein désarroi stratégique. Seuls les partisans les plus retranchés sur leurs positions ne s’interrogeront pas sur la pertinence de leurs choix, tel cet intervenant déplorant que M. Legault divise le mouvement indépendantiste alors qu’il aurait pu, disait-il, prendre la place de Mme Marois. Ce à quoi M. Legault a répondu que le problème du PQ n’était pas Mme Marois mais l’article 1 du programme, c’est-à-dire l’option indépendantiste.

Il faut lire, sur les sites web des grands médias, les commentaires aux nouvelles concernant François Legault et la CAQ pour prendre la mesure véritable du cynisme et du scepticisme qui ont envahi l’esprit des Québécois. Tous les doutes et tous les soupçons sont évoqués. De temps à autre, un rare intervenant déplore l’absence d’un projet véritablement inspirant et le peu de charisme des leaders de la CAQ. Comme le disait un commentateur, les propositions de la CAQ ne sont pas révolutionnaires et peuvent facilement faire l’objet d’un consensus, mais elles ne sont pas inspirantes. Peut-il en être autrement et peut-on espérer davantage dans le climat actuel de cynisme et de suspicion? Quelqu’un apparaissant comme un «sauveur» aurait toutes les chances de finir crucifié…

Cependant, dans la conjoncture particulière du Québec, à ce moment précis de son histoire, il apparaît aussi indispensable de combattre le cynisme qui mine les esprits que les problèmes chroniques et l’inefficacité de certains secteurs du système. Les problèmes d’efficience et d’efficacité n’ont-ils pas une dimension morale  et éthique manifeste lorsque les intérêts de groupes particuliers prennent le pas sur le bien commun? La collusion et les enveloppes brunes ne sont pas des problèmes d’organisation mais le résultat de manquements à la responsabilité envers le bien commun. Ces préoccupations devraient constituer le cinquième volet du programme de la CAQ, celui qui n’a pas encore été formulé. Elles permettraient peut-être de rassembler la cinquième colonne nécessaire au changement de régime et à la définition des principes et des règles éthiques de la politique au 21e siècle.

Jusqu’à présent, je constate que la CAQ séduit beaucoup de gens préoccupés par les problèmes concrets du système, des gens d’affaire et des gestionnaires, des professeurs et des technocrates, des gens intelligents et compétents. Toutes leurs compétences sont nécessaires mais ne seront pas suffisantes, à elles seules, pour donner un souffle nouveau à la vie politique québécoise. Cela fait aussi partie des urgences.

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Crise au Parti Québécois : les multiples facettes du désarroi national

Une excellente réflexion d’Antonin-Xavier Fournier parue dans Le Devoir du 2 septembre vient apporter un éclairage de haut vol à la crise que traverse actuellement le Parti Québécois et, plus largement, le nationalisme québécois.

Pour l’auteur, cette crise s’explique principalement par la perte de conscience nationale due à la disparition des crises politiques qui ont jadis attisé la flamme nationaliste et par le caractère de plus en plus abstrait des revendications nationales (pensons, par exemple, à la non-signature de la Constitution canadienne par le Québec ou à la revendication de pouvoirs dans le domaine des communications).

Le jeune professeur de sciences politiques au Cégep de Sherbrooke rappelle également deux autres facteurs évoqués par les commentateurs pour expliquer le déclin du nationalisme québécois, soit la reconquête (relative) de l’économie québécoise par les francophones et l’idéologie du multiculturalisme qui considère que la culture majoritaire n’en est qu’une parmi d’autres.

M. Fournier observe avec perspicacité que «depuis le référendum de 1995, […] la scène politique québécoise n’est plus alimentée par les tensions nationales. […] En refusant systématiquement d’entrer sur ce terrain fertile, les partis fédéralistes coupent l’un des fondements les plus profonds du nationalisme québécois: le sens de l’histoire.» Les commentaires à l’article publiés sur le site du Devoir montrent que l’analyse semble exacte à un bon nombre de personnes, même si certains nationalistes semblent plus pressés de trouver des «solutions» que d’approfondir davantage la réflexion.

Je vais donc tenter de le faire en prenant encore un peu plus de recul.

Il faut se souvenir que l’apparition du nationalisme québécois, au début des années 1960, était parfaitement en phase avec l’époque qui a marqué l’apogée du mouvement mondial de décolonisation. Au même moment, les mouvements de guérilla foisonnaient en Amérique Latine et Fidel Castro renversait la dictature de Batista. Le Québec s’est joint, à sa manière, à cet élan libérateur.

Aujourd’hui la conjoncture mondiale est dominée par la crise financière, la crise environnementale et la déplacement  du pouvoir économique vers les pays dits «émergents». Et, en général, le discours nationaliste est battu en brèche sauf dans certaines parties du monde où les discriminations ethniques ne laissent qu’une issue.

Au Québec, les crises ressenties comme telles par la population sont avant tout des crises internes : celles du système de santé, des transports et, dans une moindre mesure, de l’éducation et de la langue. Rien de cela n’a directement à voir avec la «question nationale». Il n’est donc pas étonnant que la population perçoive moins la pertinence du discours nationaliste.

Les préoccupations d’une  nouvelle génération
En 2009, lors du sommet de Copenhague sur l’environnement, Antonin-Xavier Fournier s’est demandé si le discours environnemental pourrait être le moteur du changement social et la souveraineté un moyen de s’attaquer vraiment aux défis environnementaux. Ce qu’il faut noter, dans cette interrogation, est la préséance de la conjoncture et des problèmes globaux dans la définition des priorités politiques locales. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec la conjoncture globale du début des années 1960. Et s’il y a une observation plutôt facile à faire, ce serait que la multiplication des moyens de communication et des échanges réels au niveau mondial renforce un peu plus l’influence du contexte global dans la conception et la perception des problèmes locaux.

J’ai été frappé, cet été, lors d’un voyage en France par les similitudes de culture et d’apparence entre les jeunes Français et les jeunes Québécois. Bien sûr, il s’agit d’une impression très intuitive mais je ne pouvais m’empêcher de sentir qu’au-delà des spécificités locales, la sensibilité de cette jeunesse avait plus de points communs que de différences.

Et il semble assez évident que le discours nationaliste québécois ne s’est absolument pas ajusté à l’évolution de la conjoncture globale. Comme le dit Antonin-Xavier Fournier,«les revendications nationales prennent donc de plus en plus une dimension abstraite qui ne trouvent plus d’ancrage dans la société québécoise.»

Il n’est donc pas étonnant que les Québécois soient attirés par des discours davantage tournés vers les problèmes concrets, soit carrément à droite (ADQ), au centre-droit (la Coalition pour l’avenir du Québec de M. Legault), soit plus à gauche (Québec Solidaire).

Évidemment, la question nationale continue d’être un élément de la dynamique politique québécoise, mais elle est  reléguée au second plan et l’indépendance a cessé, en pratique, de pouvoir être une fin en soi («la condition normale d’un peuple normal»). Elle ne pourra être qu’un moyen en vue de fins.

Malheureusement pour le Parti Québécois, les États généraux de la souveraineté risquent de venir un peu tard et, surtout, il serait très surprenant que ceux qui y participeront aient l’audace des grandes remises en question.

Pendant ce temps…
…vous n’avez pas pu ne pas remarquer comment Jean Charest concentre ses attaques sur François Legault, le provoque, le somme de préciser ses intentions, etc. Il peut se contenter de négliger Mme Marois pendant qu’elle se dépêtre dans sa gestion de crise en sachant qu’il pourra l’achever par quelque remarque assassine sur l’état de son parti.

Les prochains mois  seront probablement déterminants pour l’alignement définitif des forces en vue du prochain scrutin. Tout me semble reposer sur la capacité de François Legault de se distancer suffisamment des positions de l’ADQ pour attirer un large électorat ayant envie qu’on prenne les problèmes concrets du Québec à bras le corps mais sans tomber dans les solutions simplistes et sans être sous la coupe des entrepreneurs du Québec. Cet équilibre ne sera pas facile à atteindre. Mais, en ce moment, la fluidité des choses est telle qu’on ne peut exclure une situation inédite où un parti formerait un gouvernement (majoritaire ou minoritaire) en ayant recueilli autour de 30% des votes.  La pertinence de la représentation proportionnelle ou d’une modification importante du mode de scrutin pourrait devenir un thème majeur du débat politique au Québec.

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La ligne du risque

Depuis la démission des quatre députés péquistes  (Beaudoin, Curzi, Lapointe et Aussant), il y a deux semaines, nous assistons à la multiplication des signes annonciateurs de la fin du Parti Québécois et d’un réalignement profond de l’équilibre politique québécois. En fait, cela a commencé avec le coup de tonnerre de la quasi disparition du Bloc Québécois, le 2 mai dernier, ça s’est continué par les sondages montrant la montée en popularité de François Legault, la lettre des 12 jeunes députés péquistes invitant Parizeau à passer le relais et la réplique cinglante qu’il leur a servie. Dans le pâturage du PQ, le diable est aux vaches. J’imagine que les gens qui ne sont pas aveuglés par leurs choix partisans mesurent l’ampleur du mouvement des plaques tectoniques, malgré l’obligation de ne pas montrer ouvertement le désarroi.

Il y a près de cinquante ans (en 1963), l’essayiste Pierre Vadeboncoeur fit paraître La ligne du risque, un recueil de six essais qui devait lui valoir une notoriété certaine dans les milieux intellectuels. Le titre de l’ouvrage m’est venu à l’esprit pour qualifier le mouvement qui est désormais clairement observable : une portion significative de la population québécoise ressent un tel besoin de changement qu’elle est disposée à prendre la ligne du risque de l’inconnu.

Malgré toutes les critiques qu’on peut lui faire, dont celles du caractère très général de ses propositions et ses silences sur des sujets à controverse, comme les gaz de schiste, les problèmes du système de santé et les orientations d’Hydro-Québec, François Legault  se trouve dans la position d’être la bonne personne,  au bon endroit, au bon moment. Tous les autres partis agissant comme des repoussoirs (PQ et PLQ) ou comme des non choix (ADQ et QS), il profite d’une conjoncture parfaite pour sortir le Québec de la stagnation et du carcan imposés depuis 30 ans par la non résolution de la question nationale. Cette question ne cessera pas d’être problématique et d’exiger une solution à long terme, mais elle cessera, pour un temps, de polariser la scène politique québécoise.

Le réaménagement à venir
Il est un peu audacieux de prédire ce que sera le réaménagement politique en cours, mais les lignes de force sont suffisamment claires pour que le risque de se tromper ne soit pas trop grand. Tout d’abord, le Parti Québécois, est destiné à devenir marginal, à cause de l’impossibilité dans laquelle il se trouve de reconsidérer son option indépendantiste sans provoquer son éclatement. Au PQ, l’indépendance est un article de foi. C’est ce qui le perdra. Damned if you do, damned if you don’t.

Le Parti Libéral, qui s’est défini depuis si longtemps en opposition au Parti Québécois, par son option fédéraliste, sera moins affecté dans ses bastions montréalais mais pourrait l’être autant que le PQ dans le reste de la province. Le facteur inconnu, dans son cas, est la qualité des candidats que pourra recruter François Legault. Les anglophones ne sont certainement pas moins fatigués que les francophones de l’impasse actuelle même s’ils sont certainement plus craintifs envers leur avenir. Mais s’ils sont capables de s’identifier à des candidats de valeur, il pourrait y avoir des surprises. De toute manière, le changement viendra chez eux aussi, même s’il se produit plus lentement.

Québec Solidaire et l’ADQ grappilleront sans doute quelques pourcentages de vote, mais le réalignement en cours leur enlèvera probablement toute représentation… jusqu’au remplacement du système uninominal à un tour par un autre système qui permette une meilleure représentation des choix de la population.

Il y a déjà plusieurs années que la parfaite tempête se prépare. L’épisode Mario Dumont en a été le premier signe. L’élection fédérale du 2 mai 2011 a montré que les vents violents soufflent déjà.

Le drame qui ne sera pas
Cependant, la mise entre parenthèses de l’indépendance ne sera pas le drame que l’on craint. Simplement parce que les solutions à la majorité des problèmes que le Québec a à affronter ne dépendent pas de l’indépendance ou très marginalement. Éducation, santé, problèmes environnementaux, politique énergétique, immigration, pérennité et affirmation de la langue française : le Québec dispose des outils essentiels pour au moins commencer le travail. J’ai beau avoir voté pour des partis indépendantistes depuis que je vote, ce n’est pas tant le Canada qui me désespère que la piètre qualité de ce que nous faisons avec les outils dont nous disposons.

Pour un bon coup (la politique familiale des garderies et des congés parentaux), nous prenons dix décisions douteuses ou mauvaises (la centrale de Gentilly, celle du Suroît, Rabaska, le parc du Mont Orford, le gaz de schiste, les droits miniers, la politique de l’industrie pharmaceutique, la non application du rapport Pronovost sur l’agriculture, les invraisemblables retards dans la mise à jour du code du bâtiment, le laxisme dans l’application des normes environnementales, etc.) et nous tergiversons sans fin sur celles qui devraient être prises (modification de la carte et du système électoraux, implantation des infirmières praticiennes, etc.).  Quant à la moralité dans les comportements des élus, à la fraude dans l’exécution des travaux publics, aux manœuvres illégales dans le financement des partis politiques et à l’infiltration de la mafia dans le secteur de la construction, n’en parlons pas. Rien de cela n’est lié à la question nationale.

Je ne sais pas si les Québécois ont manqué de courage en refusant par deux fois de se prendre en mains ou s’ils ont été prudents parce qu’ils n’avaient pas suffisamment confiance dans leurs leaders et le projet qu’on leur présentait. Sans doute un peu de tout ça. Mais, entretemps, la définition et le contexte (provincial, national et international) des problèmes ont suffisamment changé pour rendre inévitable le réalignement des options politiques.

Le changement qui s’annonce sera plus profond qu’un simple changement de garde politique. Il y a 50 ans, les Québécois ont commencé un processus qui leur a fait faire des pas de géants très rapidement. Collectivement, nous avons une certaine propension à bouger rapidement et à le faire de manière plutôt consensuelle.  C’est l’avantage d’être relativement peu nombreux et tricotés serrés. Il y a déjà trop longtemps que la question nationale monopolise trop d’énergies sans trouver son aboutissement. Aujourd’hui, les énergies ont besoin de se manifester créativement. Et si le Canada devient un obstacle à cette créativité, le Québec avisera.

Les commentateurs commencent à être nombreux à partager une analyse similaire à la mienne. Le même jour, Yves Boisvert, dans La Presse, et Joseph Facal, sur son propre blogue, annoncent les grands changements. Il y a seulement une chose que les indépendantistes  semblent avoir une très grande difficulté à apercevoir: que la proposition de  réaliser l’indépendance n’est pas perçue comme pertinente actuellement. Eux considèrent que c’est une «évidence» mais ils sont les seuls à la voir. On peut appeler ça de l’aveuglement.

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Québec-Canada: avant tout, sortir de l’impasse

Depuis le 2 mai, on a entendu tous les commentaires imaginables suite à l’élection du gouvernement Harper, du balayage NPD au Québec et de la quasi disparition du Bloc Québécois. Certains y ont vu la démonstration de la différence entre le Québec et la Canada, d’autres le signal d’un déplacement et d’une polarisation du débat en termes gauche-droite plutôt que Canada-Québec, d’autres encore y ont vu le signal de la fin pour l’option indépendantiste.

Or, bien qu’elles contiennent une part de vérité, aucune de ces visions ne reflète vraiment ce que les résultats de l’élection laissent entrevoir. Pour les interpréter, il est nécessaire d’utiliser différents paramètres et de regarder au-delà de cette seule élection. On ne peut parler de la pertinence du Bloc Québécois, de l’opposition au Parti Conservateur, du  rejet du Parti Libéral du Canada et de la signification du vote pour le NPD de la même manière à Québec qu’à Montréal ou dans l’Outaouais, dans un milieu francophone, immigrant ou anglophone, chez des fédéralistes ou des indépendantistes convaincus.

Commençons par les évidences…

Le besoin de changement
De toutes les conclusions que l’on peut tirer de l’élection du 2 mai, la plus générale  et la plus évidente est que les Québécois, toutes origines, langues et géographies confondues, veulent du changement. Qu’on en juge: si le Bloc a perdu 490,000 votes, les Conservateurs en ont perdu 157,000, les Libéraux 322,000 et le Parti Vert 44,000 ! Tout ce beau monde est allé au NPD, qui a reçu 1,628,000 votes soit 1,187,000 de plus qu’en 2008. Parlez-moi d’un mouvement de foule!

Par contre, je ne parierais pas trop sur le caractère «de gauche» de ce vote. Les gens de la grande région de Québec ont successivement choisi l’ADQ, les Conservateurs et le NPD. Leur seule constante est de voter sans faire référence à «la question nationale», ce qui reflète en bonne partie le fait que le Québec est coupé en deux, entre la zone d’influence de Québec et celle de Montréal. Mais le 2 mai, c’est pratiquement tout le Québec francophone qui a choisi de s’extirper de l’impasse dans laquelle le plonge la question nationale alors que les anglophones et les néo-québécois exprimaient une autre insatisfaction.

Sortir de l’impasse
C’est une conjoncture tout à fait exceptionnelle qui a permis au NPD de bénéficier du ras-le-bol des Québécois. Ce ras-le-bol s’est déjà reporté à quelques reprises sur l’ADQ au niveau provincial et n’eût été de sa maladresse, de son discours simpliste et de son manque de candidats prestigieux, il aurait pu être un concurrent sérieux aux deux partis qui dominent la scène québécoise depuis près de 40 ans. Le ras-le-bol s’exprime aussi par l’intérêt que l’on manifeste au projet de François Legault.

La conjoncture exceptionnelle est le fait de cinq éléments:

  • la redondance du discours du Bloc, son impuissance à influer de manière sérieuse sur l’avenir du pays (peu importe auquel on pense) et son absence d’importance stratégique pour l’indépendance;
  • la piètre performance de Michael Ignatief qui s’est révélé incapable de représenter une alternative crédible à Harper, tant au Québec qu’au Canada;
  • et le rejet des politiques conservatrices qui ne conviennent pas au Québec et qui font peur.

Lorsque s’est présenté le «bon gars» Jack Layton et ses politiques social-démocrates qui promettent mer et monde sans effort, tous les ingrédients se sont mis en place pour canaliser les insatisfactions de tous et chacun dans un beau vote de protestation sans risque réel de le voir se réaliser. Pour certains, la possibilité de se débarrasser d’un élu conservateur honni a même joué un rôle déterminant. Mais si le véritable enjeu avait été le programme néo-démocrate et si le NPD avait vraiment eu une chance de prendre le pouvoir, la partie n’aurait pas été aussi facile.

Bienvenue au 21e siècle
J’ai signalé en août 2009, dans un texte publié dans Le Devoir, l’impasse politique qui dure depuis le référendum de 1995 et le fait que les paramètres actuels de la question nationale ne permettent pas de susciter le moindre projet mobilisateur. De fait, le discours indépendantiste ne peut plus rouler sur les vagues arguments de l’opposition entre Ottawa et les «valeurs québécoises», entre autres, parce que les solutions aux défis présents et à venir ne passent pas obligatoirement par l’indépendance. Aux yeux de la majorité, l’indépendance n’apparaît ni comme une évidence, ni comme une panacée. Et il faut cesser de penser qu’un peu d’éducation, un effort soutenu ou un leader charismatique constitueraient les conditions gagnantes. La démonstration de la nécessité de l’indépendance a besoin d’être (re)faite.

L’indépendance n’apparaît même pas obligatoire pour aborder efficacement LA grande question de la langue et de l’épanouissement du français. Imaginons pour le reste. Même si la Cour Suprême a limité la portée de la Loi 101, ce n’est vraiment pas un motif capable de mobiliser les Québécois.

D’une certaine manière, il est tout à fait pertinent de parler de «vrais problèmes» plutôt que de constitution tant que celle-ci n’apparaît pas elle-même comme un problème qui nous empêche d’agir efficacement pour régler les «vrais problèmes». C’est ce que disent l’ADQ, le Parti Libéral et François Legault qui représentent bien, ensemble, l’opinion d’une majorité de Québécois, y compris celle de bien des partisans du Parti Québécois. Il en serait autrement si le cadre fédéral devenait un obstacle majeur à la résolution des problèmes d’éducation, de santé, d’environnement, d’intégration des immigrants, de lutte ou d’adaptation aux changements climatiques, d’énergie, de culture, de communications, etc.

Il faut également prendre note que le changement de génération est bien amorcé. Il est toujours frappant de constater le grisonnement marqué des congrès du PQ par rapport à d’autres assemblées. Même si la question nationale n’est pas disparue de l’écran radar de tous les moins de 30 ans, force est de constater qu’elle n’a pas la même résonance que jadis et que les jeunes, qu’ils soient de Montréal ou du reste du Québec, ont d’autres priorités. Lesquelles? Voyez les sujets qui préoccupent les jeunes de Génération d’idées: environnement, démocratie, justice sociale, assainissement des finances publiques, développement de l’esprit d’entreprise, diplomation de tous les jeunes, reprise du contrôle sur les ressources naturelles, amélioration du fonctionnement de l’État et des services publics, etc. Ces gens sont les plus allumés de la génération montante.

Demandons-nous franchement qui semble le mieux à même de répondre à leurs préoccupations. Je ne dirai pas qui peut le faire, mais je dirai que les figures connues du mouvement indépendantiste ne le peuvent pas. Qui écoute les Gérald Larose, Jacques Parizeau, Michel Arsenault, Gilbert Paquette et autres intellectuels pour la souveraineté? Ont-ils eu la moindre influence le 2 mai dernier? Pour le moment, une seule personne pourrait représenter un choix possible si son discours était mieux défini : François Legault.

La non pertinence stratégique du Bloc Québécois
Il ne faut pas accorder trop d’importance à la «disparition» du Bloc Québécois, celle-ci n’est qu’apparente. À 23% des suffrages, le Bloc est encore le deuxième parti au Québec, largement devant les Conservateurs et les Libéraux. Le fait est qu’il n’avait pas été conçu pour durer aussi longtemps. Sa nécessité est tactique, dans le cadre d’une bataille précise pour l’indépendance, afin de représenter les Québécois au Parlement fédéral. Mais la bataille stratégique doit se livrer au Québec, ce que tous les observateurs ont déjà souligné depuis longtemps. D’une certaine manière, même s’ils n’ont pas fait cette savante analyse, un peu plus d’un tiers des électeurs du Bloc ont évalué qu’il n’était pas pertinent dans les circonstances actuelles.

Tant qu’il n’y a pas d’échéance référendaire, l’intérêt d’aller siéger à Ottawa constitue une perte d’énergie et une distraction qui peut facilement faire illusion comme on l’a vu depuis l’élection du gouvernement Charest: gouvernement fédéraliste à Québec, représentation indépendantiste à Ottawa. Le monde à l’envers, gracieuseté d’un système électoral qui favorise la surreprésentation de ceux qui ont la pluralité des votes sans être majoritaires. Les sept «victoires» consécutives du Bloc ne servaient qu’à cacher sa faiblesse réelle.

Le Bloc ne doit pas être dissous, seulement mis en veilleuse pour un temps, tant que la 3e bataille ne sera pas déclarée. Et lorsqu’on le réanimera, il faudra le faire avec toute la vigueur possible, non comme une stratégie à long terme mais pour mesurer vraiment les forces en présence et pour occuper toutes les positions possibles avant de livrer l’ultime combat. Mais pour le moment, il est impossible de même concevoir une échéance possible pour un troisième référendum, qui serait gagnant celui-là. Pour cela, il faudrait que le PQ ose ce qu’il n’osera pas: se déplacer au centre et entreprendre de négocier sérieusement et honnêtement avec Ottawa.

Un moment charnière
Pour le mouvement indépendantiste, la situation actuelle est extrêmement ouverte et fluide.  Résumons les principaux points.

  • Selon toutes probabilités, les orientations du gouvernement Harper heurteront et irriteront les Québécois dans de nombreux domaines, certains émotifs (le registre des armes à feu), d’autres économiques (commission des valeurs mobilières, garantie de prêt à Terre-Neuve), politiques (Afghanistan, manie du secret, politique culturelle), sécuritaires (politique purement répressive envers le crime), environnementaux (gaz à effet de serre) et possiblement d’autres encore. Cependant, aucun de ces sujets ne provoquera une crise grave, seulement une crise permanente d’urticaire.
  • Il serait très étonnant que le NPD puisse offrir une opposition digne de ce nom et défendre les positions du Québec. Son caucus sera traversé par de nombreuses tensions et on voit mal comment tout ce monde pourrait s’accorder. Il ne serait pas surprenant que des défections surviennent d’ici deux ans, le temps que le Québec connaisse des désaccords sérieux sur des politiques fédérales. Autrement dit, le NPD est destiné à décevoir les Québécois.
  • Il est indéniable que le débat politique québécois a glissé d’une polarisation sur la question de l’indépendance à des débats sur la transformation de l’État québécois, l’équilibre des finances publiques, la création de richesse, l’intégration des immigrants, les problèmes du système de santé et du système d’éducation, le contrôle des ressources naturelles et quantité d’autres sujets plus ou moins chauds, tels le financement des partis politiques et l’infiltration de la mafia dans le secteur de la construction.
    Malgré l’apparence du virage social-démocrate suggéré par le vote NPD, le virage que l’on souhaite vraiment est celui de l’allègement des structures de l’État ou, du moins, sa plus grande efficacité. Alors que la richesse n’a pas augmenté pour les classes moyennes, les exemples de gaspillage, de traitements privilégiés et d’inefficacité provoquent un sentiment de révolte envers l’État. Le gouvernement que la majorité attend est celui qui sera capable de tenir en laisse les groupes d’intérêt et de diminuer les privilèges non mérités. Il ne s’agit pas tant d’un virage à droite que du besoin d’une mise à jour et d’une mise en ordre de la maison.
  • Compte tenu de l’impopularité du gouvernement Charest, il est probable, aujourd’hui, que Mme Marois devienne première ministre du Québec.  Mais il est aussi probable qu’elle le devienne non parce que les Québécois auront un coup de coeur pour elle ou pour l’option indépendantiste, mais simplement parce qu’elle apparaîtra comme la meilleure alternative pour se débarrasser des Libéraux. Elle vaincrait par défaut. Pour qu’elle devienne véritablement le premier choix des Québécois, il faudrait que le Parti Québécois prenne note du changement de conjoncture politique au Québec et qu’il reconnaisse qu’il lui faut de nouveau faire la démonstration de la nécessité de l’indépendance.
    Autrement dit, qu’il est nécessaire de mettre l’option indépendantiste en veilleuse pour entreprendre de bonne foi de véritables négociations avec Ottawa pour récupérer les pouvoirs essentiels à l’épanouissement du Québec à l’intérieur de l’ensemble canadien. Si ces négociations aboutissaient, l’option indépendantiste ne serait plus pertinente. Si elles n’aboutissaient pas, la table serait mise pour l’ultime bataille. Mais il est très improbable que le PQ ait le courage et la lucidité nécessaires pour oser cette stratégie.
  • Reste donc la possibilité que François Legault vienne brasser les cartes. Comme on l’a vu avec l’ADQ et le NPD, bien des choses sont possibles  lorsque la conjoncture est favorable. Un vote pour le changement, n’importe lequel, ferait davantage mal au PQ qu’au Parti Libéral mais les deux en souffriraient. Au point de se retrouver avec un gouvernement de centre-droit? Je n’oserais pas l’affirmer mais le ras-le-bol des vieux discours, l’impopularité relative de Mme Marois et celle, confirmée, des Libéraux ouvrent une grande porte. Rappelons-nous qu’au pire de la crise de confiance envers Jean Charest, en novembre dernier, le PQ l’a emporté dans Kamouraska-Témiscouata par à peine 196 voix de plus que le Parti Libéral et que l’ADQ affaiblie a attiré 23% des électeurs contre 36% pour le PQ et 35% pour les Libéraux. Quant à Québec-Solidaire, il n’a recueilli que 4% des voix à cette élection. Ce n’est pas ce parti bicéphale et anachronique (on y chante encore l’Internationale) qui canalisera le mécontentement populaire.
  • Si M. Legault réussissait à former le gouvernement, c’est à lui que reviendrait le mandat de mettre la maison en ordre en s’appuyant sur des consensus suffisamment forts. Il aurait aussi à négocier avec Ottawa les arrangements administratifs nécessaires à l’épanouissement de la société québécoise. En cas d’échec, c’est une nouvelle génération et une base sociale élargie qui ferait l’expérience de l’impasse canadienne. Ainsi pourrait être recréée sur des bases plus larges et plus solides la coalition qui a mené le Québec au seuil de la déclaration d’indépendance en 1995.
    Mais seul le fait que Québec ne puisse pas réaliser des objectifs stratégiques majeurs, dans ses domaines de compétences, à cause d’obstacles situés à Ottawa, serait en mesure d’entraîner le type de crise pouvant mener à la nécessité de l’indépendance comme moyen de lever les obstacles. Cependant, on ne peut pas créer sciemment une telle crise. C’est la raison pour laquelle la population se méfie de la bonne foi du Parti Québécois.
  • Il n’est pas évident de créer la conjoncture parfaite capable d’amener une population à choisir clairement une option aussi dramatique que la création d’un nouveau pays. Il y a 60 ans que les indépendantistes s’y essaient activement ou l’attendent passivement. Force est de reconnaître que la stratégie adoptée jusqu’ici n’a pas donné les résultats escomptés. Sachant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, la population québécoise exprime clairement son besoin de quelque chose de différent. Pour le moment, c’est là où on en est. Ceux et celles qui n’en tiendront pas compte s’en mordront les doigts.

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Journal: les dessous d’un malaise

Les réactions à un article concernant la question nationale dans Le Devoir du 4 janvier ont engendré chez moi un grand malaise. Les commentaires lourds d’accusations et de menaces révélaient la division profonde de la population sur cette question, et évoquaient les tensions du référendum de 1995 sans apporter le moindre argument nouveau.

Les 60 commentaires enregistrés en date du 6 janvier ont surtout parlé de la majorité nécessaire à une déclaration d’indépendance qui ne déchire pas la population, des risques de partition et de violence qui pourraient éventuellement s’en suivre et des fautes des uns et des autres lors  du référendum de 1995. On pouvait observer que le niveau de passion et d’opposition était fort élevé et que les thèmes abordés étaient nombreux même si ils étaient loin de faire le tour de toutes les dimensions d’une déclaration d’indépendance et de tous les aspects à considérer.

Évidemment, la question nationale n’intéresse de manière constante qu’une petite partie de la population (dont les lecteurs du Devoir font certainement partie), mais elle demeure toujours latente, n’attendant que l’occasion de refaire surface. Cependant, je suis certain que personne ne piaffe d’impatience de reprendre la bataille. L’élan nécessaire n’y est pas.

Il y a quelques mois,  j’ai écrit dans Le Devoir que je ne croyais pas que l’indépendance nous donnerait d’avantages marqués pour faire face aux principaux défis que le Québec francophone doit relever dans les années à venir:  affirmation et renforcement du caractère francophone de Montréal et du Québec, amélioration du bilan énergétique et diminution des gaz à effet de serre, intégration des immigrants, amélioration du système de santé et des performances du système d’éducation, transport urbain, agriculture, etc. Il me semble que l’article de Dominique Boivin illustre directement la problématique que je soulevais, c’est-à-dire le fait que la discussion interminable et sans conclusion sur le statut politique idéal pour le Québec ne contribue d’aucune manière à la réflexion sur les problèmes urgents et/ou importants qui mettent le Québec au défi. Je sais, cela ressemble à un discours qu’on entend des fédéralistes et du côté de l’ADQ, mais mes arguments sont très différents des leurs. Je ne balaie pas la discussion sur le statut politique du Québec comme quelque chose de passé et sans importance, mais je ne considère pas que l’indépendance est une fin en soi. Si on veut discuter du statut politique du Québec, il faudra montrer et démontrer sa pertinence comme dimension des problèmes concrets et comme aspect de la solution.

Tout indépendantiste que je sois, je n’ai jamais pu considérer que l’indépendance était une fin en elle-même. L’argument le plus solide en sa faveur demeure qu’elle pourrait être une condition facilitant la pérennité du fait français au Québec. Est-elle indispensable? Pas sûr, et on n’a jamais beaucoup insisté sur cet argument.

Toutes ces considérations m’amènent au coeur de ma réflexion: quels pourraient être les projets mobilisateurs, rassembleurs, capables de donner un nouvel élan à la société québécoise? On ne fera pas avancer le débat sur la question nationale québécoise en discutant du pourcentage de votes nécessaires à une déclaration d’indépendance  mais en rencontrant des obstacles politiques, liés au statut politique du Québec, sur des enjeux concrets et fondamentaux. C’est un peu ce que Jacques Parizeau disait en souhaitant des batailles avec Ottawa. Seulement, ce n’est pas nécessaire de les provoquer sciemment et c’est une mauvaise stratégie de communication pour convaincre les gens de sa bonne foi.

Pour aller de l’avant, il faut rêver et avoir une vision. Quand les Québécois affirment que les problèmes du système de santé constituent la priorité, ils ne rêvent pas, ils font un cauchemar. Et ils ne voient pas du tout (avec raison) en quoi le fait que le Québec soit indépendant ou non contribuerait à régler ce problème-là.

C’est pourquoi quand un François Legault parle d’un projet, tout le monde dresse l’oreille, même si on n’a qu’une vague idée du projet en question. Les Québécois sentent confusément que l’alliance indépendantistes-fédéralistes dont il parle a le potentiel de sortir le Québec de l’ornière où le débat politique s’est peu à peu enfoncé depuis 40 ans. Pour le moment, peu importe qu’on le voit comme un projet de «droite» ou de «gauche», c’est la promesse d’un nouveau souffle qui a suscité l’intérêt.

Il y a déjà un certain temps que j’ai cessé de penser que l’indépendance du Québec était une solution «évidente» et qu’il suffirait de travailler un peu plus fort à convaincre des gens pour qu’on arrive finalement au but. Elle n’est pas évidente (si elle l’était, ça serait fait depuis longtemps).

Je préfère regarder les choses de manière oblique en me posant une série de questions. Cela m’enthousiasme-t-il?  Cela est-il susceptible d’avoir un effet rassembleur et mobilisateur? Cela engendre-t-il de la fierté et de l’assurance? Cela rend-il les gens plus responsables? Cela améliore-t-il l’état des déterminants de la santé? Il y a ainsi une foule de questions possibles qui permettent d’évaluer un peu plus clairement l’effet probable de ce que l’on propose. En ce qui concerne le débat sur l’indépendance, je réponds par la négative à pratiquement toutes ces questions.

C’est pourquoi je dois conclure qu’il faut aborder les choses différemment, sous l’angle des problèmes à résoudre. Si l’indépendance apparaît comme une condition nécessaire pour les résoudre, la question principale ne sera plus celle de la majorité légitime pour aller de l’avant et le consensus devrait se dégager de manière claire. Si l’enjeu principal devait être celui de l’intégration des immigrants, de la stratégie énergétique du Québec ou tout autre question non liée à la pérennité du français, les opinions ne devraient pas se partager selon une ligne linguistique tranchée. Si l’enjeu réel est celui de la pérennité du français, l’opinion de la population francophone devrait être beaucoup plus homogène et nous devrions avoir réellement la détermination nécessaire pour assumer toutes les conséquences de ce choix (et ces conséquences seraient nécessairement plus difficiles, au moins pour un temps).

Dans tous les cas, l’indépendance cesse d’être une fin pour devenir le moyen qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Comme je ne crois pas que le Parti Québécois modifie l’article 1 de sa constitution ou de son programme (celui qui dit que son but est la souveraineté), il me faut conclure que la sortie du bourbier repose (pour le moment) sur ce qui ressortira du projet Legault. À suivre…

 

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