Sortir des vieux paradigmes ?

L’échangeur Turcot

J’ai commencé ce blogue, il y a quelques jours, habité par mon pessimisme sur l’évolution des choses dans les années à venir, comme des millions d’autres personnes, mais je ne parvenais pas à trouver le « souffle » dont je veux que mes mots soient porteurs.

Je pourrais dire que le souffle est fait de l’émotion et du senti qui doivent accompagner la réflexion et qui lui donnent son cadre et son énergie. Soudainement, il m’est apparu que je retrouvais mon souffle simplement en lui portant attention. On pourrait faire une analogie avec l’odeur que suit une bête pour trouver sa proie, ou avec la piste qu’essaie de distinguer un chasseur dans la forêt. Sans l’émotion et le senti qui habitent le souffle, le cœur ne peut accompagner la tête.

Que je pense à une personne ou une collectivité, le souffle me semble un ingrédient essentiel du pouvoir inspirant d’un projet, d’un point de vue ou d’une idée, et un stimulant de la créativité.

J’en suis arrivé, avec les années, à souhaiter créer une liste de questions à poser pour évaluer la nature des projets collectifs et leurs conséquences sur tous les plans. Une de ces questions serait certainement : ce projet est-il inspirant d’une quelconque façon? D’autres : ce projet augmentera-t-il la fierté de notre collectivité? Quelle est sa dimension « spirituelle », c’est-à-dire comment influencera-t-il « l’esprit du temps »? Vers plus d’individualisme ou un meilleur équilibre entre les dimensions individuelles et collectives? Comment  l’améliorer pour qu’il ait des effets positifs dans le plus de dimensions possibles?

Si ces questions vous paraissent théoriques, pensez au projet de reconstruction de l’échangeur Turcot [1]. Quelles seraient vos réponses aux questions que je pose? Il faut consulter le site du Ministère des transports sur le projet Turcot pour constater que ce genre de réflexions ne semble pas y avoir droit de cité, sauf peut-être  comme note de bas de page dans un des multiples documents qui ont préparé la conceptualisation du projet.

Le type de questions que je soulève me vient directement de la grille intégrale [2], développée par Ken Wilber, grille qui tient compte des dimensions subjectives  et objectives, individuelles et collectives de la réalité. Un échangeur d’autoroute a beau être du béton, ce béton a un effet sur les gens qui le voient, qui l’utilisent et qui vivent à proximité. On ne peut tenir compte seulement de sa capacité à faire circuler des voitures. C’est cette vision étroite et en silo qui fait naître les cauchemars.

La table est mise, les convives viendront
Mais l’esprit de notre temps n’est pas fait que d’individualisme et de raisonnements en silo. Toute personne est désormais en mesure d’observer que les situations sont liées entre elles et qu’il est impossible de les penser « isolément ». Ce type d’observations, où on fait le lien entre diverses situations, n’est pas rare dans les discours critiques. Par exemple, le rapport final de la Commission sur les déterminants sociaux de la santé [3], mise sur pied par l’ONU, fait explicitement les liens entre des situations qui favorisent la santé d’une population et celles qui lui nuisent.

Je cite : « Pour remédier aux inégalités sanitaires et aux disparités des conditions de vie quotidiennes, il faut s’attaquer aux inégalités dans la façon dont la société est organisée, par exemple entre hommes et femmes. La tâche exige un secteur public puissant, déterminé, capable et suffisamment financé. Pour qu’il ait ces atouts, il faut plus que renforcer les instances gouvernementales, il faut renforcer la gouvernance : légitimité, latitude dans l’action (« espace ») et soutien de la société civile, d’un secteur privé responsable et de tous les membres de la société pour défendre l’intérêt commun et réinvestir dans l’action collective. À l’heure de la mondialisation, une gouvernance dévouée à l’équité s’impose depuis le niveau communautaire jusqu’aux institutions mondiales. » Assez éloigné de l’approche uniquement médicale, n’est-ce pas?

Pour moi, la table est mise pour que la réflexion se fasse plus ronde, holistique. Quand elle ne l’est pas, elle perd pratiquement toute sa pertinence.

Mais il m’est difficile d’être optimiste sur les discours critiques ces temps-ci quand je vois le ton du débat dans les journaux et les revues. J’ai encore des espoirs du côté de la revue Nouveau Projet [4] dont le deuxième numéro vient de paraître, mais ils ont diminué après que j’aie lu les textes de leur dossier « Quel progrès? »

Est-on vraiment sérieux quand on écrit qu’après l’effondrement anticipé du système actuel, la clé de la survie serait « des communautés qui, grâce à une agriculture écologiquement viable, emprunteraient la voie de l’autosuffisance, devenant ainsi de plus en plus indépendantes du marché ». Vraiment? L’auteur de la citation, Chris Hedges, a reçu le prix Pulitzer en 2002. Si c’est comme ça que les plus brillants esprits envisagent l’avenir…

Ils sont loin d’avoir tout faux bien sûr. Le même Chris Hedges écrit que « Qui contrôle les images contrôle ceux qui les regardent. » Ce qui est une autre manière d’expliquer que notre environnement – et je dirais particulièrement en ville et avec l’utilisation massive d’internet et du cellulaire – détermine la majorité de nos comportements et de nos pensées. Mais la réflexion sur l’esprit de l’époque s’arrête là. Les diagnostics des critiques sont souvent justes, mais les solutions et leur vision des choses manquent singulièrement du potentiel mobilisateur dont la société a désespérément besoin.  Le texte le plus nuancé et le plus réaliste du dossier de Nouveau Projet sur le progrès, « La Suède ne s’est pas construite en un jour », du philosophe québécois Jocelyn Maclure, est le seul à envisager les petits pas qui améliorent progressivement les choses et à pointer les multiples dimensions d’un thème comme celui des droits de scolarité.

Je me demande souvent  si je suis complètement dans le champ avec la grille intégrale, quand je vois à quel point elle est absente du discours critique dominant. Il est évident que je fais partie de ce que le psychiatre Roger Walsh appelle une « minorité cognitive », selon l’expression du sociologue Peter Berger, c’est-à-dire « un groupe de personnes dont la conception du monde diffère sensiblement de celle tenue pour acquise dans leur société… un groupe formé autour d’un corpus de savoir déviant » [5]. L’avenir dira si ce corpus est fécond et positif mais, pour le moment, il est très minoritaire.

 
Le bon vieux Karl                                                     Ken Wilber

Chose certaine, on cite beaucoup plus souvent Marx que Ken Wilber dans les textes critiques provenant de la gauche. « Désormais, écrit le philosophe québécois Éric Martin, une méta-normativité s’impose à tous les peuples de la terre : la compétitivité, la croissance, la guerre économique » [6]. La perspective revient parfois à un discours n’hésitant pas à utiliser l’expression « lutte des classes » [7]. Disons qu’une nouvelle perspective sur l’évolution de la société, bien que le besoin en soit ressenti intensément, ne fait pas encore partie des discours dominants, qu’ils soient à « droite » ou à « gauche ».

Pourtant, la nécessité de sortir de nos façons habituelles de penser n’est-elle pas évidente quand on regarde la nature des problèmes? Par exemple, il est excessivement rare, dans les discours critiques, qu’on fasse état de la mondialisation des échanges et de la nécessité de créer une institution capable d’encadrer véritablement cette mondialisation. Les institutions actuelles, prises dans leur cadre « national », sont simplement incapables d’imposer les règles à des entreprises multinationales. Et ce ne sont pas les traités de libre-échange qui vont y changer quoi que ce soit. D’où la « course vers le bas » à laquelle se livrent tous les gouvernements pour attirer les investissements chez eux. Pensez à notre Plan Nord à rabais. Ceci n’est-il pas de l’ordre de l’évidence observable par n’importe qui? Mais réaliser que le « cadre national » n’est plus approprié pour gérer la planète demande de sortir des conceptions du monde qui ont dominé l’Occident (et le monde) depuis le Siècle des Lumières. Disons que nous sommes très loin d’en être sortis et que tout le monde ne perçoit pas l’urgence de passer à autre chose.

D’une certaine manière, j’ai le sentiment de me retrouver dans un contexte analogue à celui que j’ai connu lorsque j’ai fondé Le Guide Ressources en 1985 : je vois un phénomène  assez évident (l’insatisfaction profonde de la population, la cohérence des critiques, les besoins de sens…) et j’ai l’impression de pouvoir, très modestement, aider cet élan à devenir plus organisé et plus cohérent. La minorité cognitive sera-t-elle vraiment capable de faire avancer les choses dans le tintamarre social et culturel de notre époque? En ce qui me concerne, je ne peux tout simplement pas tenter autre chose.

P.S. Ce texte est tiré de mon autre blogue, L’État des lieux intimes et politiques, dans lequel j’essaie de présenter les choses d’une manière qui permette de faire le lien entre l’intime et le politique. Je ne publierai sur les Notes de Sutton que les textes contenant une dimension politique explicite. Les gens qui apprécient ma vision du monde et qui ont des intérêts plus larges pourront d’abonner à l’État des lieux intimes et politiques (la boîte est sur la page d’accueil) sur lequel je publierai plus souvent que sur les Notes de Sutton.


[1] L’échangeur Turcot, à Montréal, est un immense spaghetti de voies d’autoroute qui se croisent parfois à 30 mètres dans les airs et qui a fait le vide au sol depuis près de 50 ans.

[2] Une abonnée à ce blogue m’a demandé d’expliquer les grandes lignes de la grille intégrale pour mieux comprendre l’essence de mes commentaires. Je vais le faire dans les prochaines semaines, sans doute en créant une nouvelle « page » sur L’état des lieux intimes et politiques et en y allant progressivement. Ce n’est pas que la théorie soit compliquée à comprendre – à mon sens elle est plutôt simple – mais un blogue n’est pas un livre et un texte de 1000 mots est une limite qu’il est préférable de respecter sur internet quand on s’adresse à un large public. J’irai donc par petites bouchées.

[3] Combler le fossé en une génération, rapport final de la commission. Rapport complet ou Résumé analytique du rapport final.

[4] La revue peut être achetée en ligne en allant sur leur site : nouveauprojet.com/

[5] Roger Walsh, The State of the Integral Enterprise, Journal of Integral Theory and Practice, 4(3), pp. 1-12

[6] Éric Martin, Reprendre nos esprits, Nous autres, 22 août 2012.

[7] Eric Pineault, La lutte c’est classe… contre classe, P.16 du journal Ceci n’est pas la matraque des profs contre la hausse.

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Regard global sur une crise sociale imprévue

« Il est rare que quelqu’un soit 100 % dans l’erreur. »
Ken Wilber

Il y a longtemps que le Québec a connu une crise sociale de l’ampleur de celle déclenchée par les étudiants en février 2012. Et il y a encore plus longtemps que la discussion publique a été aussi animée, en partie, sans doute, du fait des nouveaux moyens de communication accessibles à tous.

Il y a actuellement consensus, chez la plupart des observateurs, sur le fait que cette crise, à l’origine bien délimitée, a été le catalyseur d’une critique tout azimut du gouvernement, de la corruption, des abus et privilèges, de la mentalité du chacun pour soi, du développement à courte vue, etc. Il y a, chez une bonne partie de la population, un ras-le-bol qui a profité de l’opportunité offerte par la grève historique des étudiants pour s’exprimer bruyamment. Mais lorsque la poussière sera retombée, qu’aurons-nous appris de ces événements?

J’ai lu des dizaines de commentaires sur cette crise qui a pris tout le monde par surprise. Les perspectives et les arguments évoqués par tout un chacun sont en général sensés et raisonnables, mais aussi partiels. À vrai dire, aucun argument  et aucune perspective spécifiques ne peuvent prétendre résumer et clore le débat. Nous assistons, ici, aux premiers signes annonciateurs de changements sociaux et politiques majeurs : le passage d’une société fondée sur une logique réductionniste (matérialiste, productiviste, individualiste, fonctionnant en silo) à une logique inclusive et intégrale, avec une compréhension profonde des liens faisant de la société un tout cohérent.

Le changement de vision n’est pas la conséquence de la découverte d’une nouvelle théorie mais celle de l’écosystème des sociétés avancées : des individus ayant des conceptions du monde à des stades très différents d’évolution de la pensée (par exemple le mythique du fondamentalisme religieux et le relativisme du postmodernisme), des industries primaires fonctionnant comme au 19e siècle, des institutions « modernes » peinant à évoluer, des échanges commerciaux globalisés et de l’information en qualité et quantité inimaginables circulant de manière quasi instantanée . Conséquemment, nous avons conscience de la globalité des problèmes et de leur interconnexion, et nous sommes témoins de l’impuissance des gouvernements à mettre en place et appliquer des solutions « solidaires » appropriées à la nature des problèmes.

Le passage que nous vivons, qui est véritablement un changement de paradigme, c’est-à-dire le remplacement d’un modèle explicatif révolu par un autre plus cohérent, capable d’intégrer un plus grand nombre de faits et d’en faire sens, est fort bien décrit dans un texte récent[1] d’Andrée Mathieu, paru sur le site de l’Agora. Les professeurs Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, tous deux spécialisés en gestion de crise, partagent sensiblement la même perspective dans un texte paru dans Le Devoir du 6 juin 2012[2].

Des éléments du nouveau modèle, développé et décrit de manière très détaillée par le philosophe américain Ken Wilber et les nombreux théoriciens de la mouvance intégrale, se retrouvent dans un grand nombre de commentaires qui ont été publiés sur la crise. Mais il manque souvent à ces commentaires la vision d’ensemble qui permettrait de voir la cohérence et les liens entre les éléments présentés, de même que leur ambiguïté, c’est-à-dire l’impossibilité de les identifier de manière absolue comme « bien » ou « mal ».

Les observations sont souvent justes mais limitées, excluant les faits qui ne cadrent pas dans le raisonnement. Par exemple, comment interpréter le fait que ce n’est pas la majorité des étudiants qui ont fait la grève et que tous ne refusent pas l’augmentation des frais de scolarité? N’y a-t-il pas là une question de valeurs ayant une dimension personnelle, sociale, culturelle (différence anglophones et francophones) et institutionnelle? On ne répond pas à ce genre de questions à l’aide de slogans, sans une pensée nuancée, complexe et capable d’accueillir et de comprendre de manière cohérente des positions très différentes.

Si la description des fondements de la crise actuelle est davantage le domaine des intellectuels, la perception et le « senti » de ces fondements sont à la portée de tous. On en a un bon exemple avec Québécois 101, un petit livre récent du sondeur Pierre Côté. A priori, ce livre n’avait rien à voir avec les événements que nous avons connus, a posteriori, il nous en décrit la toile de fond.

L’état d’esprit de l’époque
L’intérêt de Québécois 101, un ouvrage facile à lire écrit de manière limpide, est de nous révéler  l’état d’esprit d’une bonne majorité de Québécois. L’élément le plus significatif de leur état d’esprit, à mon sens, est de ne pas faire confiance à leurs dirigeants, que ce soit au niveau politique, médiatique, juridique ou syndical. Le sociologue Gérard Bouchard faisait le même constat dans Le Devoir du 12 juin : « le Québec souffre présentement d’une crise de confiance généralisée envers ses élites et ses institutions. »[3] La qualité que les Québécois valorisent le plus est l’honnêteté et comme tout le monde a vu que certains de ses dirigeants ont frayé avec des entrepreneurs véreux, que des titulaires de charges publiques ont même organisé ou participé à des fraudes  et que les partis politiques ont contourné les lois pour obtenir du financement, la confiance a été profondément minée. Quand la concentration des médias atteint un niveau inégalé, que les plus importants d’entre eux n’hésitent pas à manipuler l’opinion publique en ne donnant la parole qu’à ceux qui pensent comme eux, et que le système légal est inaccessible financièrement à la majorité de la population, comment la confiance peut-elle exister? Comme le souligne Pierre Côté, dans de telles circonstances, l’individualisme règne, la solidarité disparaît et la société perd sa définition : sa cohérence se délite.

Plusieurs autres éléments mis en lumière par Pierre Côté confirment cette perte de cohésion sociale. Le plus triste est que plus les gens ont des revenus élevés, moins ils sont généreux, plus ils sont individualistes  et conservateurs. Le confort et le maintien d’une situation privilégiée priment tout pour une bonne partie des mieux nantis.

Le résultat global est à l’avenant : la solidarité est très mal en point, les valeurs collectives semblent disparues de l’inconscient collectif, les trois quarts des gens affirment qu’il n’existe aucun projet porteur pour le Québec et 94 % d’entre eux s’entendent pour dire que le Québec et le Canada sont en panne de leaders. Il n’est pas surprenant que la majorité soit pessimiste quant à l’avenir.

Mais pour prendre la pleine mesure du désarroi, il faut comparer le climat actuel avec celui de la Révolution tranquille d’il y a cinquante ans. Le contraste est frappant : le Québec actuel n’a pas de vision, pas d’idéal inspirant et pas de leaders personnifiant l’élan et les espoirs. Il y a un gigantesque fossé, un abîme, entre l’état d’esprit du Québec de 1962 et celui de 2012. Nous aurions besoin d’une autre révolution tranquille mais alors que le Québec de 1960 sortait de la « grande noirceur », le Québec de 2012 baigne dans son confort et la majorité ne voit pas de raison suffisante pour changer.  Le Québec de 2012 a mal à l’âme et il a besoin de retrouver un élan vital fait de confiance et d’effort collectif. Mais pour cela, il faudra que des gens et des idées lui donnent envie de bouger pour des changements dont il peut concevoir clairement les avantages. À cet égard, le « Plan Nord » est un flop monumental, tout comme les gaz de schiste et la perspective du pétrole dans le Golfe du St-Laurent.

On dirait que nous concevons le progrès comme une régression à une économie dégradée de chasseurs-cueilleurs : « cueillir » des ressources naturelles non renouvelables sans perspectives sur l’avenir, sur ce qu’il adviendra lorsqu’elles seront épuisées, en envoyant des « cueilleurs » par avion, en rotation toutes les trois semaines. Ce n’est pas cela qui donnera au Québec l’inspiration dont il a besoin. Certes, il s’agira sûrement d’emplois très bien payés mais qu’en retirera le Québec à long terme? Et les Premières nations dont nous envahirons les territoires ancestraux? Notre bilan carbone en sera-t-il amélioré ou détérioré?

Comme plusieurs personnes l’ont déjà noté, la crise déclenchée par les étudiants rejoint celle du mouvement « Occupy ». C’est cette protestation contre l’immobilisme de la société en face de ses défis de concentration du pouvoir, de financiarisation de l’économie, d’environnement, de mobilité sociale et de croissance des inégalités, entre autres problèmes, qui se trouve en filigrane des événements. Les étudiants contestataires ne sont pas des « enfants-rois », comme les a qualifiés avec mépris Lysiane Gagnon dans La Presse[4], ils sont un symptôme de la maladie du corps social tout entier, ils sont les canaris dans la mine.

Crise de vision, crise de valeurs, crise de société
Il n’y a pas de solution technique à la crise, comme l’ont écrit les professeurs Therrien et Lagadec[5]. La seule manière d’éviter les échecs assurés est de « réécrire des futurs partagés », selon leur belle expression, de « prendre en charge les questions de fond, de changer les visions, les repères, les cadres d’analyse et d’action, les perspectives. »

Compte tenu de l’état de déliquescence sociale, politique et culturelle sous-jacent à la crise, la première chose à faire ne serait-elle pas d’énoncer les valeurs que l’on entend favoriser parce qu’elles sont essentielles à la solidité et au dynamisme d’une société?  Disons, par exemple, que l’on désire favoriser l’honnêteté (la valeur la plus désirable selon les Québécois), l’humilité qui va de pair avec l’honnêteté, la justice, la solidarité, l’égalité des chances, l’excellence, le dépassement de soi, la hauteur morale, le dialogue et la créativité. Quelles attitudes les chefs doivent-ils cultiver afin de donner l’exemple? Quelles politiques peuvent-ils concevoir? Comment évaluerions-nous la performance du gouvernement Charest sous cet angle? Le 75 000 $ que M. Charest reçoit chaque année du Parti Libéral et qu’il n’a reconnu ouvertement qu’une fois forcé de le faire constitue-t-il un exemple d’honnêteté et de franchise?

Lorsque le gouvernement Charest a parlé de la « juste part » des étudiants pour combler le sous-financement universitaire, il avait un argument sensé et raisonnable. L’idée d’une « juste part » de chacun est une composante essentielle de l’adhésion des citoyens au système de leur société. Mais cette « juste part » n’existe pas dans l’abstrait et la compréhension qu’on en a, de même que son acceptabilité sociale, reposent entièrement sur les valeurs d’une société. Au surplus, la « justesse » et la « justice » de la juste part ne se limitent pas à une dimension financière. La justesse d’une politique ne devrait-elle pas se traduire par le fait qu’elle renforce, par exemple, la cohésion de la société, dont la solidarité, l’égalité des chances, une valeur à laquelle les Québécois sont très attachés, et le dialogue entre toutes les parties prenantes? Malheureusement M. Charest ne pouvait pas s’appuyer sur l’augmentation des écarts de revenus entre les mieux et les moins bien nantis pour parler de la « juste part » des mieux nantis.

En fait, en décrétant une hausse relativement importante des frais de scolarité sans consensus solide et sans vision à long terme, le gouvernement semble s’être simplement conformé à l’esprit du temps (dont il représente quasiment une image d’Épinal) et à sa mentalité à courte vue, individualiste, utilitariste, matérialiste, conformiste, sans imagination et sans autre perspective qu’économique ou même comptable.

La crise du politique
En tant que « gestionnaire » des institutions de la société, le gouvernement Charest a la plus grande part de responsabilité dans la crise actuelle. Il serait cependant trop facile de lui faire porter toute la responsabilité: il est le reflet des forces et de l’idéologie dominant la société. Vu de l’extérieur, il semble que l’orgueil et l’entêtement l’aient empêché de concevoir un processus qui aurait pu calmer le jeu et mener à une vision passablement consensuelle. Au lieu de cela, il a prétendu que le débat avait déjà eu lieu. On peut lui concéder qu’il avait été amorcé mais certainement pas que tout avait été dit.

Aujourd’hui, la démarche « technique » à mettre en place semble plutôt évidente : des états généraux sur l’éducation post-secondaire, qui permettraient de faire le point sur l’ensemble du système, sur ses objectifs, les valeurs sous-jacentes à sa gestion, la place de la recherche, ses relations avec la communauté et non seulement sur un éventuel « déficit de financement » des universités. Mais cela n’est que l’aspect « institutionnel » et technique de la crise. Ce sont les enjeux de fond qui doivent être discutés. Ils peuvent certainement être abordés lors d’états généraux sur l’éducation post-secondaire mais, évidemment, ils débordent largement ce cadre.

On ne peut compter sur aucun des partis politiques actuels pour aborder les choses en profondeur. La perspective du pouvoir n’est pas un facteur d’innovation et nous avons besoin de perspectives plus complexes et plus englobantes que ce que réclame un message politique formulé en quinze secondes. En fait, le besoin d’une nouvelle force politique, incarnant une manière nouvelle de concevoir les choses et d’agir, est ressenti par une grande partie de la population, même si c’est de manière floue et intuitive. Québec Solidaire, à gauche, et la CAQ, à droite, sont des signes de ce besoin. Mais ni l’un ni l’autre n’ont beaucoup d’avenir parce que la gauche a de la misère à sortir de visions dichotomiques où le bien ne se trouve que de son côté[6] alors que la droite est dépourvue des perspectives d’ensemble nécessaires à une vision cohérente à long terme.

En fait, nous assistons à la démonstration des impasses générées par un mode de pensée dichotomique et réducteur, héritage du siècle des Lumières, et à l’émergence d’un mode de pensée multi perspectiviste intégral (la subjectivité et l’objectivité, l’individu et la société sont des dimensions inséparables de la réalité une[7]).

Si la valeur d’une théorie se mesure, entre autres, par sa capacité prédictive, je me risque à prédire que, peu importe qui formera le prochain gouvernement, les années qui viennent verront une intensification des débats de société, parce que les solutions imaginables par les gouvernements pour améliorer le fonctionnement de la société passeront largement à côté des questions auxquelles il faudrait répondre avant d’imaginer des solutions. La question des frais de scolarité de l’éducation post-secondaire n’est qu’une des situations problématiques. Les infrastructures de transport intra et interurbain en sont une autre, tout comme le système de santé et last but not least, toutes les questions environnementales. La contestation initiée en février 2012 les étudiants n’est que l’annonce de ce qui va suivre.

Chose certaine, l’intensité et le nombre d’interventions entraînées par le débat actuel sont un signe évident que la discussion de fond est commencée.


[1] Directe, indirecte : le choc des démocraties, Andrée Mathieu, Encyclopédie de l’Agora pour un monde durable.

[2] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec, Le Devoir, 6 juin 2012

[3] Au-delà de la crise : retrouver les voies du Québec, Gérard Bouchard, Le Devoir, 12 juin 2012

[4] Il faut miser sur le temps, Lysiane Gagnon, La Presse, 15 mai 2012

[5] Pour éviter un décrochage sévère, Marie-Claude Therrien et Patrick Lagadec. Op. Cit.

[6] L’exemple le plus récent et le plus explicite de cette pensée dichotomique est le manifeste de la CLASSE, publié dans Le Devoir du 12 juillet.

[7] Cette dimension est effleurée dans l’essai récent de David Robichaud et Patrick Turmel La juste part (Collection Documents, Atelier 10, 2012)

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Au congrès de la Coalition Avenir Québec

François Legault, chef de la Coalition Avenir QuébecJ’ai assisté, vendredi et samedi dernier, au congrès de fondation de la Coalition Avenir Québec. Je suis devenu membre de la Coalition l’automne dernier parce que je voulais connaître de l’intérieur ce que le nouveau parti avait dans le ventre. On peut dire que j’étais en mission d’exploration. Cependant, je partage sincèrement le constat de François Legault à l’effet qu’il faut mettre de côté pour un certain temps la perspective de l’indépendance : nous n’en sommes pas venus à bout en 50 ans, la conjoncture ne mène pas du tout dans cette direction, alors commençons par redonner un élan au Québec en sortant de la sclérose dans laquelle nous nous sommes progressivement enfoncés depuis 1980.

De façon assez claire, Legault partage le constat de Mathieu Bock-Côté (ou est-ce l’inverse?) dans Fin de cycle à propos de la perte d’élan de l’option souverainiste. Le ton résolument nationaliste que j’ai pu entendre dans la plupart des interventions de Legault lors de ce congrès en fait des compagnons de route pas du tout dépareillés. Donc, nous avons affaire à un parti clairement nationaliste (il n’y avait pas l’ombre d’un unifolié dans ce congrès), mais la nature de la CAQ  est plus complexe que cela.

Une véritable coalition?
Première constatation : la CAQ me semble être une véritable coalition rassemblant surtout souverainistes  et nationalistes. Je ne connaissais personne parmi les quelque 500 délégués mais en discutant avec l’un ou l’autre, j’ai rencontré beaucoup d’anciens adéquistes, quelques péquistes mais aucun fédéraliste se présentant comme tel. Ces derniers sont surtout identifiables dans la garde rapprochée de Legault. C’est donc encore le gros défi de Legault d’aller chercher des fédéralistes notoires.

Quand j’ai demandé à François Legault s’il était satisfait de la représentation anglophone à la CAQ, il lui a bien fallu reconnaître que c’était un de ses défis. Mais il est de notoriété publique que les milieux fédéralistes font de grosses pressions auprès de possibles candidats de prestige pour qu’ils ne fassent pas le saut à la CAQ. C’est donc que la CAQ est perçu comme une menace réelle à la domination du Parti Libéral du Québec sur l’électorat anglophone et fédéraliste.

Droite, centre ou gauche?
Autre constatation : les jeunes à qui j’ai parlé n’avaient aucune gêne à s’identifier comme plutôt « à droite ». Mais quand je leur demandais ce qu’ils entendaient par là, je n’ai pas eu de réponse très précise sauf qu’ils favorisaient la hausse des frais de scolarité. Il est indéniable qu’il y a eu une certaine saveur « individualiste » dans plusieurs amendements soumis au programme de la CAQ. Certains ont été approuvés,  d’autres rejetés. Cependant, le principe d’un système de santé d’accès universel et gratuit est fermement inscrit dans le programme de la CAQ, de même que l’augmentation du financement pour le maintien à domicile des personnes âgées et la création prioritaire de places en CPE dans les milieux défavorisés.

Au bout du compte, le programme de la CAQ est un mélange d’orientations sociales-démocrates, nationalistes (sur la défense du français et l’investissement étatique dans les ressources naturelles), et de désirs de débureaucratiser les structures du système d’éducation et du système de santé. Sur ce point, la CAQ croit avoir l’avantage de n’être pas liée par des alliances avec les milieux syndicaux comme l’est le Parti Québécois et de ne pas craindre de perdre des électeurs francophones comme le Parti Libéral .

Moins un congrès qu’un événement rassembleur
S’il fallait juger du sérieux d’un congrès politique par la profondeur des discussions qu’on y  tient, le congrès de la CAQ serait probablement un des pires exemples à citer. J’ai assisté à l’atelier Santé et Familles et on y a expédié l’étude de treize propositions en deux heures. Autrement dit, aucune véritable discussion n’a eu lieu et il en a été de même dans tous les ateliers. Certaines propositions reflétaient vraiment un consensus, comme l’application intégrale des conclusions du rapport de la Commission parlementaire Mourir dans la dignité, mais d’autres ont été approuvées sur la base des idées préconçues des délégués plutôt que des faits objectifs. Disons que « nécessité fait loi », mais le congrès est apparu plus comme un événement rassembleur en vue d’élections rapprochées  que comme un lieu de véritables débats argumentés.

Cette impression d’événement rassembleur destiné à galvaniser les troupes s’est encore renforcée par la mise en scène orchestrée pour la fin du congrès. C’était la première dois que j’assistais à un congrès d’un parti politique mais l’arrivée d’une trentaine de jeunes munis de longs ballons blancs sur une musique tonitruante, pour précéder l’arrivée de François Legault, m’a donné l’impression de me retrouver dans un cirque où on essaie artificiellement d’exciter la foule. Très traditionnel, typique d’une certaine façon de faire de la politique. Très peu pour moi.

Cela dit, le discours de clôture de François Legault a été étonnant d’émotion réelle (il a dû s’arrêter de parler à quelques reprises et l’expression de son visage en disait long sur l’émotion qui l’habitait). On ne pouvait pas douter de sa sincérité. S’il est capable de montrer davantage ce visage au cours des prochaines semaines, il pourrait commencer par toucher la population.

En ce qui me concerne, coincé entre le béton teinté d’une culture du copinage et de la corruption d’un côté, et l’opportunisme du  « jello » déterminé par ses vieilles alliances de l’autre, je ne me suis jamais trouvé  aussi désemparé. Je n’ai pas beaucoup d’illusions à propos des capacités réelles de la CAQ et j’ai un malaise certain devant ce que je perçois comme une manière très traditionnelle de faire de la politique. Mais je me demande : ais-je le choix? Avancer ou faire du surplace?  La Coalition est, pour le moment, une alliance conjoncturelle dont l’importance stratégique semble essentiellement de faire bouger le Québec, de le remettre sur les rails à de nombreux points de vue.

La CAQ peut-elle répondre vraiment à la soif de changement réel que l’on sent au Québec? Cette soif de changement est tellement floue et multiforme qu’il est impossible à aucun parti de l’incarner sans un long travail d’éclaircissement.  Mais les Québécois auront-ils le choix de voter lors de la prochaine élection sans répondre à la question «Où se trouve le changement?»

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Fin de cycle: l’impasse du souverainisme

Fin de cycle, le brillant essai de Mathieu Bock-Côté sur l’impasse de la démarche souverainiste, devrait être une lecture obligée pour tous ceux et celles qui s’intéressent à la situation politique du Québec.

L’analyse du sociologue est brillante, claire, très bien argumentée et je partage entièrement son constat de l’impasse qu’il détaille sous toutes les coutures. Une des thèses les plus originales de ce livre est son analyse des orientations technocratiques, modernistes et multiculturalistes des partis politiques québécois, toutes tendances confondues, en rupture avec les racines canadiennes-françaises. Ce que je partage moins est le retour  au « conservatisme » (qui a peu de choses à voir avec la nouvelle « droite » qu’il décrit plutôt comme hyper moderniste) comme stratégie d’un « peuple appelé à gérer intelligemment la défaite d’un idéal qui en était venu à se confondre à son propre destin ».

Pour Bock-Côté, ce nouveau conservatisme, nécessaire à la survie de la majorité canadienne-française, passe par l’affirmation claire des valeurs occidentales et de ses racines historiques, et la mise au rancart du « multiculturalisme » et du modernisme technocratique poussés également, mais de manières différentes, par la gauche et par la droite. Le métissage avancé de Montréal, où la majorité canadienne-française aura perdu ce statut majoritaire d’ici dix ans, n’est jamais évoqué, pas plus que la coupure entre la grande région montréalaise et le reste du Québec. Va pour l’affirmation claire des valeurs « occidentales » mais je ne défendrai pas le catholicisme, même si celui-ci est beaucoup plus tolérant que d’autres religions, encore prises  dans leurs racines historiques et leur conscience « mythologique ». D’ailleurs, le catholicisme n’échappe pas plus que les autres à cette conscience mythologique, même  s’il s’est adapté à ce qu’il ne pouvait plus contester.

La faiblesse (relative) de la thèse de Bock-Côté est de sous-estimer l’influence du contexte mondial. Il ne fait qu’évoquer très rapidement ce contexte en parlant  des  classes moyennes qui sortent peu à peu des paramètres du modèle québécois « pour se redéployer dans les paramètres de l’économie continentale et mondialisée ».  Pourtant, à une ou deux reprises, il évoque clairement le fait que la remise en question des modèles «  multiculturels » se fait dans de nombreux pays (l’Angleterre, l’Allemagne et la France au premier chef). Il y a quelque chose qui dépasse les frontières du Québec dans ce mouvement qui affecte, en réalité, la planète entière.

Une autre faiblesse de sa thèse est de tenir à l’écart tout ce qui n’est pas « canadien-français ». Par exemple, il écrit : « Cinquante ans après la Révolution tranquille, il serait peut-être temps de définir une politique de l’expérience historique qui travaille à préserver les assises fondamentales sur lesquelles s’édifie une communauté  politique. Une politique qui fasse de la restauration du processus de transmission culturelle son premier impératif. » `

Mathieu Bock-Côté ne semble pas se rendre compte ou tient pour sans importance qu’il y a aussi une nouvelle  communauté politique et culturelle en train de naître, qu’elle inclut tout le monde et n’a rien à voir avec le multiculturalisme communautaire. Bien sûr, la majorité a le droit et le devoir de protéger son héritage et d’en transmettre l’histoire à tous les citoyens québécois, mais on ne peut pas penser la communauté politique québécoise en excluant une partie de ses citoyens. Peut-être ai-je lu trop vite, mais je n’ai pas vu une ligne de Fin de cycle qui évoque la minorité anglophone, les nouveaux arrivants et les peuples autochtones.

À mon sens, Fin de cycle regarde un peu trop vers l’arrière pour inspirer qui que ce soit. Le conservatisme de Mathieu Bock-Côté est une stratégie purement défensive alors que la société québécoise, comme toutes les sociétés occidentales, a un besoin critique d’une vision inspirante, tournée vers l’avenir et capable de lui donner un nouveau dynamisme. Cependant, je rends grâce à l’auteur d’avoir dit et montré les choses telles qu’elles sont et d’insister sur le fait que faire table rase du passé n’est pas une option. Ceux et celles qui pourront inspirer les Québécois ont à en tenir compte.

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De quoi le Québec a-t-il besoin?

J’ai terminé il y a quelques jours un petit livre ayant rapporté les idées d’une trentaine de personnes, relativement connues au Québec et appartenant  à des milieux très variés, à la question « De quoi le Québec a-t-il besoin? » Un des intérêts manifestes de cet ouvrage, je crois, est de montrer la grande confusion qui règne  en ce moment dans la société. Et cette confusion, si on ne s’attache pas à la spécificité de la société québécoise, touche en fait toute la société occidentale. Les autres pays moins développés n’échapperont pas plus à cette confusion que le monde occidental, mais ils en sont relativement loin à cause de leur niveau de développement économique et de leur culture traditionnelle encore située souvent au niveau mythique et même magique.

Je pourrais classer les interventions de l’ouvrage dans les catégories suivantes : quelques contributions s’identifient elles-mêmes comme de gauche ou de droite et ne renouvellent pas leurs discours caractéristiques, les uns voulant taper sur la droite, les autres faire tout reposer sur les initiatives individuelles; des gens très pessimistes qui n’envisagent que la poursuite du marasme et de la décadence; et des gens qui identifient quelques principes fondamentaux et quelques grandes valeurs pouvant rallier la plupart des gens.

Dans l’ensemble des interventions, cependant, j’en ai retenu trois qui, sous des angles très différents, me semblent aller dans la même direction : une souhaite et souligne l’importance d’une vision globale capable d’inspirer la direction de la société, une autre insiste sur les valeurs de service public pour contrebalancer la tendance à l’individualisme, et la troisième, certainement la plus différente et la plus novatrice, introduit l’idée d’une remise en question du modèle économique fondé sur une croissance illimitée et de la culture sans lien avec le territoire. Pourquoi, en effet, devrions-nous désirer posséder davantage, consommer davantage, avoir des voitures plus luxueuses, voyager davantage, ne plus jouer de rôle sociaux, etc.? La croissance illimitée de la richesse matérielle est-elle le but de la vie?

La plupart des interventions de ce petit ouvrage semblent simplement rendre évidente, et même criante, la pertinence  de cette remise en question des valeurs de toute la société. Elles ne le disent pas comme ça, bien sûr, mais il n’y pas une seule de ces personnes qui se trouve satisfaite et optimiste par rapport à l’avenir. Cette remise en question a simplement besoin de la conjoncture, des événements qui la rendent nécessaire, comme cela s’est toujours passé dans l’histoire (car, sauf exception, nous ne changeons pas volontairement, seulement lorsque nous y sommes  forcés). Mais tout cela pourrait aller très vite parce que l’information circule pratiquement de manière instantanée de nos jours ou, du moins, est pratiquement accessible de manière instantanée… si on la cherche. Verrai-je cela?

À mes yeux, la prochaine étape de la civilisation semble plutôt évidente (même si cela prend cent ans ou mille ans pour y arriver): une fois que les besoins matériels de base sont comblés (et ces besoins matériels varient d’une époque à l’autre), ce sont les relations humaines qui nous apportent le plaisir de vivre, la richesse des échanges qui nous permettent d’approfondir le sens de la vie et, au bout du compte, son mystère au-delà de notre raison. Sur ce plan, le discours purement matérialiste de la science fait patate. Les points de vue subjectifs sur le plan individuel et collectif, de même qu’objectif sur le plan social, ne peuvent jamais être mis de côté pour rendre compte de toute la réalité. Mais ceci est un autre sujet.

Pour aller voir par  vous-même:
De quoi le Québec a-t-il besoin?,  Fragments d’un dialogue essentiel. Sous la direction de Jean Barbe, Marie-France Bazzo et  Vincent Marissal.  Leméac, 2011. 178 pages

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