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Le Québec au 21e siècle: Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?

«Ce que je dis, c’est que ça me fait vraiment mal, l’actuel de la québécitude,  l’état du projet. Je serais porté à penser que c’est mort, l’affaire, mais je ne peux pas me faire à l’idée que c’est mort, l’affaire!»
Fred Pellerin, entrevue dans Le Devoir du 19 novembre 2011

Je me suis senti partagé entre la sympathie et les grincements de dents en prenant connaissance du diagnostic de Fred Pellerin sur l’état actuel du Québec. La sympathie, c’est pour le sentiment devant la situation globale de la «québécitude». Les grincements de dents, c’est pour «l’état du projet» et «l’affaire». «L’affaire» me semblant résumer à elle seule le flou, les non-dits, la difficulté de concevoir et d’énoncer clairement le «projet» et la «québécitude». Ouatte de phoque, peut-on parler clairement quand on veut être compris?

Bon, je ne vais pas tirer plus que nécessaire sur Fred, c’est un poète, pas un analyste politique. Pour le moment, ce qui importe, c’est la difficulté d’accepter le diagnostic, même si chacun peut interpréter «l’affaire» à sa manière. Mon interprétation de «l’affaire» est que le projet indépendantiste, tel que défini  depuis 50 ans, est mort. Le cadavre est encore chaud et certains espèrent une réanimation, mais la seule question qui m’importe est : qu’est-ce qu’on fait maintenant? Comment penser l’avenir du Québec sans la perspective de l’indépendance politique?

Il est toujours possible d’assister à une résurrection de «l’affaire» si le gouvernement Harper continue de démontrer aux Québécois que leur présence et leur opinion n’ont aucune valeur particulière dans la définition de la politique canadienne, mais j’imagine que s’ils tiennent vraiment au Canada, ils vont s’arrêter avant le miracle.

Quelques points de repères et quelques perspectives
Pour concevoir les possibles et les probables du Québec, il est indispensable de considérer diverses perspectives à différentes «hauteurs» locale (québécoise), régionale et nationale (canadienne), nord-américaine, occidentale et, finalement, mondiale.

Économie et démographie. Avec ses 8 millions de citoyens, le Québec représente un peu moins de 1/4 de la population du Canada, 1/40ième  de la population américaine et canadienne et 1/56ième de la population de l’Amérique du Nord. Si le Québec était le quatrième pays de l’Amérique du Nord, seule sa superficie lui permettrait de se comparer à ses voisins. Mais on comprend que du point de vue des États-Unis (308 millions de citoyens) et du Mexique (112 millions), il représente peu de choses.

Complètement intégré structurellement à l’économie nord-américaine, le Québec n’a jamais eu une grande marge de manœuvre pour appuyer son pouvoir politique sur sa force et son indépendance économiques. Le comportement des élites économiques québécoises a été assez révélateur à ce sujet depuis 50 ans. À peu près aucun dirigeant de grande entreprise ne s’est engagé pour l’indépendance mais beaucoup s’y sont ouvertement opposés. On peut penser que les pressions du ROC ou la crainte des réactions des partenaires s’y trouvant  ne sont pas étrangères à cette unanimité en rupture avec les opinions citoyennes. Comme l’a bien vu Marx, les «forces de production» représentent toujours un facteur déterminant dans la configuration et l’histoire des sociétés.

Bref, de ce côté-là, la réponse à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» demeure à peu près identique quel que soit le statut politique du Québec.

Culture et politique. C’est ici que les choses à la fois se compliquent et deviennent fluides et dynamiques car l’espace politique et culturel échappe en bonne partie aux contraintes de l’économie et de la démographie. Dans une société mondialisée où la production de biens et de services est à peu prés libérée des contraintes de distance (il en coûte 1,5 cent par t-shirt pour en amener un conteneur de Shanghai à Montréal!), la culture et la politique demeurent en grande partie des zones «locales». C’est dans ces espaces que le possible et le probable ont la plus grande marge de jeu. Ces espaces constituent également la zone des échanges intersubjectifs et de la structure symbolique d’une société. C’est là que «nous» prend forme, vit et, éventuellement, meurt. Dans notre monde «dématérialisé», l’importance de ces zones peut difficilement être sous-estimée.

Au Québec, cette réalité est visible et évidente depuis fort longtemps. Car dans notre contexte très particulier, seule une culture forte de haute qualité est en mesure de constituer «l’attracteur étrange» régénérant continuellement la «forme» Québec. La baisse de la garde nous dissout immédiatement dans la culture mondialisée où tous parlent anglais, tous se ressemblent et où n’existent plus que des atomes vedettes déracinés.

Pour bien prendre la mesure de notre contexte particulier, à première vue, seules les minorités de la Chine, dont principalement les Tibétains et les Ouïghours, vivent une situation similaire à la nôtre sous l’angle des défis culturels et du contexte démographique, bien que leurs difficultés soient cent fois les nôtres. Nous sommes, sur le plan humain, l’équivalent des espèces en danger sur le plan animal ou botanique.

Si, un jour, la différence québécoise se résume à une chose, ce sera celle de sa culture. Et puisque l’enjeu principal de la québécitude se trouve à ce niveau, c’est donc là que les réponses à la question «Qu’est-ce qu’on fait?» sont cruciales.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
Comme j’ai tenté de l’expliquer sous un autre angle dans le premier blogue de cette série, on peut dire que l’absence d’appariement entre les aspects ethnocentriques du projet indépendantiste et les éléments modernes et postmodernes de la culture et des réalités économiques québécoises a constitué un des facteurs subjectifs majeurs qui ont empêché le ralliement de la société autour du projet indépendantiste. Cet aspect «boiteux», à cloche-pied, est apparent quand l’analyse des valeurs sous-jacentes aux choix de chacun met en lumière le «niveau» ou le «stade» des arguments, qu’ils aient été pour ou contre l’indépendance. «Le destin normal d’un peuple normal» de niveau ethnocentrique cadre mal avec le consumérisme et l’individualisme moderne, comme avec le relativisme et le début de conscience planétaire du postmodernisme.

Ce qui semble cependant très clair, c’est qu’une fois écarté l’élément de division de l’option indépendantiste «ethnocentrique», l’espace de jeu (le possible et le probable) culturel et politique présente soudainement des perspectives écartées depuis longtemps. Deux sont particulièrement évidentes et ont commencé à reconfigurer l’espace politique. La première est que la polarité gauche-droite devient plus apparente, tant au Québec qu’au Canada, où le Québec apparaît comme élément majeur, sinon central, d’un projet social-démocrate postmoderne. La seconde, effleurée par François Legault et Charles Sirois, est le renforcement des mesures de protection et de promotion du français, jusqu’à l’utilisation de la clause dérogatoire si nécessaire.

La dynamique politique québécoise ne changera pas instantanément avec la perte d’influence du Parti Québécois (et encore moins si le gouvernement Harper continue sur sa lancée), mais nous sommes déjà entrés dans une nouvelle étape, que cela plaise ou non. Il devient désormais possible que tous les partis politiques québécois et tous les représentants québécois dans les partis fédéraux s’entendent sur des politiques pour le Québec. Les pèlerinages du ministre Jean-Marc Fournier à Ottawa pour modifier le projet de C-10 sont un exemple de ce nouveau type de front uni. Avec cette nouvelle dynamique, le «projet» québécois pourrait bien avoir comme conséquence de modifier le «projet» canadien.

On peut faire une longue liste des dossiers qui pourraient se mettre à bouger si on y consacrait un peu d’énergie sans toujours calculer l’impact des gestes sur le résultat du prochain référendum.

Retrouver l’élan créateur politique et social
Le côté «progressiste» du Québec n’est pas dû à sa culture, à ses vertus ou à des caractéristique ontologiques particulières mais simplement à sa différence, ou plutôt à son désir de maintenir sa différence dans un environnement exerçant une formidable pression à ses frontières. Cette différence fait que le Québec est un défi pour lui-même et pour le Canada. Parce qu’il est une société sous tension, en équilibre instable, le Québec a toujours eu deux choix: se replier sur lui-même ou être en état de (auto) création perpétuelle. Depuis la Révolution tranquille, il a manifestement tendance à aller vers la création. C’est avant tout le désir de sortir des tranchées et de se mettre à avancer qui porte les Québécois à voter pour François Legault.

Je crois que la plupart des anglophones québécois sont capables de reconnaître et d’accepter la légitimité des mesures nécessaires pour maintenir la différence québécoise, c’est-à-dire assurer la pérennité du Québec français. Cette reconnaissance est certainement plus facile pour eux, une fois écartée la «menace» de l’indépendance. Il est également évident que la dissolution de l’opposition fédéralisme-indépendantisme est la première condition pour leur permettre de participer à la politique québécoise ailleurs qu’au parti Libéral.

Au début des années 1970, j’ai vécu quelques années au sein d’une «commune» dont tous les membres, sauf moi, étaient d’origine anglophone, juive montréalaise, canadienne ou américaine. Et la langue qu’on y parlait était, 99% du temps, le français. Je mentionne cette anecdote simplement pour signaler qu’une fraction significative de la communauté anglophone est foncièrement «progressiste» et comprend très bien la situation particulière du Québec.

Les deux «bonnes» raisons éventuelles de faire l’indépendance sont là: que le Québec soit empêché de prendre les mesures pour maintenir son intégrité culturelle et qu’il ne puisse pas appliquer sur son territoire les politiques qu’il souhaite. Si le blocage devenait irréductible, alors la solution de l’indépendance ne serait sans doute plus vraiment contestée à l’intérieur du Québec et permettrait d’établir un front au-delà des communautés linguistiques.

Pour le moment, le Parti Conservateur ne semble pas se rendre compte des conséquences de ses positions et accumule les signes de mépris, mais j’imagine que ses dirigeants ne sont pas assez bêtes pour donner au Québec les raisons élémentaires de dire «Oui» à un prochain référendum. Il serait malheureux que les choses prennent cette tournure car cela ramènerait le débat au niveau «ethnocentrique» qui divise le Québec entre «eux» et «nous». C’est vraiment la dernière chose dont le Québec a besoin.

Note
On peut envisager d’autres aspects de la nouvelle donne Québec-Canada dans un texte écrit en 2006 par  Claude Morin, ancien ministre québécois des Relations internationales et père de «l’étapisme». Reconnaissance de la nation québécoise – De quoi s’agit-il?

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Classé dans Esprit du temps, Politique québécoise, Question nationale québécoise

Postmodernité, religions et laïcité

Le soir tombe et la pièce est déjà dans la pénombre. Je m’agenouille sur le tan, ce mince matelas qui amortit le contact des genoux avec le sol, et glisse le banc de méditation sous mes fesses. Après 20 ans de pratique, le rituel répété tant de fois me permet d’entrer rapidement dans l’espace d’attention où l’agitation du mental se calmera un peu. Le simple fait de m’asseoir ainsi provoque la même sensation que celle d’entrer dans un espace sacré où règne le silence propice – et indispensable – au recueillement.

J’entends le doux ronronnement du réfrigérateur et le très léger chuintement de l’échangeur d’air. Je sens naître un léger sourire sur mon visage à la pensée que cet instant est complet. Comment expliquer cela? Comment comprendre le fait que je ne me sens jamais autant vivant que dans la parfaite immobilité du corps et de l’esprit, simplement à l’attention?

* * *

J’ai sous les yeux un texte s’en prenant violemment à toutes les formes de religion, signé par une professeure de philosophie et paru il y a quelques mois sur quelques sites web. Les gens pratiquant une religion y sont qualifiés sans discrimination de «fous de Dieu» et toute ouverture à la manifestation du religieux dans l’espace public est considérée comme un assaut contre les libertés et une tentative des religions de contrôler l’État, les esprits et les moeurs. Le moins qu’on puisse dire est que ce texte rempli du plus profond mépris pour les religions et ceux qui les pratiquent ne contient pas beaucoup d’amour ni même la forme la plus élémentaire de respect des individus. L’intolérance que l’auteure reproche aux religions leur est retournée sous la forme d’une d’inquisition à rebours pourchassant sans merci le religieux en tant que manifestation d’une sorte de Mal absolu. Cette croisée du laïcisme se serait probablement sentie à l’aise parmi les inquisiteurs…

* * *

Je ne sais pas si j’aurais eu le même engagement spirituel si je n’avais vécu, il y a fort longtemps, une brève mais déterminante épiphanie1 de nature non-duelle. Je sais (ou je crois savoir) que c’est ce type de rencontre avec  l’ineffable qui a constitué le fondement de toutes les grandes religions. Ce que Mircea Éliade a appelé la rencontre avec le sacré. Le problème est que cette sorte d’expérience n’est transmissible d’aucune façon, car elle n’est ni conceptualisable, ni médiatisée par les sens. Cependant, lorsqu’on essaie de la communiquer (et la personne qui la vit, se trouvant transformée par l’expérience, ne peut pas vraiment la cacher), elle est interprétée dans un contexte culturel particulier, autant par celui ou celle qui l’a vécue que par ceux et celles qui en reçoivent le témoignage.

Il y a donc à la fois un décalage entre la réalité et son expression, et une inévitable déformation/interprétation. Dans ce sens,  toutes les religions trahissent la réalité se trouvant à leur origine commune. Le problème a été bien résumé dans le dicton oriental avertissant le chercheur de ne pas regarder le doigt qui pointe vers la lune mais la lune elle-même. Le discours religieux ne peut pas être autre chose que le doigt. Malheureusement, les fondamentalistes, religieux ou laïcs, mordent le doigt et ne voient que lui.

Même si je ne m’identifie à aucune religion ou croyance particulière, je me sens désormais à l’aise de dire que je suis une personne religieuse. Et bien qu’il soit nécessaire de distinguer religion, dans son acception courante de pratique rituelle et de système de croyances, et spiritualité (toute forme d’étonnement ingénu envers le mystère de l’existence), je n’ai aucune réticence à me considérer entièrement relié au monde. L’étymologie du mot «religion» faisant directement référence à ce lien, je m’empare donc du mot «religieux» et lui confère un sens universel et fondamental.

Les attaques récentes et continues contre l’idée de «laïcité ouverte» et la présence de la religion dans l’espace public, en provenance du Mouvement laïc québécois, du Conseil du statut de la femme et du Collectif citoyen pour l’égalité et la laïcité, ne distinguent pas le doigt et la lune. Si je peux endosser à peu près toutes les positions de ces organismes en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes, de la nécessaire séparation de l’État et de la religion et des limites que la vie en société impose à la liberté de religion, considérer les religions comme des formes de pensée rétrogrades, malsaines et antirationnelles, à extirper de l’espace public et des esprits, les réduit  à certaines caractéristiques historiques très limitées. Cette position extrémiste a un aspect fanatique qui la place en fort mauvaise compagnie. Et qu’on présente des discours remplis de haine, de colère et d’autres émotions fortes comme le summum de la rationalité me laisse pantois.

* * *

Les discussions actuelles sur la forme que devrait prendre la laïcité dans notre société ignorent généralement les différents niveaux de compréhension du discours religieux. Tout est ramené à la recherche de l’équilibre entre, d’une part, les droits individuels et la liberté de conscience et, d’autre part, la nécessaire «neutralité» des institutions communes et l’acceptabilité sociale de certaines moeurs parfois en contradiction avec les valeurs fondamentales de la société. Comme la discussion concerne principalement les manifestations publiques de la religion et les institutions sociales, il est normal qu’on se concentre à ce niveau. Mais on aurait tort de croire qu’on peut évaluer «objectivement» ces manifestations, sans tenir compte des diverses interprétations qu’on peut en faire, tant collectivement qu’individuellement.

Pour les fins de la discussion, admettons, par exemple, que l’opinion commune estime que les religions sont les véhicules par excellence de hautes valeurs morales, valorisées de tous. Les partisans de l’interdiction de tout signe religieux auraient-ils la même attitude envers les religions? Il est probable que non, pour la simple raison qu’il serait absurde et contradictoire de vouloir cacher ce qui est socialement valorisé.

De la même façon que la beauté se trouve dans l’oeil de celui ou celle qui regarde, la compréhension des différents niveaux et aspects de la religion varie d’une personne à l’autre. Mais bien que la compréhension intellectuelle soit nécessaire, elle n’est pas suffisante. Qu’on me permette de citer (en le traduisant), le psychiatre américain Roger Walsh. Son allégorie résume assez bien ce dont il est question.

«Imaginez qu’un animal rencontre un objet qui lui est inconnu.  Cet objet est sombre et léger, il a une odeur qu’il ne reconnaît pas et un goût épouvantable. Il va sans dire qu’il le recrache avec dégoût. Imaginez maintenant qu’une femme appartenant à une tribu qui ne connaît pas l’écriture découvre cet objet. À vrai dire, c’est un curieux objet qui s’ouvre et se ferme, qui est doux et souple et qui possède des marques bizarres à la surface.  Comme elle est intelligente, elle fait rapidement une découverte merveilleuse: l’objet permet de partir facilement un feu. Imaginez alors qu’un enfant occidental découvre l’objet. Il reconnaît immédiatement qu’il s’agit d’un livre mais comme il ne sait pas lire, il n’a aucune idée de ce qu’il contient. Le même objet est alors ramassé par un adulte de notre époque. La personne commence à le lire mais le met rapidement de côté parce qu’elle ne le comprend pas et qu’on y fait de bizarres assertions sur la nature de la réalité. Le livre tombe alors entre les mains d’un physicien. Il l’ouvre et est émerveillé de reconnaître une nouvelle et éclairante vision de la physique quantique. Finalement, le livre tombe entre les mains d’une femme qui est à la fois physicienne et contemplative. Elle aussi apprécie la brillante démonstration de physique et la nouvelle compréhension qui en est offerte, tout en reconnaissant simultanément l’impossibilité de saisir la nature fondamentale de la réalité à l’aide de mots et de concepts.»

«Cette histoire simple introduit plusieurs idées cruciales. Tout d’abord, les perceptions de l’animal, de l’enfant et de l’adulte analphabète étaient toutes correctes. L’objet ne se mange pas, il est utile pour partir un feu et c’est un livre. Cependant, leur perception et leur compréhension étaient également partielles et ne leur permettaient pas de savoir que l’objet possédait des significations de niveaux plus élevés attendant d’être comprises. Le point important est de se rendre compte que nous pouvons passer complètement par dessus ces niveaux de signification plus élevés et, en même temps, ignorer que nous le faisons. Dans sa critique remarquée du matérialisme scientifique, A Guide for the Perplexed (1977),  l’économiste britannique E.F. Schumacher a bien décrit le dilemme:

Lorsque le niveau de la personne qui connaît ne correspond pas au niveau (de signification) de l’objet de la connaissance, il n’en résulte pas une erreur factuelle mais quelque chose de plus sérieux: une vision inadéquate et appauvrie de la réalité.

[…]Le plus troublant est que nous nous réalisons pas que des niveaux plus élevés nous échappent. Une approche purement intellectuelle est inadéquate dans les domaines transpersonnel et spirituel. La compréhension intellectuelle est importante mais non suffisante.2»

Ceux et celles qui voudraient voir disparaître les religions de la surface de la Terre passent à côté de leurs niveaux de signification plus profonds et ne le savent même pas. Si certaines des critiques adressées aux religions sont justes, elles sont aussi partielles et, dans un sens, ne concernent que des éléments de surface, variant considérablement d’une époque à l’autre, d’une société à l’autre et d’une personne à l’autre. Il serait tragique que cette vision inadéquate et appauvrie de la réalité s’impose comme la seule qui soit légitime.

* * *

J’ai commencé ce texte en faisant référence à ma pratique de méditation parce que j’estime qu’elle illustre une réalité qui me semble évidente et sur laquelle les laïcistes les plus intransigeants devraient être d’accord. À savoir qu’il est impossible à une personne vivant aujourd’hui en Occident, intellectuellement ouverte, moyennement informée des diverses traditions spirituelles, réfléchissant selon les canons de la méthode scientifique et ayant une vision évolutionniste de la réalité, de croire qu’une tradition spirituelle quelconque possède La vérité. Cela serait en contradiction avec tout le reste. Toutes les grandes traditions pointent dans la même direction, même si elles utilisent des mots et privilégient des angles d’approche un peu ou très différents. Elles sont toutes un doigt et on ne peut pas les considérer autrement. Mais l’important, c’est la lune.

C’est la raison pour laquelle les discours laïcistes qui combattent les visions traditionnelles de la religion, condensées autour de la lettre de leurs récits fondateurs, s’attaquent, en fait, à quelque chose de passé. Bien sûr, quantité de gens croient encore que ces récits mythiques doivent être compris littéralement, mais un esprit en phase avec l’époque et l’état des connaissances ne le peut pas.

Il n’est pas nécessaire (et c’est même peut-être contre-productif) de combattre la présence de la religion dans l’espace public pour défendre et mettre de l’avant les valeurs fondamentales des sociétés modernes et postmodernes. L’égalité entre les hommes et les femmes, la liberté de conscience, la démocratie et les moeurs socialement acceptables ne se définissent pas par rapport et en opposition aux religions. Mais ces valeurs fondamentales méritent certainement d’être inscrites dans les chartes qui définissent les conditions et les moyens de notre vivre ensemble.

Notes
1- Une épiphanie est la connaissance intuitive et spontanée d’une réalité. La tradition orientale se sert généralement du mot «éveil» pour désigner le même phénomène. Mais la tradition chrétienne a oublié le sens premier du mot et l’associe le plus souvent uniquement à la fête religieuse du même nom. Un exemple de plus d’une compréhension inadéquate et appauvrie.

2 – The State of the Integral Enterprise, Roger Walsh, Journal of Integral Theory and Practice, vol 4, no 3, 2009

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Classé dans Laïcité, Religion

Notes sur Laïcité et liberté de conscience, de Maclure et Taylor

À première vue, les débats sur la laïcité qui apparaissent avec de plus en plus d’acuité dans les sociétés occidentales tournent autour de deux grands enjeux: les rapports entre l’État et les religions et la place des pratiques et des signes religieux dans l’espace public, ce qui inclut la question des “accommodements raisonnables”.

Les grands principes invoqués pour penser ces questions sont l’égalité morale des individus (chacun vaut autant qu’un autre), la protection de la liberté de conscience et de religion, la neutralité de l’État envers les diverses conceptions de la “vie bonne” des citoyens et la séparation de l’État et des églises.

L’ouvrage de Jocelyn Maclure, professeur de philosophie à l’Université Laval, et de Charles Taylor, philosophe et penseur qui n’a plus besoin de présentation, constitue un tour d’horizon rapide mais assez exhaustif de ces questions et des différentes manières de penser la laïcité. Il en résulte une bonne clarification des dimensions sociales, juridiques et politiques du débat et il faut en savoir gré aux auteurs. Ceci étant dit, l’ouvrage nous aide-t-il à penser la place du religieux dans l’espace public et les accommodements qu’il est juste et raisonnable d’accorder aux gens se réclamant de croyances religieuses ou de croyances séculières apparentées à des croyances religieuses (par exemple, le végétarisme)? Ma réponse est mitigée.

D’autres enjeux
Le problème, c’est que les discussions sur la laïcité débordent rapidement de la stricte sphère religieuse pour toucher des dimensions fondamentales des sociétés, comme celle de l’égalité hommes-femmes et de la communication entre les citoyens, ou des problèmes sociaux comme l’intégration des immigrants provenant de sociétés ayant des référents culturels et religieux très “différents” de ceux des sociétés d’accueil.

L’objectif ultime de cette discussion est de savoir comment atteindre « la justice sociale et l’unité politique […] dans des sociétés traversées par des divergences et des désaccords philosophiques profonds et, pour autant qu’on puisse en juger, irréductibles.» Et cela dans un contexte où «les rapports entre les personnes religieuses et non religieuses sont souvent caractérisées par l’incompréhension, la méfiance, parfois même l’intolérance mutuelle.»

Si«le respect de l’égalité morale des individus et le protection de la liberté de conscience et de religion constituent les deux grandes finalités de la laïcité aujourd’hui», comme le disent les auteurs, il est manifeste que la discussion déborde largement ces deux thèmes.

Les limites de la neutralité
Un des éléments les plus consensuels du débat est que l‘État doit être neutre envers la religion, c’est-à-dire n’en favoriser aucune. Mais là s’arrête le consensus car les moyens et les fins de la laïcité ne sont pas perçus de la même manière par tous. La prière au début des réunions du conseil municipal de Saguenay et le crucifix dominant le Salon bleu de l’Assemblée nationale en sont de bons exemples.

Mais Maclure et Taylor soulignent un élément crucial : il existe une limite à la neutralité de l’État. «Un État libéral et démocratique ne saurait demeurer indifférent à l’égard de certains principes fondamentaux comme la dignité humaine, les droits de la personne ou la souveraineté populaire. Ce sont les valeurs constitutives des régimes démocratiques et libéraux; elles leur procurent leurs fondements et leurs finalités.»

En clair, l’État démocratique ne saurait être «neutre» par rapport à des fondamentalistes religieux qui voudraient imposer une théocratie ni, non plus, par rapport à une vision du monde, religieuse ou séculière, qui aurait comme prémisse l’inégalité des hommes et des femmes ou la supériorité des Blancs sur les Noirs, comme le croyaient les Afrikaners en formulant l’apartheid, références bibliques à l’appui.

Ainsi, même si la démocratie libérale et pluraliste cherche à inclure tout le monde, il semble évident que certaines personnes, fondamentalistes religieux ou extrémistes racistes, n’adhèrent pas aux principes constitutifs des sociétés démocratiques et libérales. La neutralité de l’État libéral ne peut être absolue. Et en faisant la promotion de ses valeurs constitutives, il est clair que l’État impose un fardeau particulier à certains groupes. À titre d’exemple, Maclure et Taylor mentionnent qu’en cherchant à développer le jugement critique et l’autonomie des élèves et en les exposant à une pluralité de visions du monde,  l’école peut aller à l’encontre  de la volonté des parents cherchant à soustraire leurs enfants à l’influence de la société majoritaire pour leur transmettre des croyances particulières. Le respect de l’égalité morale des individus et de la liberté de conscience se définit donc à l’intérieur des limites des principes constitutifs des sociétés.

Une perspective surplombante
Maclure et Taylor soulignent à plusieurs reprises «l’absence de perspective surplombante non controversée qui nous permettrait de hiérarchiser ou d’ordonner les différents points de vue épousés par les citoyens.» Pourtant leur essai est traversé de part en part par des références aux trois principales visions du monde présentes dans la société québécoise (et dans les sociétés occidentales prises dans leur ensemble).

La première est la vision conventionnelle, recouvrant le large éventail des visions du monde religieuses s’appuyant sur une interprétation littérale  des textes fondateurs et sur les rituels  prescrits par la religion. La seconde, qualifiée de «républicaine», est la conception «moderne», dominée par le rationalisme et la science. Cette conception prétend que «les individus doivent aussi s’imposer un devoir de réserve et de neutralité  en s’abstenant de manifester leur foi, soit lorsqu’ils fréquentent les institutions publiques, soit, pour les plus radicaux,  lorsqu’ils entrent dans la sphère publique.» La troisième, libérale-pluraliste, typiquement postmoderne, adresse l’exigence de neutralité religieuse aux institutions et non aux individus.

Or ces trois conceptions sont clairement hiérarchisées sur les plans spirituel, moral et normatif, sans parler de leur apparition séquentielle au cours de l’histoire. Sur tous les plans, on passe successivement de conceptions mythiques, conçues comme extérieures  aux humains, à des conceptions où la raison et le jugement personnel doivent être honorés (conception moderne), à une vision postmoderne où le pluralisme et le relativisme dominent. D’une vision du monde à l’autre, le sujet (la personne) passe de référents extérieurs à des référents subjectifs où il devient seul juge de la validité de ses valeurs. Si ce n’est pas là une hiérarchie, je me demande ce que c’est. Le problème, c’est qu’elle n’est pas vue.

En effet, ces trois visions du monde prétendent toutes être  la seule valable (au moins sur le plan moral). Les deux premières s’excluent l’une l’autre  et rejettent spécifiquement le relativisme de la troisième,  tandis que la dernière tolère l’existence des deux premières (jusqu’à la limite des valeurs constitutives  de la société) mais considère tous les points de vue, y compris le sien, comme ayant la même valeur relative.

On pourrait également observer que les trois visions du monde choisissent chacune une perspective pour formuler  leur point de vue: la vision conventionnelle s’appuie sur le cadre interprétatif mythique d’un «nous» particulier, la vision moderne s’appuie sur la vision «objective» de la science et de la rationalité, et la vision postmoderne sur la subjectivité personnelle. Les gens familiers avec la grille intégrale de Ken Wilber reconnaîtront sans peine les quadrants du «je», du «tu/nous» et du «ça».

Il suffit de peu pour reconnaître la validité des points de vue conventionnel, moderne et postmoderne à leur niveau respectif et selon leur perspective partielle, et pour comprendre comment ils se placent sur une échelle de développement évolutionniste.  Il suffit d’adopter une perspective hiérarchisée selon des stades de développement (moral, social, politique, cognitif, etc.)

Une vision intégrale de la diversité
Comment une perspective intégrale peut-elle nous aider à atteindre «la justice sociale et l’unité politique» en respectant l’égalité morale des individus et la liberté de conscience?

Sans entrer dans une discussion approfondie des tenants et aboutissants des limites à la liberté de conscience et à l’égalité morale des individus, il est clair que la sphère publique s’accommode mal de moeurs et de discours allant à l’encontre des principes constitutifs de la société. Parmi ces principes, il faut certainement inscrire ceux de l’égalité homme-femme, des normes de la communication et de la démocratie. Cela signifie-t-il  que l’État postmoderne peut imposer à ses agents et aux citoyens qui ont affaire à lui de communiquer à visage découvert et de ne pas tolérer de discrimination basée sur le sexe? Ma réponse personnelle est “oui”. Il s’agit là des normes les plus fondamentales de la société.

Le domaine du droit fait également partie des normes fondamentales, et les principes religieux ne peuvent être invoqués pour outrepasser des accords juridiques entre parties. Par contre, le respect de la liberté de conscience peut forcer une communauté à permettre l’exercice d’un culte, sans imposer un fardeau supplémentaire à cette communauté.

Cela dit, la principale vertu d’une perspective évolutionniste intégrale est d’augmenter le niveau de tolérance  à la diversité en permettant de comprendre dans quel univers et à quel niveau  se situent les protagonistes de la différence. La plupart des gens faisant état de visions conventionnelle, moderne  et postmoderne ont des perspectives absolues, dépourvues de toute notion d’évolution, d’histoire et de hiérarchie. La perspective intégrale permet de les relativiser, de les hiérarchiser et d’en voir l’évolution. Soudainement, la différence apparaît moins comme une menace absolue et n’engendre pas la même réaction émotive intense de rejet.

Mais la condition de cette évolution m’apparaît être la conscience et la formulation claires des limites liées aux principes constitutifs de la société.

Pour aller plus loin:
Laïcité et liberté de conscience, Jocelyn Maclure et Charles Taylor, Éd. du Boréal, 2010. 161 p.

Je n’ose pas trop recommander un ouvrage permettant de s’initier à la grille intégrale de Ken Wilber, tant celle-ci est présentée dans l’ensemble de son oeuvre. A Theory of Everything (Shambhala, 2000) offre un bon survol, mais assez rapide. An Integral Age at the Leading Edge, un long document disponible sur internet, utilise les concepts clés de la grille et permet de comprendre pourquoi le débat sur la laïcité est sous-tendu par une crise de légitimité des institutions. Mais si vous n’avez pas une certaine familiarité avec la pensée de Wilber, cette lecture est l’équivalent de se lancer à l’eau sans savoir nager.

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Classé dans Notes de lecture, Relations interculturelles, Religion

Laïcité: le temps du grand débat est-il venu?

Une des recommandations d’un avis récent du Conseil du statut de la femme sur la laïcité (Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes) est la tenue d’une commission parlementaire sur la laïcité, afin d’essayer de définir plus clairement les balises de la laïcité de l’État au Québec. Cette demande fait suite à la recommandation du rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables de produire un livre  blanc (une proposition de politiques) sur la question. Et elle arrive au moment où le gouvernement essaie de baliser le port du voile intégral dans les services publics par le projet de loi 94 qui impose que les services fournis par les institutions de l’État le soient à visage découvert, tant pour les fournisseurs de service que pour celles qui les reçoivent.

Si vous avez le moindre doute sur les passions et les débats que cela soulève, faites simplement une recherche avec les mots clés «Projet de loi 94» sur Google. En quelques minutes, vous vous rendrez compte que le projet de loi 94 est fortement contesté de toutes parts, soit parce qu’on le considère inutile, ou redondant ou n’allant pas assez loin. Incidemment, selon la chroniqueuse politique Chantal Hébert, un sondage Angus Reid révèle que 80% des Canadiens et 95% des Québécois sont favorables à ce projet. Je doute qu’il y ait .01% des gens qui aient lu le projet de loi, mais le sondage révèle clairement le sentiment de la population envers les «accommodements»: un grand ras-le-bol. Pour moi, ce sondage est comme un panneau sur lequel est écrit :  ATTENTION! DANGER! Le danger étant celui de l’intolérance, du racisme, de la xénophobie, de la démagogie et des jugements à l’emporte-pièce sans réelle compréhension de la nature complexe du problème global.

Le plus souvent, le problème des accommodements est analysé et réduit à sa seule dimension religieuse, dont il faudrait faire disparaître les traces dans l’espace public. L’avis du Conseil du statut de la femme dit, par exemple :  «…de tout temps, religion a rimé avec oppression des femmes. Les trois grandes religions monothéistes ont toujours été et continuent d‘être discriminatoires à l‘égard des femmes.» Difficile de le nier. Cependant, dans une entrevue publiée dans Le Devoir du 5 mars 2011, la présidente du CSF, Mme Pelchat a pris soin de préciser que ces religions « sont basées sur des modèles de sociétés patriarcales qui infériorisent la femme ». La précision qu’elle apporte peut sembler secondaire, mais elle ne l’est pas car elle aurait pu ajouter que pratiquement toutes les sociétés traditionnelles – celles de l’Inde, de la Chine, de l’Afrique et de l’Asie du sud-est – sont des sociétés patriarcales où les femmes ont un statut inférieur. En faisant de l’infériorisation des femmes un problème de religion, on passe donc à côté d’aspects plus fondamentaux du problème.

L’avis du CSF sur la laïcité contient des charges très dures envers la religion et des généralisations sans aucune nuance ni perspective. On y relève également des charges très polémiques, que je pourrais qualifier de diffamatoires, envers la «laïcité ouverte». Pourtant, si on analyse la situation sous l’angle plus général de la position de la femme dans les sociétés patriarcales, on ne peut plus tenir le même discours absolutiste sur la religion ni envisager la laïcité de la même manière. Ce n’est par hasard que la loi interdisant le port du voile intégral en France ne fait pas référence à la religion (ce qui serait discriminatoire selon les lois européennes) mais parle de la sauvegarde de «l’ordre public».

Même si le concept d’«ordre public» est flou à souhait, les Français sont plus près du problème de fond posé par la juxtaposition, au sein d’une même société, de gens ayant des coutumes «postmodernes» et de gens provenant de cultures traditionnelles dont on qualifie parfois les coutumes de «barbares» (pensons au rituel de l’excision et aux crimes d’honneur).

La différence entre une société postmoderne et une société traditionnelle est parfaitement illustrée par cette nouvelle de la BBC à propos du sort réservé à la secte islamique Ahmadiyah en Indonésie. Il est inacceptable du point de vue de la majorité de la population indonésienne que les membres de cette secte laissent entendre que leur fondateur a été choisi pour continuer l’enseignement de Mahomet. Ici, on croit que chacun a le droit de croire ce qu’il veut; là-bas, on croit que tous ceux qui ne partagent pas la ligne orthodoxe sont des blasphémateurs. Croyez-vous qu’il serait même pensable d’y tenir une discussion sur la laïcité?

De ce côté-ci de l’Atlantique, le débat sur la laïcité englobe des choses aussi différentes que le port ostentatoire de signes religieux, l’intégration sociale des immigrants provenant de sociétés traditionnelles, les accommodements raisonnables, le cours Éthique et culture religieuse, les limites à l’exercice de la liberté de conscience (par exemple, donner une transfusion sanguine à un enfant malgré l’opposition des parents membres des Témoins de Jéhovah) et la sécularisation de la société, c’est-à-dire la disparition des pratiques religieuses dans les sociétés postmodernes.

Il est nécessaire de se demander pourquoi et comment se produit l’irritation à la vue d’une kippa, d’une souccah, d’un crucifix, d’un foulard, d’un turban, d’un niqab ou d’un hidjab, et quelles sont les justifications des limites aux accommodements «raisonnables». On peut les chercher du côté de la nécessaire «laïcité» de l’État, mais on peut aussi les chercher plus simplement du côté des moeurs acceptables ou non dans une société particulière, selon les valeurs les plus fondamentales qui structurent la société.

Le débat sur la laïcité dans la société québécoise est déjà entamé depuis plusieurs années mais il n’a pas véritablement commencé parce qu’on craint, dans les sphères politiques, les déchirements et les divisions qui peuvent en résulter. Mais si on refuse d’en discuter ouvertement, le problème ressurgira de façon de plus en plus malsaine et tendue. Sous le thème général de la «laïcité», je vais revenir de façon systématique au cours des prochains mois sur les problèmes posés par la coexistence de cultures traditionnelles et postmodernes au sein d’une même société.

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Surfacturation en santé: «Dites-le moi en me regardant dans les yeux!»

Chaque semaine apporte son lot de faits et de déclarations concernant la facturation ou la surfacturation aux patients d’actes médicaux assurés par le régime public de santé. Ceux qui justifient ces pratiques sont-ils capables de regarder dans les yeux les gens n’ayant pas les moyens d’assumer ces frais et de leur dire: «Désolé, je n’y peux rien. Débrouillez-vous!» Ce n’est pas ainsi que je conçois le fonctionnement d’un régime universel de soins de santé.

Le 11 mars 2011, on pouvait lire sur CyberPresse.ca : «Doit-on priver les Québécois des avancées technologiques? Que répond-on spontanément à une telle question? Y a-t-il quelqu’un qui rejette le progrès?

Ceux qui ne se sont pas arrêtés au titre ont pu lire qu’il s’agissait, en fait, d’un texte d’opinion signé par neuf médecins du Centre du sein Ville-Marie, à Montréal. La légende de la photo précisait le sens de la question: «Faut-il priver les Québécois des dernières avancées technologiques en santé si l’État n’en a pas les moyens?»

Six jours plus tard, le Dr Gaétan Barrette, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, s’en prenait au gouvernement qui «prend les médecins et la population en otage» en refusant de revoir les tarifs des  procédures médicales en cabinet. Selon lui, le gouvernement a deux choix: soit il paie la procédure, soit il permet aux médecins de la facturer. Euh! pardon Dr Barrette, croyez-vous que le gouvernement ne représente pas la population? N’est-ce pas toujours elle qui paiera, soit directement de sa poche, soit par l’intermédiaire de ses impôts?

De leur côté, les médecins de la clinique du sein déploraient que la Régie de l’assurance-maladie du Québec leur interdise de facturer leurs clientes pour les radiographies prises à l’aide de leurs deux «réseaux de mammographie numérique plein champ», une technologie de plusieurs millions de dollars dont leur clinique s’est équipée depuis 2003 pour améliorer la détection du cancer du sein. Ils disaient comprendre que l’État ne peut pas se permettre «les toutes dernières avancées technologiques dont la croissance est phénoménale» mais qu’on ne devrait pas faire un procès aux médecins qui s’en équipent, à leur frais, et en facturent l’utilisation à leurs clientes.

En résumé, les médecins mettaient en opposition leur devoir professionnel de fournir les meilleurs soins possibles et la capacité de l’État de les offrir à tous. Drôle de logique car si le coût des «meilleurs soins possibles» les rend inaccessibles aux malades, les médecins n’ont-ils pas le devoir de fournir les soins que les malades (ou l’État) sont capables de payer? Leur solution à cette contradiction apparente était de leur permettre de charger à leurs clientes des frais pour les services non subventionnés ou pour un forfait annuel. Autrement dit, de permettre l‘établissement d’un système de santé à deux niveaux et, possiblement, à deux vitesses. Le Dr Barrette faisait lui aussi l’impasse sur les conséquences de la capacité financière de l’État, comme si ça ne le concernait pas.

D’autres médecins se préoccupent encore moins de justifier leurs pratiques par des interrogations publiques. Voulez-vous avoir accès à un médecin de famille? SVP, venez passer un bilan de santé au coût de 500 $ et vous pourrez en voir un. Pour revoir le médecin l’année suivante, ce sera un autre 500 $.

Tout ceci ressemble à une attaque soutenue contre le caractère universel de l’accès aux soins de santé. Si jamais nous en arrivions là, une cascade de conséquences s’ensuivraient à court et à long terme, que les principaux acteurs du drame évitent soigneusement d’aborder. Je vais le faire pour eux.

Une question valable
La question qui s’est retrouvée en page d’accueil de Cyberpresse est valable mais elle n’était pas exacte. La vraie question se formule ainsi: « Faut-il priver certains Québécois (ceux qui peuvent se les payer) des dernières avancées technologiques en santé si l’État n’en a pas les moyens? »

Nous vivons dans une société inégalitaire mais nous avons choisi de nous donner un système de santé où les conséquences de cette inégalité sont éliminées en ce qui concerne les soins de santé médicalement requis. Ceux-ci sont les mêmes pour tous et assumés collectivement. Il existe certaines inégalités (par exemple, les chambres privées ou semi-privées), mais pas au niveau des services médicaux comme tels.

La question des médecins devient donc: «Devons-nous abandonner le principe de l’accès égalitaire aux services de santé?» Or si on permet que la richesse  détermine la qualité des soins, on réintroduit les inégalités là où on a voulu les éliminer.

Créer une inégalité d’accès crée automatiquement une inégalité sociale de plus. Ceci a des effets sur le plan collectif. Le premier est d’augmenter d’un cran les tensions sociales et la perception qu’il y a un système pour les riches et un autre pour les autres. On affecte alors le sentiment de cohésion sociale. Comme celui-ci, au Québec, n’est déjà pas trop fort, on renforce les tendances aux comportements individualistes et à la déstructuration de la société. Sur le plan idéologique, on vient aussi renforcer l’idée que la règle du chacun pour soi est juste, légitime et bonne pour la société. Malgré ce que certains aimeraient nous faire croire, c’est faux. L’augmentation des inégalités sociales et la diminution de la cohésion sociale représentent un recul pour la société. Je ne ferai pas la liste des effets négatifs, ils sont innombrables. Qu’il suffise de mentionner que cela entraîne une augmentation parallèle du niveau de violence dans la société.

Vu sous cet angle, il semble donc légitime de dire que :«Oui, il faut priver les Québécois des dernières avancées technologiques, si en permettre l’accès augmente les inégalités sociales.»

En théorie, cette interdiction pourrait ne pas avoir d’effet concret puisque les gens fortunés pourraient toujours se rendre aux États-Unis où on se fera un plaisir de les faire payer. Mais en pratique, il est certain que la plupart des gens ne le feront pas pour diverses raisons pratiques et/ou financières.

Au bout du compte, nous aurons maintenu notre niveau d’inégalité sociale plutôt que de l’augmenter mais nous ne serons pas plus avancés. Avouons que cette solution ne constitue pas une réponse très inspirante ni très satisfaisante. Et, en réalité, le maintien du statu quo est déjà intenable puisqu’il cède de partout.

L’équité, l’initiative et la cohésion sociale
Il y aurait une autre façon de résoudre le problème  de l’accès équitable aux technologies de pointe en santé et ce serait d’augmenter les taxes, surtout sur les plus hauts revenus. Sans qu’il l’ait dit explicitement, c’était une des deux options du Dr Barrette. Ainsi, tous auraient accès aux mêmes technologies de pointe, soit à l’hôpital, soit en clinique privée. Mais le fardeau financier d’une telle mesure serait excessivement lourd et elle se révélerait politiquement impossible à implanter. Le dilemme paraît donc insoluble.

Notre système de santé est un immense paquebot qui tient tous ses passagers captifs. Et en l’absence d’alternatives légales, certains plongent dans l’illégalité jusqu’à se livrer à des pratiques moralement condamnables.

Nous devons cependant nous rappeler que notre société s’accommode de l’inégalité dans tous les autres domaines et qu’une société parfaitement égalitaire serait un cauchemar totalitaire. Je ne connais personne qui souhaite la parfaite égalité. Par contre, nous pouvons nous accorder sur le fait qu’il faut tendre à diminuer les inégalités sociales. C’est un principe de base d’une bonne gouvernance politique en démocratie car il a comme effet d’augmenter la cohésion et la stabilité sociales.

Ces balises étant établies, la «bonne» question devient: à quelles conditions pouvons-nous permettre à ceux qui en ont les moyens d’avoir accès aux technologies de pointe de sorte que les inégalités sociales soient diminuées?

À titre d’exemple, supposons que nous exigions du Centre du sein Ville-Marie que pour chaque cliente payant les frais d’une radiographie par «réseau de mammographie numérique plein champ» une cliente référée par l’hôpital soit acceptée. N’y a-t-il pas là une augmentation générale de l’accessibilité, entièrement financée par les plus riches? Si l’universalité n’est pas possible, pouvons-nous au moins commencer le voyage?

Ceci implique certainement que les médecins ne considèrent pas leurs machines comme une source supplémentaire de revenus mais simplement comme un service devant faire ses frais. Ce principe devrait s’appliquer aussi aux fabricants d’équipement et aux pharmaceutiques, mais ceci est une autre histoire.

On peut également faire l’hypothèse qu’une telle politique pourrait avoir comme effet de diminuer les délais d’attente dans le réseau public, ce qui augmenterait la qualité générale du système.

Les principes à l’oeuvre ici sont l’inclusion plutôt que l’exclusion, la solidarité plutôt que l’égoïsme et l’implantation progressive possible plutôt que le mur à mur hors de portée. Certains seront tentés de voir là les miettes qui tombent de la table des riches mais ce n’est pas le cas car il s’agirait d’une exigence collective respectant les principes fondamentaux de la société. Elle ne dépendrait pas du bon vouloir des plus fortunés. Est-il utopique de voir les choses ainsi?

Conscience écologique, conscience postmoderne
L’inconscient collectif et les conceptions du monde à l’oeuvre dans nos sociétés ont considérablement évolué depuis 50 ans. Nous avons pleinement conscience aujourd’hui des interrelations entre les différents éléments d’un milieu et de leur équilibre nécessaire pour créer des systèmes écologiques grouillants de vie. Nous avons désormais une conscience environnementale aiguisée.

La vieille pensée mécaniste découpant tout en éléments séparés les uns des autres ne tient plus la route. Elle nous a montré cruellement ses limites. Malheureusement, nous avons encore quelques difficultés à appliquer notre nouvelle conscience environnementale à notre propre écosystème social.

Cette conscience environnementale fait partie de ce que nous appelons la «postmodernité». Celle-ci est caractérisée, entre autres, par l’émergence d’une éthique plus englobante et plus universelle où on reconnaît que les libertés réelles permises à chacun sont fonction du milieu dans lequel il a grandi et des opportunités concrètes qui se sont présentées à lui ou elle. Cette moralité postmoderne est plus sophistiquée, plus en prise sur la réalité et représente un progrès par rapport au concept de «méritocratie» caractéristique de la conscience «moderne». Nous reconnaissons aujourd’hui qu’une certaine partie du destin est déterminée par le milieu, l’autre – qui varie énormément selon le degré d’évolution des sociétés – repose entre nos mains.

La conscience postmoderne reconnaît clairement tout cela et en tire les conséquences sur la manière dont elle conçoit l’organisation sociale. Elle cherche à concilier  la liberté individuelle et la responsabilité qui va de pair avec la conscience de vivre dans un écosystème social où tout est lié. Vus sous cet angle, les discours qui ne tiennent pas  compte de l’écosystème social apparaissent tout simplement dépassés et malsains, même si les situations qui les motivent sont généralement des problèmes réels.

De l’État providence à la société postmoderne
Nos institutions souffrent de problèmes de lourdeur, de lenteur et de rigidité inhérents au fait d’être une institution. Le problème est particulièrement évident dans le réseau de la santé qui est notre plus grosse institution collective. Et qu’on ne s’illusionne pas en pensant que les grandes corporations privées sont à l’abri de ces problèmes. Le gaspillage y est aussi prononcé et la bureaucratie aussi lourde mais elles ont souvent plus de moyens financiers, moins de contraintes sociales et elles sont moins exposées au regard public. Les scandales y sont aussi plus… scandaleux et gigantesques. À échelle égale, le privé, le public et le social sont sans doute beaucoup plus semblables que différents.

Le prix de l’État-providence a été la lente rigidification de la société. Ce qui n’est pas souhaitable. Ceux que l’on qualifie de «droite» ressentent plus que d’autres cette rigidité et ils invoquent divers arguments pour rejeter le tout-à-l’État. Leurs observations sont souvent justes mais la mise à l’écart de la notion de bien commun et l’ignorance des conséquences négatives que cela entraîne rendent les solutions proposées pires que le mal. Cette façon de voir vient d’un monde «méritocratique» qui n’a pas encore fait le saut dans la perspective écologique de la conscience postmoderne.

La vision du monde que nous voyons à l’oeuvre dans les propos du Dr Barrette, dans la question inexacte des médecins du Centre du sein et dans les pratiques de sélection financière de cliniques médicales est en retard d’une évolution.

Les discussions concernant le système de santé sont parmi les plus importantes qu’une société peut mener car nous avons jugé préférable d’affronter collectivement l’événement accidentel que représente la maladie et que personne ne souhaite. Les conséquences pratiques de penser ainsi justifient pleinement le choix d’un système de santé à couverture universelle et identique pour tous.

Cependant, nous tolérons les inégalités sociales qui donnent des moyens différents à chacun. En ayant établi un système de santé rigide, nous avons paralysé les initiatives individuelles ou collectives (je pense aux coopératives de santé). Or la liberté et l’initiative individuelles font aussi partie des valeurs fondamentales de notre société. Elles en constituent une facette essentielle.

Découvrir les façons de harnacher les différences et les initiatives de façon à en partager – même inégalement – les bénéfices entre tous est le défi de nos sociétés à cette étape de leur évolution. Mais nous devons respecter un principe fondamental: refuser d’augmenter l’inégalité et, si possible, renforcer les institutions collectives (qui ne sont pas synonymes d’étatiques). Ainsi le plus riche pourra regarder dans les yeux le plus vulnérable et lui dire: «Le privilège que m’accorde ma fortune nous projette tous deux vers l’avant et contribue concrètement à diminuer la distance entre toi et moi. » Et le plus vulnérable pourra le reconnaître.

P.S. Si vous le jugez à propos, n’hésitez pas à faire circuler ce blogue auprès de vos connaissances.

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