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Sortir des vieux paradigmes ?

L’échangeur Turcot

J’ai commencé ce blogue, il y a quelques jours, habité par mon pessimisme sur l’évolution des choses dans les années à venir, comme des millions d’autres personnes, mais je ne parvenais pas à trouver le « souffle » dont je veux que mes mots soient porteurs.

Je pourrais dire que le souffle est fait de l’émotion et du senti qui doivent accompagner la réflexion et qui lui donnent son cadre et son énergie. Soudainement, il m’est apparu que je retrouvais mon souffle simplement en lui portant attention. On pourrait faire une analogie avec l’odeur que suit une bête pour trouver sa proie, ou avec la piste qu’essaie de distinguer un chasseur dans la forêt. Sans l’émotion et le senti qui habitent le souffle, le cœur ne peut accompagner la tête.

Que je pense à une personne ou une collectivité, le souffle me semble un ingrédient essentiel du pouvoir inspirant d’un projet, d’un point de vue ou d’une idée, et un stimulant de la créativité.

J’en suis arrivé, avec les années, à souhaiter créer une liste de questions à poser pour évaluer la nature des projets collectifs et leurs conséquences sur tous les plans. Une de ces questions serait certainement : ce projet est-il inspirant d’une quelconque façon? D’autres : ce projet augmentera-t-il la fierté de notre collectivité? Quelle est sa dimension « spirituelle », c’est-à-dire comment influencera-t-il « l’esprit du temps »? Vers plus d’individualisme ou un meilleur équilibre entre les dimensions individuelles et collectives? Comment  l’améliorer pour qu’il ait des effets positifs dans le plus de dimensions possibles?

Si ces questions vous paraissent théoriques, pensez au projet de reconstruction de l’échangeur Turcot [1]. Quelles seraient vos réponses aux questions que je pose? Il faut consulter le site du Ministère des transports sur le projet Turcot pour constater que ce genre de réflexions ne semble pas y avoir droit de cité, sauf peut-être  comme note de bas de page dans un des multiples documents qui ont préparé la conceptualisation du projet.

Le type de questions que je soulève me vient directement de la grille intégrale [2], développée par Ken Wilber, grille qui tient compte des dimensions subjectives  et objectives, individuelles et collectives de la réalité. Un échangeur d’autoroute a beau être du béton, ce béton a un effet sur les gens qui le voient, qui l’utilisent et qui vivent à proximité. On ne peut tenir compte seulement de sa capacité à faire circuler des voitures. C’est cette vision étroite et en silo qui fait naître les cauchemars.

La table est mise, les convives viendront
Mais l’esprit de notre temps n’est pas fait que d’individualisme et de raisonnements en silo. Toute personne est désormais en mesure d’observer que les situations sont liées entre elles et qu’il est impossible de les penser « isolément ». Ce type d’observations, où on fait le lien entre diverses situations, n’est pas rare dans les discours critiques. Par exemple, le rapport final de la Commission sur les déterminants sociaux de la santé [3], mise sur pied par l’ONU, fait explicitement les liens entre des situations qui favorisent la santé d’une population et celles qui lui nuisent.

Je cite : « Pour remédier aux inégalités sanitaires et aux disparités des conditions de vie quotidiennes, il faut s’attaquer aux inégalités dans la façon dont la société est organisée, par exemple entre hommes et femmes. La tâche exige un secteur public puissant, déterminé, capable et suffisamment financé. Pour qu’il ait ces atouts, il faut plus que renforcer les instances gouvernementales, il faut renforcer la gouvernance : légitimité, latitude dans l’action (« espace ») et soutien de la société civile, d’un secteur privé responsable et de tous les membres de la société pour défendre l’intérêt commun et réinvestir dans l’action collective. À l’heure de la mondialisation, une gouvernance dévouée à l’équité s’impose depuis le niveau communautaire jusqu’aux institutions mondiales. » Assez éloigné de l’approche uniquement médicale, n’est-ce pas?

Pour moi, la table est mise pour que la réflexion se fasse plus ronde, holistique. Quand elle ne l’est pas, elle perd pratiquement toute sa pertinence.

Mais il m’est difficile d’être optimiste sur les discours critiques ces temps-ci quand je vois le ton du débat dans les journaux et les revues. J’ai encore des espoirs du côté de la revue Nouveau Projet [4] dont le deuxième numéro vient de paraître, mais ils ont diminué après que j’aie lu les textes de leur dossier « Quel progrès? »

Est-on vraiment sérieux quand on écrit qu’après l’effondrement anticipé du système actuel, la clé de la survie serait « des communautés qui, grâce à une agriculture écologiquement viable, emprunteraient la voie de l’autosuffisance, devenant ainsi de plus en plus indépendantes du marché ». Vraiment? L’auteur de la citation, Chris Hedges, a reçu le prix Pulitzer en 2002. Si c’est comme ça que les plus brillants esprits envisagent l’avenir…

Ils sont loin d’avoir tout faux bien sûr. Le même Chris Hedges écrit que « Qui contrôle les images contrôle ceux qui les regardent. » Ce qui est une autre manière d’expliquer que notre environnement – et je dirais particulièrement en ville et avec l’utilisation massive d’internet et du cellulaire – détermine la majorité de nos comportements et de nos pensées. Mais la réflexion sur l’esprit de l’époque s’arrête là. Les diagnostics des critiques sont souvent justes, mais les solutions et leur vision des choses manquent singulièrement du potentiel mobilisateur dont la société a désespérément besoin.  Le texte le plus nuancé et le plus réaliste du dossier de Nouveau Projet sur le progrès, « La Suède ne s’est pas construite en un jour », du philosophe québécois Jocelyn Maclure, est le seul à envisager les petits pas qui améliorent progressivement les choses et à pointer les multiples dimensions d’un thème comme celui des droits de scolarité.

Je me demande souvent  si je suis complètement dans le champ avec la grille intégrale, quand je vois à quel point elle est absente du discours critique dominant. Il est évident que je fais partie de ce que le psychiatre Roger Walsh appelle une « minorité cognitive », selon l’expression du sociologue Peter Berger, c’est-à-dire « un groupe de personnes dont la conception du monde diffère sensiblement de celle tenue pour acquise dans leur société… un groupe formé autour d’un corpus de savoir déviant » [5]. L’avenir dira si ce corpus est fécond et positif mais, pour le moment, il est très minoritaire.

 
Le bon vieux Karl                                                     Ken Wilber

Chose certaine, on cite beaucoup plus souvent Marx que Ken Wilber dans les textes critiques provenant de la gauche. « Désormais, écrit le philosophe québécois Éric Martin, une méta-normativité s’impose à tous les peuples de la terre : la compétitivité, la croissance, la guerre économique » [6]. La perspective revient parfois à un discours n’hésitant pas à utiliser l’expression « lutte des classes » [7]. Disons qu’une nouvelle perspective sur l’évolution de la société, bien que le besoin en soit ressenti intensément, ne fait pas encore partie des discours dominants, qu’ils soient à « droite » ou à « gauche ».

Pourtant, la nécessité de sortir de nos façons habituelles de penser n’est-elle pas évidente quand on regarde la nature des problèmes? Par exemple, il est excessivement rare, dans les discours critiques, qu’on fasse état de la mondialisation des échanges et de la nécessité de créer une institution capable d’encadrer véritablement cette mondialisation. Les institutions actuelles, prises dans leur cadre « national », sont simplement incapables d’imposer les règles à des entreprises multinationales. Et ce ne sont pas les traités de libre-échange qui vont y changer quoi que ce soit. D’où la « course vers le bas » à laquelle se livrent tous les gouvernements pour attirer les investissements chez eux. Pensez à notre Plan Nord à rabais. Ceci n’est-il pas de l’ordre de l’évidence observable par n’importe qui? Mais réaliser que le « cadre national » n’est plus approprié pour gérer la planète demande de sortir des conceptions du monde qui ont dominé l’Occident (et le monde) depuis le Siècle des Lumières. Disons que nous sommes très loin d’en être sortis et que tout le monde ne perçoit pas l’urgence de passer à autre chose.

D’une certaine manière, j’ai le sentiment de me retrouver dans un contexte analogue à celui que j’ai connu lorsque j’ai fondé Le Guide Ressources en 1985 : je vois un phénomène  assez évident (l’insatisfaction profonde de la population, la cohérence des critiques, les besoins de sens…) et j’ai l’impression de pouvoir, très modestement, aider cet élan à devenir plus organisé et plus cohérent. La minorité cognitive sera-t-elle vraiment capable de faire avancer les choses dans le tintamarre social et culturel de notre époque? En ce qui me concerne, je ne peux tout simplement pas tenter autre chose.

P.S. Ce texte est tiré de mon autre blogue, L’État des lieux intimes et politiques, dans lequel j’essaie de présenter les choses d’une manière qui permette de faire le lien entre l’intime et le politique. Je ne publierai sur les Notes de Sutton que les textes contenant une dimension politique explicite. Les gens qui apprécient ma vision du monde et qui ont des intérêts plus larges pourront d’abonner à l’État des lieux intimes et politiques (la boîte est sur la page d’accueil) sur lequel je publierai plus souvent que sur les Notes de Sutton.


[1] L’échangeur Turcot, à Montréal, est un immense spaghetti de voies d’autoroute qui se croisent parfois à 30 mètres dans les airs et qui a fait le vide au sol depuis près de 50 ans.

[2] Une abonnée à ce blogue m’a demandé d’expliquer les grandes lignes de la grille intégrale pour mieux comprendre l’essence de mes commentaires. Je vais le faire dans les prochaines semaines, sans doute en créant une nouvelle « page » sur L’état des lieux intimes et politiques et en y allant progressivement. Ce n’est pas que la théorie soit compliquée à comprendre – à mon sens elle est plutôt simple – mais un blogue n’est pas un livre et un texte de 1000 mots est une limite qu’il est préférable de respecter sur internet quand on s’adresse à un large public. J’irai donc par petites bouchées.

[3] Combler le fossé en une génération, rapport final de la commission. Rapport complet ou Résumé analytique du rapport final.

[4] La revue peut être achetée en ligne en allant sur leur site : nouveauprojet.com/

[5] Roger Walsh, The State of the Integral Enterprise, Journal of Integral Theory and Practice, 4(3), pp. 1-12

[6] Éric Martin, Reprendre nos esprits, Nous autres, 22 août 2012.

[7] Eric Pineault, La lutte c’est classe… contre classe, P.16 du journal Ceci n’est pas la matraque des profs contre la hausse.

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